Vape : le répit et l'étau
Le 20 novembre 2025, l'Assemblée nationale sauvait la vape française. Huit mois plus tard, la taxe enterrée à Paris ressuscite à Bruxelles, la science a rendu son verdict, et l'automne s'annonce décisif. État des lieux complet.
Prologue : ce que devient une victoire
Souvenez-vous de la nuit du 20 novembre 2025. Un hémicycle clairsemé, un amendement de suppression, et l'article 23 du projet de loi de finances, celui qui programmait la mise à mort de la filière indépendante du vapotage, tombait par 91 voix contre 53. Ce site l'avait raconté à chaud : une victoire nocturne, fragile, à confirmer. Nous écrivions alors que rien n'était joué, que le Sénat et la commission mixte paritaire pouvaient tout rouvrir, et que la vigilance restait de mise.
La suite nous a donné tort sur un point, et c'est une bonne nouvelle : l'article 23 n'est jamais revenu. Fin janvier, dans les ultimes arbitrages du budget 2026, la taxe sur les produits du vapotage a été retirée, au terme de ce que Le Monde décrit comme un pur deal politique de fin de course budgétaire.1 Le 2 février, le budget était adopté. Sans taxe vape.
On pourrait s'arrêter là et savourer. Ce serait une erreur d'analyse, et cet article existe pour l'éviter. Car dans le même mouvement où Paris enterrait sa taxe, trois choses se produisaient : la science française rendait enfin son verdict d'ensemble sur le vapotage, les chiffres du tabagisme atteignaient des niveaux historiquement bas, et le centre de gravité de la menace se déplaçait de 300 kilomètres vers le nord-est. La question n'est plus de savoir si la vape sera taxée, mais qui écrira la taxe : la France, ou le calendrier européen.
Une victoire, en démocratie budgétaire, n'est jamais qu'une suspension de séance. Voici l'état exact de la partie, à la mi-juillet 2026.
I. Le verdict de l'Anses : le risque existe, et il est réduit
Le 4 février 2026, deux jours après l'adoption du budget, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié le travail que tout le monde attendait depuis des années : trois ans d'expertise, environ 3 000 études passées au crible, la première évaluation d'ensemble des risques du vapotage jamais conduite en France.2
Ses conclusions méritent d'être citées avec précision, parce que chaque camp va passer l'automne à n'en citer que la moitié. Côté risques : l'agence juge "probables" les effets cardiovasculaires (réversibles à l'arrêt), "possibles" les effets respiratoires, dont la BPCO, et déconseille formellement le vapotage pendant la grossesse. Sur le cancer, elle ne conclut pas, faute de recul. La vape n'est pas de la vapeur d'eau, et ceux qui l'ont prétendu ont desservi leur cause.
Côté comparaison, et c'est le basculement : l'Anses qualifie le vapotage de produit "à risque réduit" par rapport au tabac fumé, et admet qu'il peut constituer une "option transitoire" pour en sortir. Une agence sanitaire française l'écrit noir sur blanc, en allant plus loin que la prudence du Haut Conseil de la santé publique en 2022. Le pneumologue Bertrand Dautzenberg, figure historique de la lutte antitabac, résume : le rapport bénéfice-risque est, selon lui, "colossal" en faveur de la substitution.2
Deux chiffres de l'expertise dessinent tout le paysage politique à venir. Le premier : 98 % des vapoteurs adultes fument ou ont fumé. Autrement dit, chez les adultes, la vape est massivement une porte de sortie du tabac, pas une porte d'entrée. Le second : un tiers des 13-17 ans qui vapotent n'ont jamais fumé. Chez les mineurs, une partie de l'usage est une entrée en dépendance nicotinique sans tabac préalable. Le premier chiffre justifie de protéger l'outil. Le second justifie d'en durcir l'accès aux mineurs. Toute politique honnête doit faire les deux ; tout ce que nous verrons à l'automne consistera à brandir l'un pour faire oublier l'autre.
