Grand format · Présidentielle 2027

2027 : trente-deux prétendants
et un trône vide

Vingt et un mois avant le premier tour, tout le monde est déjà en campagne et personne ne pose la seule question qui compte : pour faire quoi, et avec quel pouvoir ? État des lieux complet : la carte, les dynamiques, les programmes naissants, et la grille pour les juger. Cet article est un socle : il sera suivi, corrigé et enrichi jusqu'au scrutin.

Par Augustin Kuentz Strasbourg, 17 juillet 2026
"Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres." — Antonio Gramsci, Cahiers de prison (traduction usuelle)

Prologue : Brühl, 17 juillet 2026

La scène se passe en Allemagne, près de Cologne, un vendredi de juillet. En conférence de presse aux côtés du chancelier Friedrich Merz, le président de la République française lance : « Méfiez-vous des sondages. » Il vise ceux qui prédisent la victoire de Marine Le Pen en 2027, et convoque le souvenir de 2016, quand les élus de juillet n'étaient pas ceux de mai. À ses côtés, le chancelier allemand répond à une question sur une éventuelle coopération avec Mme Le Pen : l'Allemagne tendra la main à tout dirigeant que les Français choisiront.1

Tout l'état des lieux tient dans cette scène. Un président finissant réduit à plaider contre les enquêtes d'opinion. Une extrême droite si installée dans le paysage que le premier partenaire de la France prépare publiquement, et poliment, l'hypothèse de son arrivée au pouvoir. Et une élection qui, vingt et un mois avant l'échéance, a déjà dévoré toute l'énergie politique du pays.

Ce site a raconté le « piège parfait » de la France de 2025 ; voici l'ouverture du deuxième acte. Cet article est volontairement long, car il servira de socle : la carte des forces, les dynamiques profondes qui commandent la partie, ce qu'on peut déjà dire des programmes, et la grille de lecture que je propose d'appliquer, méthodiquement, à tous les candidats d'ici au 18 avril 2027. Les dates sont posées : premier tour le 18 avril, second le 2 mai, passation le 14 mai, et, presque à coup sûr, des législatives dans la foulée.2 Installons-nous : la campagne sera longue, et il vaut mieux la traverser avec une carte.

Première partie : la carte

Les forces en présence — été 2026
Gauche 18prétendants Mélenchon · Cazeneuve · Glucksmann · Tondelier · Ruffin · Hollande · Roussel… Deux primaires mortes, aucun candidat commun.
Centre 3prétendants Attal · Philippe · Darmanin. L'héritage macroniste, sans primaire.
Droite 4prétendants Retailleau (désigné) · Bertrand · Lisnard · Villepin.
Extrême droite 5prétendants Le Pen (RN) · Bardella en réserve · Zemmour · Philippot · Dupont-Aignan.
Hors blocs 2prétendants Lassalle · société civile (Leclerc, Egger, Mathieu…).
18 + 3 + 4 + 5 + 2 = 32 prétendants recensés. La largeur de chaque bloc reflète le nombre de prétendants, donc sa dispersion, et non sa force électorale. Le bloc le plus large, la gauche, est aussi le plus faible : dix-huit candidatures qui s'annulent. L'un des plus étroits, l'extrême droite, mène les intentions de vote. Source : recensement des Décodeurs du « Monde », à jour du 17 juillet 2026.
Si l'élection avait lieu demain

Les enquêtes d'opinion de l'été 2026 dessinent un scénario devenu stable : Marine Le Pen et le Rassemblement national largement en tête du premier tour, loin devant des concurrents éclatés ; un second tour où, pour la première fois, la candidate d'extrême droite est donnée en position de l'emporter, ou au coude-à-coude face à un finaliste du centre. C'est ce pronostic, précisément, qui a fait dire à Emmanuel Macron, à Brühl, « méfiez-vous des sondages ». Derrière, le centre et la gauche, fragmentés, se disputent la place de second qualifié sans qu'aucune candidature n'émerge nettement. Et la première force du pays, silencieuse, reste l'abstention.