II. Les chiffres qui devraient clore le débat
Pendant que l'on débattait de la taxe, la réalité épidémiologique a continué son chemin, et il faut la regarder, parce qu'elle est spectaculaire. Le rapport annuel de l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), publié le 27 mai, décrit un tabagisme à des niveaux "toujours plus bas" : moins d'un adulte sur cinq fume quotidiennement, la prévalence la plus faible enregistrée depuis 2000. Chez les lycéens, la cigarette quotidienne est passée de 30,8 % en 2010 à 5,6 % en 2024. Les ventes chez les buralistes ont encore reculé de 8,2 % en 2025, portant la chute à 45 % en huit ans.3
L'enquête européenne Espad complète le tableau chez les jeunes : à 16 ans, 5,8 % des Français vapotent quotidiennement, et 3,1 % fument.4 Lisez bien ces deux chiffres ensemble : la génération qui arrive ne fume presque plus. Elle vapote parfois. C'est un déplacement de dépendance, pas une reproduction de l'hécatombe. On ne le dira jamais assez : le tabac fumé tue un consommateur régulier sur deux ; aucune donnée, nulle part, n'approche cet ordre de grandeur pour le vapotage.
Soyons aussi honnêtes que nous demandons aux autres de l'être : l'OFDT note que le vapotage quotidien des lycéens continue de progresser, pendant que leur tabagisme s'effondre.3 Si l'hypothèse de la "passerelle" vers la cigarette était vraie, ces deux courbes devraient monter ensemble ; elles divergent. Et ce n'est pas une impression : sur les données françaises de l'enquête Escapad, près de 40 000 jeunes de 17-18 ans, l'équipe de Stéphane Legleye (Inserm) a montré que les adolescents qui ont commencé par vapoter avaient 42 % de risque en moins de devenir fumeurs quotidiens que ceux qui ont commencé par la cigarette.15
Une dépendance résiduelle à la nicotine chez des adolescents qui n'auraient jamais fumé n'est pas un succès de santé publique. C'est un problème réel, différent, plus petit, et qui appelle des réponses ciblées : contrôle effectif de l'interdiction de vente aux mineurs, encadrement du marketing, sanction des contournements. Pas la destruction de l'outil de sortie du tabac des adultes.
C'est la ligne de ce site depuis le premier article de la série, et c'est à cette aune que chaque texte à venir, français ou européen, sera jugé ici.
III. Le paradoxe de Bercy : la santé publique creuse le déficit
Voici maintenant pourquoi cette bataille ne peut pas être finie. Au premier trimestre 2026, les taxes sur l'alcool et le tabac ont rapporté 3 milliards d'euros, contre 4 milliards un an plus tôt : un quart de la recette évaporé, en partie pour des raisons calendaires, mais la tendance de fond est nette, moins 6 % par an pour le tabac. Le rendement des accises tabac est passé de 15,4 milliards d'euros en 2020 à 13,1 milliards en 2025.5
Chaque fumeur qui s'arrête est une victoire sanitaire et un trou budgétaire. C'est le paradoxe assumé de la "fiscalité comportementale" : elle est conçue pour éroder sa propre assiette. Or l'État français, en 2026, cherche des milliards partout. La taxe soda a vu son rendement bondir de 57 % au premier trimestre. L'appétit vient en taxant, et Le Monde ne s'y trompait pas dès le 30 janvier, titrant que la taxe sur le vapotage était "bien partie pour revenir sur la table à l'automne".1
Les acteurs sont déjà en place. Au Parlement, des voix socialistes comme Les Républicains annoncent le retour du sujet au budget 2027. Les amendements de l'automne dernier donnaient l'échelle des ambitions : de 120 millions d'euros par an pour la version initiale de l'article 23 jusqu'à des trajectoires atteignant 1,6 milliard d'euros en 2030 dans les versions les plus dures.1 Les buralistes, qui avaient jugé le retrait de la taxe "incompréhensible", promettent de remonter au créneau. Et plus d'une vingtaine de pays européens, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique notamment, taxent déjà le vapotage : l'exception française est chaque année plus difficile à défendre dans un débat budgétaire.
Une taxe modérée au litre d'e-liquide, préservant un différentiel de prix massif avec le tabac, est absorbable par la filière et sans grand effet sanitaire. Une taxe en pourcentage du prix de détail avec agrément douanier, entrepôts fiscaux et déclarations mensuelles, comme l'article 23 en dessinait l'architecture, élimine mécaniquement les indépendants au profit des seuls acteurs capables d'amortir la bureaucratie : les cigarettiers. Notre décryptage d'octobre reste, hélas, le mode d'emploi de ce qu'il faudra surveiller ligne à ligne cet automne.
IV. L'arsenal des interdictions tourne à vide
Pendant que la fiscalité hésite, la prohibition, elle, accumule les revers. Ce site défend depuis le début une thèse simple : la stratégie française contre la vape n'est pas une interdiction franche, c'est une réglementation jusqu'à l'asphyxie. Huit mois de jurisprudence et de terrain viennent d'en illustrer les limites, une par une.
Les puffs. L'interdiction des cigarettes électroniques jetables, votée en 2025, produit des effets que les acteurs de santé eux-mêmes jugent "très mitigés" : les fabricants ont contourné le texte en ajoutant une batterie rechargeable à des produits par ailleurs identiques, aromatisés, colorés, à quelques euros.4 La prohibition d'un objet est une course perdue d'avance contre l'ingénierie marketing ; on interdit un produit, on récupère le même avec un port USB.
Les sachets de nicotine. Le décret de septembre 2025 les interdisant devait entrer en vigueur au 1er avril 2026. Le 22 décembre, le Conseil d'État l'a suspendu en référé, sur un recours industriel invoquant un calendrier de réorganisation intenable, tout en relevant que la vente de ces produits restait de toute façon interdite par le code de la santé publique hors circuit pharmaceutique.6 Le juge s'était donné jusqu'à juin 2026 pour trancher au fond ; à l'heure où nous écrivons, mi-juillet, la décision se fait toujours attendre. Résultat provisoire : un produit officiellement interdit, réellement disponible, et juridiquement dans les limbes.
Le paquet neutre pour la vape. Le 15 avril, les députés Nicolas Thierry (Écologiste) et Pierre Cazeneuve (Renaissance) ont déposé une proposition de loi transpartisane pour imposer le paquet neutre aux produits du vapotage, avec une inscription espérée en juin.4 Mi-juillet : toujours rien au calendrier. Le tandem est d'ailleurs intéressant, Cazeneuve étant un ex-fumeur passé à la vape et opposé à la taxation ; preuve que la ligne de partage ne recoupe ni les partis ni le clivage pro/anti vape.
Et puis il y a eu la loi Ripost. Le 15 juillet, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture, par 366 voix contre 182, ce projet de loi d'ordre public porté par le ministre de l'intérieur Laurent Nuñez, un texte fourre-tout visant rodéos urbains, free parties et protoxyde d'azote.13 Pendant son examen, tous les amendements qui voulaient en faire un véhicule anti-vape sont tombés : pas d'agrément obligatoire pour les boutiques spécialisées, pas de monopole confié aux buralistes, pas d'interdiction de la vente en ligne, pas de nouvelle taxe sur les e-liquides.13 La seule mesure retenue touchant directement le vapotage est l'interdiction de la vente par distributeurs automatiques, complétée, pour le CBD, par l'interdiction des distributeurs, de la vente aux mineurs et de la distribution gratuite. La filière, Fivape en tête, a défendu le texte amendement par amendement, et le résultat mérite d'être regardé de près : interdire le distributeur automatique, machine par nature incapable de vérifier un âge, est exactement le type de réponse ciblée que réclame l'encadré du chapitre II. On protège les mineurs, on ne touche pas à l'outil des adultes. La navette parlementaire n'est pas achevée et la vigilance reste entière, mais pour une fois, le tri a été fait dans le bon sens.
Le bilan de ces huit mois est donc plus contrasté qu'il n'y paraît : trois outils de prohibition enlisés, et un texte, Ripost, qui a su viser juste. Pendant ce temps, le seul levier dont l'efficacité est documentée depuis dix ans, un tabac cher et une alternative accessible, tourne à plein régime et produit les courbes historiques du chapitre précédent. Il reste quelque chose d'absurde dans un pays qui réussit sa politique antitabac et hésite encore entre s'acharner sur l'instrument de cette réussite et enfin l'assumer.