Lisez cet encadré comme une pièce à conviction, pas comme une prédiction. À vingt et un mois du scrutin, ces chiffres ne mesurent pas l'avenir : ils le fabriquent, en distribuant d'avance l'élan et la résignation. C'est tout l'objet de la troisième dynamique, plus bas. En juillet 2016, les favoris des sondages n'étaient pas ceux de mai 2017.

Les Décodeurs du Monde tiennent le registre : trente-deux candidats déclarés ou probables à ce jour : dix-huit à gauche, trois au centre, quatre à droite, cinq à l'extrême droite, et deux électrons libres hors blocs, issus du monde rural ou de la société civile.2 Le chiffre lui-même est un symptôme : jamais la fonction n'a paru si convoitée et si peu définie à la fois. Passons les blocs en revue, chacun avec sa question existentielle.

L'extrême droite, ou la question judiciaire

Commençons par le bloc que les sondages placent en tête, puisque c'est de lui que le président parlait à Brühl. Le 7 juillet, quelques heures après sa condamnation en appel dans l'affaire des assistants parlementaires européens, à quarante-cinq mois d'inéligibilité dont quinze ferme, déjà purgés depuis la première instance, et trois ans de prison dont un sous bracelet électronique, Marine Le Pen a annoncé sa quatrième candidature. Son pourvoi en cassation suspend la peine ; si la Cour confirmait avant le scrutin, elle pourrait faire campagne sous bracelet, avec le statut de personne définitivement condamnée.2 Retenez la trajectoire des seconds tours : 34 % en 2017, plus de 41 % en 2022. Le RN aborde 2027 avec deux lignes en réserve, celle de Le Pen, antisystème, « ni gauche ni droite », et celle de Bardella, prêt à creuser l'union des droites si l'empêchement judiciaire survenait. Autour, Zemmour repart, Dupont-Aignan et Philippot aussi. La question du bloc n'est plus l'accès au second tour, acquis dans tous les scénarios ; c'est de savoir si la condamnation de sa candidate est un plafond ou, comme le suggèrent les reportages en terre lepéniste, un carburant de plus au récit antisystème.1

Ce basculement mérite qu'on s'y arrête à part, car il condense à lui seul le désarroi du moment : le « plan A » auquel plus personne ne croyait, une candidate deux fois reconnue coupable de détournement de fonds publics qui se lance quand même, et un dauphin, Jordan Bardella, qui se voyait déjà partir et doit rentrer dans le rang. Surtout, ce retournement révèle un jeu de dupes où les adversaires eux-mêmes s'affairent à choisir l'adversaire qu'ils croient le plus battable. J'en ai fait le récit dans un article compagnon, à lire en regard de celui-ci : Le trône, la condamnée et le dauphin.

La gauche, ou l'union impossible

Dix-huit candidats ou prétendants. Le chiffre dit tout, mais détaillons la mécanique du naufrage, car elle est instructive. Le Nouveau Front populaire de 2024 est mort de ses contradictions ; la primaire de la « gauche unitaire », promise pour le 11 octobre, a été vidée de sa substance quand LFI, le PCF et Place publique ont refusé d'y entrer, puis achevée le 9 juillet quand les militants socialistes ont choisi une primaire resserrée sur le seul « pôle socialiste ».2 Résultat : Mélenchon a annoncé en mai sa quatrième candidature, hors de toute primaire. Et le 16 juillet, Bernard Cazeneuve s'est déclaré dans Le Parisien, en refusant lui aussi la primaire de sa propre famille, avec cette formule qui restera : trop-plein d'acteurs sur scène.3 L'ironie est complète : il dénonce l'encombrement en s'y ajoutant. Derrière eux se pressent Glucksmann (réponse en septembre), Hollande qui « se prépare », Ruffin, Tondelier, Bouamrane, Brun, Guedj, Royal, Roussel... La question du bloc n'est même plus l'union, enterrée ; c'est de savoir si une seule candidature de gauche atteindra la taille critique pour exister au premier tour, dans un paysage où chacune cannibalise les autres.