V. Le front s'est déplacé : ce qui se joue à Bruxelles
Voici le cœur de cette mise à jour, et la raison pour laquelle la victoire de novembre est un répit, pas une paix. En juillet 2025, la Commission européenne a proposé de réviser la directive sur la fiscalité du tabac (la "TED") et d'y adosser une nouvelle ressource propre du budget européen. Le texte prévoit d'obliger tous les États membres à taxer les produits du vapotage, avec des minima de l'ordre de 20 à 40 % du prix de détail selon la concentration en nicotine, à l'horizon du 1er janvier 2028.1 Ce que l'Assemblée nationale a refusé en novembre deviendrait une obligation communautaire : voilà la mécanique.
Où en est-on ? La fiscalité européenne exige l'unanimité des Vingt-Sept, et l'unanimité n'existe pas. La présidence chypriote du premier semestre 2026, peu suspecte de zèle antitabac, a proposé en janvier de diviser par deux le minimum sur les e-liquides fortement nicotinés, à 20 % du prix de détail, et d'étaler la mise en œuvre sur quatre ans.7 L'Italie, la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie freinent, la Suède défend son modèle fondé sur le snus, et le dossier patine.8
Le 17 juin, le Parlement européen a rejeté par 439 voix contre 181 le rapport de sa commission des affaires économiques sur le texte.8 Attention à la lecture rapide : ce vote n'est pas une victoire des anti-taxe. Le Parlement n'a qu'un avis consultatif en matière fiscale, et le rapport rejeté, porté par un eurodéputé d'extrême droite, affaiblissait la proposition de la Commission ; pour les organisations antitabac, l'absence d'avis valait mieux qu'un avis au rabais. Personne n'a gagné : le dossier est nu, entre les seules mains du Conseil.
Et c'est là que le calendrier devient piquant : depuis le 1er juillet, la présidence du Conseil est irlandaise. L'Irlande, pays parmi les plus antitabac d'Europe, a fait de la relance de la TED une priorité affichée de son semestre.8 Elle n'a pas attendu : dès le 20 juin, au Conseil Santé, elle menait une coalition de douze États membres réclamant l'interdiction des arômes dans les e-liquides et l'encadrement des ventes transfrontalières.9
Car la taxation n'est que la moitié du front européen. L'autre moitié s'appelle TPD : la révision de la directive sur les produits du tabac, celle qui régit les arômes, les formats, la publicité. La consultation publique s'est tenue du 18 mai au 15 juin, couvrant les arômes, les jetables, les sachets de nicotine, le tabac chauffé et le marketing numérique ; la proposition législative suivra.10 Une interdiction européenne des arômes, mesure en apparence anodine, retirerait aux vapoteurs adultes ce qui, dans toutes les enquêtes d'usage, les éloigne durablement du goût du tabac. À l'échelle mondiale enfin, la COP11 de l'OMS, réunie à Genève en novembre, a reporté ses décisions sur les nouveaux produits nicotinés, signe que le multilatéral hésite pendant que l'européen accélère.11
VI. Le poison dans le puits : quand le lobby dessert la cause
Il faut maintenant parler d'un sujet inconfortable, précisément parce que ce site défend la réduction des risques. En septembre 2025, 83 experts adressaient à la présidente de la Commission européenne une lettre dénonçant le "pillage fiscal" que représenterait la taxation des produits du vapotage. Sur le fond, l'argument rejoint celui défendu ici. Le problème est ailleurs : en novembre, une enquête du Monde, avec The Examination et Reporters United, a révélé que le chercheur à l'origine de cette initiative, le cardiologue grec Konstantinos Farsalinos, figure mondiale du discours pro-vape, avait perçu 7 000 euros du fabricant Juul via une société offshore chypriote, paiement jamais mentionné dans ses 18 publications scientifiques suivantes.12
L'enquête documente une audition au ministère israélien de la santé en 2018 où il se présentait en expert indépendant, des négociations salariales avec la même firme allant jusqu'à 300 000 euros par an, et des affiliations universitaires que les universités concernées contestent elles-mêmes. L'intéressé conteste tout manquement et tout conflit d'intérêts, et n'a fait l'objet d'aucune sanction à ce jour ; trois grands éditeurs scientifiques ont ouvert des vérifications.12
Pourquoi en parler ici ? Parce que chaque expert compromis coûte plus cher à la cause des vapoteurs que n'importe quelle taxe. Ce site a documenté, sur le tabac, la manufacture du doute : des scientifiques payés pour fabriquer de l'incertitude. Ce qui se dessine ici en est le cousin symétrique, une manufacture de la confiance, et elle est empoisonnée : le jour où un régulateur européen veut écarter les arguments sérieux de la réduction des risques, il lui suffit désormais de prononcer un nom. Les trois à quatre millions de vapoteurs français n'ont pas besoin d'avocats rémunérés en offshore. Ils ont mieux : l'Anses, l'OFDT, le Conseil d'État, des courbes de mortalité. Des faits.