Le centre, ou la question de l'héritage

Le camp présidentiel affronte le problème de tout pouvoir finissant : que faire du bilan ? Gabriel Attal, candidat déclaré depuis mai, incarne l'héritage en s'efforçant de s'en distancier, exercice de grand écart permanent. Édouard Philippe, candidat depuis septembre 2024, a choisi la rupture franche, jusqu'à appeler Macron à démissionner ; sa campagne traîne une enquête judiciaire pour de possibles détournements de fonds publics au Havre. Gérald Darmanin attend en embuscade, jugeant publiquement Philippe « le mieux placé », ce qui, en langage politique, signifie qu'il n'a pas renoncé.2 Aucune primaire : Attal et Philippe promettent un « rassemblement » qui se ferait naturellement fin 2026 ou début 2027, c'est-à-dire par asphyxie sondagière de l'un des deux. La question du bloc : peut-on hériter d'un pouvoir que 2024 a laissé sans majorité, sans successeur désigné et sans doctrine, sinon celle d'avoir duré ?

La droite, ou la question de la ligne

Les Républicains ont désigné Bruno Retailleau, tenant d'une ligne dure sur la sécurité et l'immigration, qui juge le bilan macroniste « désastreux » tout en ayant siégé un an au ministère de l'intérieur. Mais la désignation n'a rien réglé : Laurent Wauquiez, son rival, vante Édouard Philippe ; Xavier Bertrand porte une droite « sociale » et refuse toute primaire ; David Lisnard a quitté le parti pour une candidature libérale autonome ; Dominique de Villepin plane au-dessus, en « candidat du rassemblement » sous enquête du Parquet national financier. Et les six ministres LR du gouvernement Lecornu, suspendus du parti depuis octobre 2025, incarnent la déchirure : fidèles à une droite de gouvernement que leur président, Retailleau, considère comme une page tournée.4 La question du bloc est existentielle depuis Ciotti et les clins d'œil de Sarkozy à l'« inéluctable » alliance : la droite est-elle l'aile modérée du bloc national-populiste, ou l'aile droite du bloc central ? En 2027, il faudra répondre.

La carte en une phrase par bloc
Extrême droiteEn tête, unifiée derrière une candidate condamnée, avec un plan B assumé.
GaucheDix-huit prétendants, deux primaires mortes, aucune candidature commune en vue.
CentreDeux héritiers en duel à distance, un bilan que personne ne veut porter.
DroiteUn candidat désigné, quatre dissidences, et la question RN toujours sans réponse.

Deuxième partie : les cinq dynamiques qui commandent la partie

La carte décrit les positions. Mais une campagne est un système de forces, et cinq dynamiques structurelles, largement absentes des commentaires quotidiens, détermineront 2027 bien davantage que les petites phrases.

1. Le trône est vide : l'élection ne donne plus le pouvoir

C'est la dynamique la plus importante et la moins discutée. Le constitutionnaliste Armel Le Divellec l'a posée dans une tribune décisive : l'élection présidentielle est un mirage, car à elle seule, elle ne livre pas la maîtrise du pouvoir.5 Le président de la Ve République n'a ni initiative législative, ni pouvoir réglementaire ordinaire ; il ne gouverne que si une majorité parlementaire le suit. Or l'Assemblée élue en 2024, éclatée en blocs irréconciliables, court théoriquement jusqu'en 2029 ; deux gouvernements y ont déjà été renversés, Barnier en décembre 2024, Bayrou en septembre 2025, et le gouvernement Lecornu ne survit qu'au prix d'une activité minimale. Le vainqueur du 2 mai 2027 sera donc, dès le 14 mai, un roi nu, contraint de dissoudre et de rejouer son va-tout aux législatives de juin, sans aucune garantie que le pays, multipolaire et centrifuge, lui accorde une majorité, sauf peut-être, note froidement Le Divellec, au Rassemblement national.5 Conclusion pratique que presque personne ne tire : la vraie élection de 2027, ce sont les législatives de juin, et tout candidat qui ne dit pas avec qui et comment il gouvernera sans majorité absolue vend un mirage.