Et n'oublions jamais qui gagne à la confusion : l'industrie du tabac elle-même, qui finance des campagnes "pro-réduction des risques" pour vendre son tabac chauffé, et qui serait la première bénéficiaire d'une taxe écrasant la filière indépendante. L'exemple n'est pas exotique, il est français : France Vapotage, la fédération qui parle au nom du secteur dans les médias et à Bruxelles, a été fondée en 2018 à l'initiative de filiales de cigarettiers, Fontem Ventures pour Imperial Brands, Logic pour Japan Tobacco.18 Sa page d'adhérents affiche aujourd'hui des enseignes bien françaises, et ne dit rien des structures d'actionnariat. Quand on lit une déclaration de cette fédération, il faut donc la lire deux fois : une fois pour ce qu'elle dit, une fois pour qui a intérêt à ce qu'elle le dise. L'OMS rappelle que plus de 15 millions d'enfants de 13 à 15 ans vapotent dans le monde.12 On peut discuter l'usage militant de ce chiffre ; on ne peut pas refuser d'y répondre. La transparence totale des financements, exigée de tous les camps, est le seul terrain sur lequel la vérité gagne à la fin.
VII. Ceux qui se battent, ceux qui ne rectifient jamais
Puisqu'il faut balayer devant notre porte, regardons aussi qui tient la maison. Côté vape, ceux qui agissent en ce moment ne sont pas des abstractions. La Fivape, fédération des indépendants, a porté le combat de l'article 23, défendu Ripost amendement par amendement et répondu en juin à la consultation européenne sur la TPD.10 Les associations d'usagers, l'Aiduce en tête, et des médias militants comme JeSuisVapoteur font un travail de vérification factuelle que la presse générale ne fait pas toujours. Et il y a les cliniciens. L'histoire de Bertrand Dautzenberg mérite d'être méditée : sceptique bruyant de la première heure, le pneumologue a fait ce que la méthode scientifique exige, il a étudié le produit, et les données l'ont fait changer de position, jusqu'à devenir l'un des principaux soutiens médicaux de la réduction des risques en France. Changer d'avis devant les preuves : c'est la définition de l'honnêteté scientifique.
En face, l'écosystème antitabac institutionnel : le Comité national contre le tabagisme (CNCT), l'association DNF, et l'Alliance contre le tabac, rebaptisée Contre-Feu le 12 novembre 2025, collectif d'une vingtaine d'associations dirigé par Marion Catellin, dont Génération Sans Tabac est la vitrine d'information.16 Le nouveau nom affiche le programme : un contre-lobby face à des industriels qualifiés d'"abjects". Sur le tabac, ce combat est juste, et ce site est bien placé pour le dire : la manufacture du doute, c'est cette galaxie qui la combat depuis cinquante ans, et elle a raison de le faire.
Le problème est ailleurs : sur la vape, les mêmes ont enchaîné depuis quinze ans des affirmations lourdes, réfutées une à une, sans qu'on trouve trace d'un rectificatif. L'inefficacité pour l'arrêt du tabac ? La revue Cochrane, référence mondiale de la médecine fondée sur les preuves, conclut avec un niveau de confiance élevé que la vape nicotinée aide davantage à arrêter que les substituts classiques, patchs et gommes compris.14 Le "vapotage passif" ? Dès 2013, une équipe française publiait la mesure : une demi-vie de l'aérosol dans l'air d'environ onze secondes, contre une vingtaine de minutes pour la fumée de tabac.17 La "renormalisation" du geste de fumer, qui devait faire replonger les adultes ? Dix ans de banalisation de la vape ont coïncidé avec quatre millions de fumeurs quotidiens de moins, et le constat est de Santé publique France.15 La "passerelle" vers la cigarette chez les jeunes ? Contredite sur les données françaises par l'Inserm, on l'a vu au chapitre II. Et lorsque l'épidémie pulmonaire américaine de 2019, EVALI, a été imputée à la vape sur toutes les unes, l'agence sanitaire américaine a fini par établir que les produits en cause étaient des liquides au THC du marché noir, coupés à l'acétate de vitamine E, sans lien avec le vapotage nicotiné légal.17 Les unes étaient énormes ; les rectificatifs se font toujours attendre.
Disons l'ambivalence jusqu'au bout, parce qu'elle est instructive : ce site cite Génération Sans Tabac dans ses propres notes, quelques chapitres plus haut, car leur veille du dossier fiscal européen est sérieuse et utile. C'est précisément ce qui rend l'absence de rétractation si dommageable. Une organisation capable de rigueur sur la fiscalité, et qui recycle sur la réduction des risques des affirmations réfutées, n'affaiblit pas seulement sa propre cause : elle entame le crédit de la parole de santé publique tout entière, au moment où celle-ci en a le plus besoin. La confiance est un bien commun. On ne la dépense pas deux fois.
VIII. L'automne qui vient : trois scénarios
Résumons la position sur l'échiquier. Le budget 2027 arrive en octobre avec un besoin de recettes majeur, un rendement tabac qui fond, et une taxe vape annoncée de toutes parts comme de retour. La directive européenne avance vers une obligation de taxer en 2028, à un niveau encore négociable. Trois scénarios sont sur la table.
Scénario 1 : la réplique. L'article 23 revient au PLF 2027, dans une rédaction voisine, porté par la même alliance de la recette et de la vertu. Le rapport de force de novembre, 91 voix contre 53, tiendra-t-il ? L'Assemblée est la même, mais le contexte a changé deux fois : le trou budgétaire s'est aggravé, ce qui sert la taxe, et la présidentielle s'est rapprochée, ce qui la dessert, car peu de députés voudront être ceux qui ont taxé les ex-fumeurs à quelques mois du scrutin. Pronostic impossible, vigilance obligatoire.
Scénario 2 : la taxe choisie. La France anticipe l'échéance européenne et écrit elle-même une fiscalité du vapotage intelligente : un droit d'accise modéré, assis sur le volume plutôt que sur le prix, garantissant un différentiel massif avec le tabac fumé ; des obligations déclaratives calibrées pour des TPE et non pour des multinationales ; un fléchage d'une partie du produit vers le sevrage tabagique. La Suède, qui taxe le snus depuis toujours et affiche le plus bas tabagisme d'Europe, prouve qu'une fiscalité n'est pas une prohibition tant que la hiérarchie des prix suit la hiérarchie des risques. C'est le scénario que ce site défendra.
Scénario 3 : l'attentisme. Rien ne se vote en 2027, et la France applique en 2028 une directive qu'elle n'aura pas pesée, avec des minima écrits par d'autres et un calendrier subi. Le pire des trois : la souveraineté fiscale par défaut. France Vapotage, dont on a dit au chapitre VI d'où elle vient, martèle d'ailleurs que le statu quo "n'est pas tenable".1 Qu'on mesure ce que signifie cette phrase dans cette bouche : quand les acteurs les mieux armés pour absorber une taxe expliquent qu'elle est inévitable, ils ne prédisent pas, ils préparent. C'est une raison supplémentaire, pas une raison de moins, d'écrire la taxe française nous-mêmes : calibrée pour que les TPE de la filière la supportent, pas pour ceux qui l'appellent de leurs vœux. La question n'est donc plus taxe ou pas taxe. La question est : taxe choisie, ou taxe subie. Et choisie pour qui.