Prenons la mesure de ce que cela change. Depuis 1962 et l'élection du président au suffrage universel direct, les Français ont pris l'habitude d'un enchaînement mécanique : on élit un président en avril-mai, on lui donne une majorité en juin, il gouverne cinq ans. Ce « fait majoritaire » a tenu tant que le pays se rangeait, au second tour, dans deux camps clairs. Il est mort en 2022, quand Emmanuel Macron réélu n'a pas obtenu de majorité, puis pulvérisé par la dissolution de 2024. Or aucun des trente-deux prétendants ne raisonne comme si le fait majoritaire avait disparu ; tous font campagne comme si l'Élysée donnait encore les clés du pays. C'est un anachronisme, et il n'est pas neutre : il permet de promettre monts et merveilles sans jamais expliquer comment les faire voter par une Assemblée hostile. La seule exception, et elle glace, est celle que Le Divellec pointe : le Rassemblement national est le seul bloc susceptible de rafler dans la foulée présidentielle une majorité de députés. Autrement dit, le système constitutionnel qui neutralise les vainqueurs pourrait, cette fois, n'épargner que l'extrême droite. Voilà pourquoi la deuxième question de la grille, plus loin, n'est pas un raffinement d'expert : c'est le cœur du réacteur.

2. Les 125 milliards : la contrainte que tous les programmes vont fuir

Quatre économistes missionnés par le gouvernement l'ont écrit sans détour la semaine passée : stabiliser la dette suppose un ajustement de 125 milliards d'euros avant la fin du prochain quinquennat.6 Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, ajoute que le processus budgétaire français lui-même est défaillant, augmentant le risque d'une crise de la dette.6 Chiffrons ce que cela signifie : 125 milliards, c'est environ deux fois le budget annuel de l'éducation nationale, à trouver en cinq ans, dans un pays où chaque euro d'économie déclenche une crise politique. Toute promesse de 2027, baisse d'impôts, hausse de salaires, « abolition des privilèges », plan d'investissement, devra passer sous cette toise. La règle de lecture que ce site appliquera : un programme qui ne dit pas où il prend les 125 milliards, ou pourquoi il conteste ce chiffre et avec quelles hypothèses, n'est pas un programme, c'est une publicité.

Et il faut aller plus loin que le chiffre, car derrière lui se cache la vraie bataille : non pas « combien », mais « qui paie ». Cent vingt-cinq milliards, ce sont des retraites gelées ou des impôts levés, des services publics rabotés ou des niches fermées, et chaque option désigne un perdant. C'est cette question, soigneusement esquivée, qui décidera de 2027 : l'austérité, si elle tombe sur les mêmes que d'habitude, sera le meilleur carburant du vote de colère, donc du Rassemblement national, qui promet précisément de ne pas la faire payer au « peuple ». Ajoutez-y ce que ce site documente ailleurs, dans le cas Bigard : une part de la richesse est captée en amont, légalement, par des positions dominantes que nul budget ne vient corriger. Demander où sont les 125 milliards, c'est donc aussi demander pourquoi on cherche l'argent chez les éleveurs et les retraités plutôt que chez ceux qui l'accaparent. Peu de candidats oseront poser la question dans ce sens. Ce sera un tri.

3. La prophétie sondagière

Macron a raison sur un point : à vingt et un mois, les sondages prédisent mal, 2016 l'a montré à ceux qui promenaient alors leur favori. Mais il a tort de croire qu'ils ne font rien. Les sondages d'aujourd'hui distribuent l'argent, les ralliements, les invitations télévisées et le moral des militants ; ils fabriquent la résignation ou l'élan bien avant de mesurer quoi que ce soit. C'est une infrastructure invisible de plus, au sens de la série que je consacre à ces machineries : ils ne comptent pas l'opinion, ils la produisent en partie. Le paradoxe de 2027 est savoureux : le président sortant demande de se méfier de l'instrument que son propre camp a érigé en boussole pendant dix ans. Nous documenterons, mois après mois, l'écart entre ce que les sondages annoncent et ce que le terrain fabrique.

4. La judiciarisation générale

Faites le compte sur la carte : la favorite des sondages, condamnée en appel, en cassation ; le candidat le mieux placé du centre, sous enquête pour détournement de fonds publics ; Villepin, sous enquête du PNF ; d'autres, renvoyés en correctionnelle.2 On peut y lire, au choix, la preuve que l'état de droit fonctionne enfin sans égards pour les puissants, ou le symptôme d'une vie politique malade de ses pratiques. Les deux lectures sont vraies, et le magistrat Éric Halphen a versé au débat une proposition que la grille de ce site retiendra : l'inéligibilité à vie pour les atteintes à la probité.7 Une chose est certaine : le rapport des candidats à la justice, respect, défiance ou guerre ouverte, sera un révélateur central de 2027, car celui qui traite le juge en adversaire pendant la campagne le traitera en obstacle une fois élu. Les États-Unis nous montrent en direct où mène ce chemin.

Le cas Le Pen en offre le condensé le plus net, et il est plus retors qu'il n'y paraît : la justice y est instrumentalisée des deux côtés. Ses adversaires brandissent sa condamnation comme preuve d'indignité ; elle la retourne en preuve de persécution ; personne, ou presque, ne traite plus l'institution judiciaire comme un tiers dont on respecte la décision sans la mettre au service de son récit. C'est ce double mouvement que j'analyse dans l'article compagnon, Le trône, la condamnée et le dauphin. La leçon vaut au-delà d'un cas : une démocratie où chaque camp puise dans les tribunaux les munitions de sa campagne prépare le jour où le vainqueur, quel qu'il soit, considérera les juges comme un service à discipliner.

Mise à jour, 17 juillet au soir. Deux développements du jour illustrent cette dynamique avec une précision d'horloger. D'un côté, le tribunal administratif de Paris a conforté le statut de lanceuse d'alerte de la haut fonctionnaire à l'origine de l'information judiciaire visant Édouard Philippe, en rejetant la requête de la communauté urbaine du Havre, présidée par le candidat, qui attaquait la protection accordée par le Défenseur des droits ; la plaignante parle d'une « procédure bâillon » financée par l'argent public.8 De l'autre, le procureur national financier a annoncé vouloir accélérer les investigations visant des candidats, refusant que le PNF soit « prisonnier du calendrier électoral ».8 Tout y est : la justice qui avance à son rythme, les candidats qui jouent la montre, et le calendrier électoral transformé en paramètre de procédure. Cette quatrième dynamique ne fait que commencer.

5. La fatigue démocratique

Dernière dynamique, la plus profonde. Je l'ai chiffrée dans le cas Duplomb : 2,1 millions de signataires en 2025, 4 326 sur le même sujet un an plus tard. Un pays qui a appris que signer ne sert à rien, que les pétitions finissent en débats sans vote, que le référendum est verrouillé même quand la démocratie délibérative réussit, ce pays-là aborde 2027 avec une question préalable : pourquoi voter ? L'abstention sera la première force politique silencieuse du scrutin, et tous les récits antisystème s'en nourriront. Face à elle, aucun des trente-deux prétendants n'a, à ce jour, mis la réparation démocratique au cœur de son offre. C'est le trou noir de cette campagne, et ce site existe précisément pour le désigner.

Reliez ces cinq dynamiques et un diagnostic apparaît, plus grave que la somme de ses parties. Un pouvoir qui ne se conquiert plus par l'élection présidentielle (1), une contrainte budgétaire qui interdit presque toute promesse tenable (2), un instrument de mesure qui fabrique le résultat qu'il prétend prévoir (3), une justice devenue champ de bataille plutôt qu'arbitre (4), et un peuple qui a désappris de croire à sa propre voix (5). Ce ne sont pas cinq problèmes, c'est une seule maladie sous cinq symptômes : le divorce entre le rituel démocratique et le pouvoir réel. On continue de voter avec ferveur pour une fonction qui ne décide plus grand-chose, tandis que les vraies décisions se prennent ailleurs, dans les marchés, les commissions, les algorithmes et les prétoires. Toute la question de 2027, la seule, est de savoir si un candidat osera nommer ce divorce au lieu de promettre, une fois de plus, de le masquer.