Conclusion : tenir le répit, desserrer l'étau
Il y a huit mois, nous racontions un moment rare : un Parlement votant, pour une fois, avec les faits, là où nous l'avions vu voter contre eux un mois plus tôt. Depuis, les faits se sont encore renforcés. L'Anses a écrit "risque réduit". L'OFDT a mesuré le tabagisme le plus bas depuis un quart de siècle. Le Conseil d'État a rappelé qu'on ne légifère pas à la hache. Jamais le dossier factuel de la réduction des risques n'a été aussi solide.
Et pourtant, jamais la menace n'a été aussi structurelle, parce qu'elle a changé d'échelle. L'étau a deux mâchoires : un besoin fiscal français qui rend le retour de la taxe presque certain à l'automne, et un calendrier européen qui rend la taxation obligatoire à l'horizon 2028, pendant que la révision de la TPD menace les arômes, c'est-à-dire l'efficacité même de l'outil. Contre un amendement de séance, deux cents mails suffisaient. Contre une directive, il faut autre chose : des eurodéputés informés, des positions françaises négociées en amont, une filière qui parle d'une seule voix propre, sans experts en offshore.
Alors, comme toujours ici, finissons par ce qui dépend de nous. Suivre le PLF 2027 dès la première lecture d'octobre, ligne à ligne, comme nous l'avons fait pour l'article 23. Écrire à ses eurodéputés, car la TPD arrive et qu'eux, contrairement au Conseil, votent en séance publique. Exiger la transparence des financements de tous les experts, les nôtres d'abord. Et refuser le seul récit que tout le monde voudrait nous vendre : celui d'une affaire réglée. Rien n'est réglé. C'est un répit. Mourir spectateur ou vivre acteur : la version bruxelloise de l'alternative commence maintenant.
Notes
1 Denis Cosnard, « La taxe sur le vapotage, bien partie pour revenir sur la table à l'automne », Le Monde, 30 janvier 2026. Lire l'article
2 Delphine Roucaute, « Cigarette électronique : l'Anses rend un avis prudent sur les risques sanitaires du vapotage », Le Monde, 4 février 2026 ; Anses, expertise collective sur les produits du vapotage, février 2026. Lire l'article
3 « Le tabagisme à des niveaux "toujours plus bas" en France, avec une chute des ventes chez les buralistes en 2025 », Le Monde avec AFP, 27 mai 2026 ; OFDT, rapport annuel 2026. Lire l'article
4 « Cigarette électronique : deux députés veulent imposer le paquet neutre au vapotage », Le Monde, 15 avril 2026 (données Espad 2024 et bilan de l'interdiction des puffs). Lire l'article
5 Denis Cosnard, « Les recettes fiscales liées au tabac et à l'alcool sont en nette baisse », Le Monde, 11 juin 2026 ; chiffres DGFiP du 9 juin 2026. Lire l'article
6 « Nicotine : le Conseil d'État suspend le décret d'interdiction de vente de sachet prévu pour avril 2026 », Le Monde avec AFP, 22 décembre 2025. Lire l'article
7 « Europe : les négociations autour de la taxe du vapotage se poursuivent », Vaping Post, 11 février 2026 (proposition de compromis de la présidence chypriote). Lire l'article
8 « Fiscalité du tabac : le Parlement européen ne se prononce pas sur la proposition de directive sur les taxes », Génération Sans Tabac, juin 2026 ; « La présidence irlandaise au défi de la fiscalité européenne du tabac », La Santé Publique, 26 juin 2026. Lire · Lire
9 « Europe : douze États membres veulent interdire les arômes et encadrer les ventes transfrontalières de vape », Vapoteurs.net, 23 juin 2026 (Conseil Santé de l'UE du 20 juin 2026). Lire l'article
10 « Révision de la TPD : la consultation publique est ouverte », Vaping Post, 26 mai 2026 ; consultation de la Commission européenne du 18 mai au 15 juin 2026. Lire l'article