Troisième partie : ce qu'on peut déjà dire des programmes

Soyons honnêtes sur la limite de l'exercice : à vingt et un mois du scrutin, il n'existe pas de programmes, seulement des signatures, des angles d'attaque, des marqueurs. Mais ces marqueurs dessinent déjà les offres, et on peut les cartographier à partir des déclarations publiques recensées par Le Monde.2

Le bloc national-populiste jouera le pouvoir d'achat, l'immigration et l'antisystème, avec l'argument nouveau de la persécution judiciaire ; son problème programmatique n'a pas changé depuis 2022 : la crédibilité économique, désormais percutée de plein fouet par les 125 milliards. La droite Retailleau promet l'ordre, la sécurité, l'immigration réduite et la rupture avec le macronisme ; sa contradiction est incarnée par ses propres ministres suspendus : on ne rompt pas aisément avec un pouvoir qu'on a exercé. Le centre décline l'héritage en deux versions : Attal égrène des propositions libérales sur l'économie et une « fermeté républicaine » sur la société, Philippe vend l'autorité d'expérience et le sérieux budgétaire ; l'un et l'autre devront expliquer en quoi ils font autre chose que la suite. La gauche est un nuancier plus qu'un bloc : rupture mélenchoniste, « abolition des privilèges » et protection chez Ruffin, salaires chez Brun, république sociale chez Bouamrane, social-démocratie d'ordre chez Cazeneuve, écologie de gouvernement chez Tondelier ; dix-huit offres, c'est-à-dire, pour l'électeur, aucune. Et partout, trois absents structurels : l'adaptation climatique, alors que l'été 2026 vient de tuer par milliers ; la question démocratique, alors qu'elle conditionne tout le reste ; et le mode de gouvernement post-électoral, alors que le trône est vide. Les programmes de 2027 promettent pour l'instant de conduire un véhicule dont personne ne vérifie qu'il a encore un moteur.

La grille : cinq questions à poser à chaque candidat

Voici donc l'outil que cet article installe, et que j'appliquerai à chaque prétendant d'ici au premier tour, dans la lignée de la série « Et si je votais ? » qui reprendra pour l'occasion. Cinq questions, toujours les mêmes, sans complaisance ni exception.

La grille Démocratie 3.0 pour 2027
1. L'argentOù prenez-vous les 125 milliards, ou pourquoi contestez-vous ce chiffre ? Qui décidera du budget, et selon quelle procédure réformée ?
2. Le pouvoirSans majorité absolue en juin 2027, que ferez-vous : coalition écrite, gouvernement minoritaire, 49.3 en série, ou nouvelle dissolution ? Répondre « je gagnerai les législatives » est un refus de répondre.
3. La démocratieRIP réformé ou enterré ? Conventions citoyennes systématisées avec suite législative obligatoire ? Consultation publique respectée, quand le Conseil d'État vient d'annuler un décret pour l'avoir ignorée ?
4. Les infrastructures invisiblesQui compte, et avec quels moyens : les voix (listes, découpage, certification), les morts (comptage sanitaire), les clés (souveraineté numérique, visas de sécurité) ?
5. La probitéInéligibilité pour atteinte à la probité : pour ou contre, et jusqu'où ? Quels conflits d'intérêts déclarés dans votre propre équipe, et quel rapport assumez-vous à la justice ?

Cette grille n'est pas neutre, et je ne prétends pas qu'elle le soit : elle reflète la conviction de ce site, à savoir que la crise française est d'abord une crise de la machinerie démocratique, et que les programmes qui l'ignorent construisent sur du sable. Mais elle est équitable : les cinq questions seront posées à tous, de Mme Le Pen à M. Mélenchon, et leurs réponses, ou leurs silences, seront documentés avec la même rigueur.

Épilogue : le calendrier du feuilleton

Vingt et un mois, c'est long, et c'est précisément pour cela qu'il faut s'organiser : les campagnes se gagnent et se perdent dans les périodes où personne ne regarde. Voici les rendez-vous où cet état des lieux sera remis sur l'établi.

Les dates qui structurent la route vers 2027
Fin sept. 2026Élections sénatoriales : premier test grandeur nature des rapports de force.
Automne 2026Primaire du « pôle socialiste » ; décision du PCF (6 septembre) ; réponse de Glucksmann ; budget 2027, premier crash-test des 125 milliards.
Date inconnueDécision de la Cour de cassation pour Marine Le Pen : la variable la plus lourde de toute l'équation.
7 février 2027Convocation des électeurs ; course aux 500 parrainages jusqu'au 12 mars.
18 avril 2027Premier tour.
2 mai 2027Second tour, au lendemain du 1er-Mai.
14 mai 2027Passation. Puis, presque inévitablement : dissolution et législatives entre le 3 et le 23 juin, la vraie élection.