11 « Bilan de la COP11 : des avancées décisives pour la lutte antitabac en dépit d'un lobby majeur de l'industrie », Génération Sans Tabac, 25 novembre 2025 (COP11, Genève, 17-22 novembre 2025). Lire le bilan
12 Stéphane Horel, Matthew Chapman (The Examination) et Eurydice Bersi (Reporters United), « Un influent cardiologue, spécialiste de la nicotine, a reçu des milliers d'euros de l'industrie du vapotage », Le Monde, 11 novembre 2025. M. Farsalinos conteste tout manquement et n'a fait l'objet d'aucune sanction. Lire l'enquête
13 Assemblée nationale, dossier législatif du projet de loi « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » (dit Ripost), adopté en première lecture le 15 juillet 2026 ; « Loi Ripost : rejet des amendements concernant l'encadrement du vapotage », Le Monde du Tabac, juillet 2026. Dossier législatif · Lire
14 Lindson N. et al., « Electronic cigarettes for smoking cessation », Cochrane Database of Systematic Reviews (revue vivante, CD010216) : preuves d'un niveau de confiance élevé d'une efficacité supérieure aux substituts nicotiniques. Consulter la revue
15 Legleye S. et al., « Experimenting first with e-cigarettes versus first with cigarettes and transition to daily cigarette use among adolescents », Addiction, novembre 2020 (données Escapad) ; Santé publique France, Baromètre 2024 : quatre millions de fumeurs quotidiens de moins en dix ans. Communiqué SPF
16 « L'ACT devient Contre-Feu, l'Alliance contre l'industrie du tabac », contre-feu.org, 12 novembre 2025 ; CB News, novembre 2025. Annonce officielle · CB News
17 Bertholon J.-F. et al., « Comparaison de l'aérosol de la cigarette électronique à celui des cigarettes ordinaires et de la chicha », Revue des maladies respiratoires, 2013 ; CDC, bilan final de l'épidémie EVALI (2020) : rôle de l'acétate de vitamine E dans des liquides au THC du marché noir. Étude 2013 · CDC
18 « La fédération France Vapotage… fondée par Big Tobacco ! », Blog Vape, 1er décembre 2018 ; Jean-Yves Nau, « Politique : le paquebot Tobacco se lance à l'abordage des esquifs français du vapotage », Journalisme et santé publique, 12 septembre 2018 ; liste des adhérents et gouvernance sur francevapotage.fr ; fiche du registre de transparence de l'UE (inscrite depuis août 2018). Blog Vape · J.-Y. Nau · francevapotage.fr · LobbyFacts
Pour aller plus loin
La série vape sur ce site
Vape : anatomie d'une mise à mort programmée — le décryptage de l'article 23, dont l'architecture reste le mode d'emploi de ce qu'il faudra surveiller cet automne.
Article 23 : la vape française sauvée — le récit de la nuit du 20 novembre 2025.
Quand la démocratie vote contre les faits — le même Parlement, un mois plus tôt, votant contre l'évidence scientifique.
Comment sauver la vape — le manuel de mobilisation d'octobre 2025, à rouvrir en octobre 2026.
Vape : 95 % moins nocif, en voie d'interdiction — l'enquête sur la prohibition rampante européenne, écrite avant qu'elle ne prenne date.
La manufacture du doute — tabac et déni démocratique : l'origine de la méthode, et son miroir contemporain.
Sources institutionnelles
Anses, expertise collective sur les risques sanitaires des produits du vapotage, février 2026.
OFDT, rapport annuel sur le tabac et les tendances addictives, mai 2026.
Commission européenne, propositions de révision de la directive 2011/64/UE (fiscalité du tabac) et décision ressources propres, juillet 2025 ; consultation publique TPD, mai-juin 2026.
Conseil d'État, ordonnance de référé du 22 décembre 2025 (sachets de nicotine).