Une dernière chose, la plus importante. Le lecteur de ce site sait ce que je pense de l'élection providentielle : « Et si je votais ? » a exploré les dix familles politiques sans en épargner aucune, et « Mourir spectateur ou vivre acteur » a posé la seule alternative qui vaille. 2027 ne sera pas l'année où un sauveur réparera la démocratie française : le trône est vide, structurellement, et celui ou celle qui s'y assiéra gouvernera un pays sans majorité, sans marges budgétaires et sans confiance. C'est une mauvaise nouvelle pour les croyants du personnage providentiel. C'en est une bonne pour les démocrates : jamais la preuve n'a été aussi claire que la refondation ne viendra pas d'en haut. Elle se construira, ou pas, dans les vingt et un mois qui viennent, dans les conseils municipaux, les instances de bassin, les conventions, les pétitions qu'on s'obstine à signer, et dans le regard que des citoyens informés poseront sur trente-deux prétendants. Cet article est un outil. Servez-vous.

Notes

1 « Emmanuel Macron appelle à se "méfier" des sondages prédisant la victoire de Marine Le Pen en 2027 », Le Monde avec AFP, 17 juillet 2026. Lire l'article

2 Julien Lemaignen, Pauline Moyer et Léa Prati, « Présidentielle 2027 : qui sont les 32 candidats déclarés et probables ? », Les Décodeurs, Le Monde, mis à jour le 17 juillet 2026. La recension, les profils des candidats et le calendrier officiel du scrutin en sont issus. Lire le recensement

3 « Présidentielle 2027 : Bernard Cazeneuve se déclare candidat dans un entretien au "Parisien" et décline la primaire socialiste », Le Monde, 16 juillet 2026. Lire l'article

4 « Présidentielle 2027 : entre une fidélité contrariée à leur parti et la tentation Édouard Philippe, les ministres LR cherchent leur place », Le Monde, 17 juillet 2026.

5 Armel Le Divellec, « L'élection présidentielle est un mirage : à elle seule, elle ne livre pas la maîtrise du pouvoir », tribune, Le Monde, 14 juillet 2026. Lire la tribune

6 Collectif, « La présidentielle de 2027 ne pourra pas ignorer la déplaisante arithmétique budgétaire », tribune de quatre économistes auteurs d'un rapport remis au gouvernement, Le Monde, 16 juillet 2026 ; et Olivier Blanchard, « Le processus budgétaire français est défaillant, et il accroît le risque d'une crise de la dette », tribune, Le Monde, 16 juillet 2026.

7 Éric Halphen, « Il faut rendre inéligibles à vie tout homme ou toute femme politique condamnés pour une infraction à la probité », tribune, Le Monde, 15 juillet 2026.

8 Rémi Dupré, « Affaire Édouard Philippe : le tribunal administratif de Paris conforte le statut de lanceuse d'alerte de la plaignante », Le Monde, 17 juillet 2026 (jugement du 15 juillet ; déclaration du procureur national financier Pascal Prache à l'AFP le 17 juillet). Lire l'article

Pour aller plus loin

Sur ce site

Et si je votais ? — la série en dix épisodes sur les familles politiques françaises, qui reprendra pour 2027.

France 2025 : le piège parfait — le premier acte de la séquence dont 2027 est le deuxième.

Duplomb, le retour, Qui compte les voix ?, Qui compte les morts ?, Qui garde les clés ? — les infrastructures invisibles que la grille interroge.

Mourir spectateur ou vivre acteur — pourquoi ces vingt et un mois nous appartiennent.

Sources et documents

Le Monde, articles et tribunes de juillet 2026 cités en notes ; calendrier officiel du scrutin (conseil des ministres du 1er juillet 2026).

Constitution de la Ve République, articles 7, 11, 12, 49 ; rapport des quatre économistes sur l'état des finances publiques (juillet 2026).