Qui compte les morts ?
Près de 3 000 morts en une semaine en Île-de-France, le double de la normale. Pas de procès, pas de mémorial, pas de minute de silence. La canicule est l'hécatombe parfaite : celle dont le comptage lui-même est en panne. Deuxième volet d'une question devenue série : après les voix, les morts.
Prologue : un chiffre tombé un vendredi de juillet
Vendredi 17 juillet, en fin d'après-midi, Santé publique France a publié une réactualisation de son bilan régional : pendant la canicule de la fin juin, la mortalité en Île-de-France a plus que doublé. Près de 3 000 décès en une semaine, dont 1 565 de plus que la normale, une variation de 122 %. Plus de huit victimes sur dix avaient plus de 65 ans. L'épisode était plus intense que celui de 2003, référence jusque-là inégalée de l'horreur estivale française.1
Relisez ce paragraphe. Puis demandez-vous pourquoi vous n'en avez presque pas entendu parler.
Quand un attentat tue trois personnes, la France s'arrête. Quand un accident industriel en tue dix, une commission d'enquête se réunit. Trois mille morts en sept jours dans une seule région, et le pays continue de regarder le Tour de France. Il n'y aura ni procès, ni mémorial, ni minute de silence. C'est que la canicule est le fléau parfait pour une démocratie fatiguée : ses victimes meurent seules, à domicile, sans coupable désignable, et surtout, sans être vraiment comptées.
Ce site a documenté l'amiante : cent mille morts programmées dans l'indifférence procédurale. Le tabac : cinquante ans de doute fabriqué. La question qui organise ce nouveau cas est la même qui organisait mon article sur les élections américaines : la démocratie repose sur des infrastructures invisibles. Là-bas, qui compte les voix. Ici, qui compte les morts. Et la réponse française est accablante.
Acte I : La boîte noire
Un comptage à moitié aveugle
Comment la France compte-t-elle ses morts de chaleur ? Mal, et il faut détailler ce « mal », car il est le cœur du problème. Le décompte rapide repose sur les certificats de décès électroniques, saisis par les médecins sur une plateforme dédiée. Or ces certificats ne couvrent que 60 % de la mortalité nationale, avec des écarts vertigineux : 79 % des décès à l'hôpital passent par la voie électronique, 45 % en Ehpad, et 24 % seulement des décès à domicile.2
Retenez ce dernier chiffre et posez-le à côté de cet autre : pendant la semaine de canicule, les morts à domicile ont presque doublé (+ 91 %), contre + 37 % en Ehpad et + 20 % à l'hôpital.2 Autrement dit, c'est précisément là où l'on meurt le plus qu'on compte le moins. Les vieux qui meurent seuls dans des appartements surchauffés sont doublement invisibles : personne pour ouvrir la porte, et pas de certificat électronique pour alerter la statistique. La sociologie de 2003 se répète, en pire : les mesures prises depuis vingt-trois ans ont protégé les Ehpad, pas les domiciles.
S'ajoute l'effet différé : la chaleur tue pendant des jours après l'épisode, par aggravation de maladies, et la semaine « d'accalmie » suivante comptait encore plus de 200 morts excédentaires en Île-de-France.1 S'ajoutent enfin les morts sans étiquette, que l'épidémiologiste Basile Chaix demande d'intégrer au bilan : les noyés qui cherchaient la fraîcheur, plus de 90 depuis le 19 juin ; les suicides, la santé mentale se détériorant avec la température ; les accidents de la route dus à l'épuisement.2 Le bilan réel de juin 2026 ne sera connu qu'en septembre, quand les certificats papier auront été dépouillés. Un modélisateur américain, Christopher Callahan, estime déjà que la France pourrait être le pays européen le plus touché, avec plus de 5 000 morts sur la seule semaine du 22 au 28 juin.2
La bataille des chiffres, ou la politique sans les faits
Dans ce brouillard statistique, la politique a fait ce qu'elle fait quand les faits manquent : elle a crié. Les écologistes Sandrine Rousseau et Guillaume Gontard ont avancé le risque de 10 000 morts ; le premier ministre Sébastien Lecornu a jugé le chiffre « scandaleux » ; la ministre de la santé a promis que le bilan ne serait « pas comparable » à 2003 et ses 15 000 morts.2 Qui a raison ? Personne ne peut le dire, et c'est exactement le problème : quand l'infrastructure de comptage est défaillante, le réel devient une opinion. On reconnaît la mécanique de la manufacture du doute, à un détail près : ici, le doute n'a même pas besoin d'être fabriqué. Il est structurel. Il suffit de ne pas investir dans les instruments de mesure pour que chaque canicule s'achève en polémique plutôt qu'en politique publique.
Île-de-France, 22-28 juin : mortalité + 122 %, soit 1 565 décès excédentaires, près de 3 000 morts au total. 82,4 % avaient plus de 65 ans. France entière, premier bilan partiel : + 2 000 morts (+ 30 %). Morts à domicile : + 91 %. Décès à domicile couverts par les certificats électroniques : 24 %. Estimation haute (modélisation) : plus de 5 000 morts. Bilan définitif : pas avant septembre. Source : Santé publique France, via Le Monde.
Acte II : Le droit qui naît
Pendant que la France polémique sur ses morts mal comptés, quelque chose d'important se construit dans les prétoires, et presque personne ne le raconte. Un droit est en train de naître : celui d'exiger de l'État qu'il protège ses citoyens du climat qui vient.
La professeure de droit public Christel Cournil en a dressé la cartographie dans une tribune publiée le jour même du bilan francilien, et la convergence des dates dit tout.3 En 2024, la Cour européenne des droits de l'homme, dans l'arrêt KlimaSeniorinnen contre Suisse, porté par des femmes âgées, la population même qui meurt dans nos canicules, a imposé aux États une protection effective face aux effets graves du changement climatique. Début 2026, le tribunal de La Haye a condamné les Pays-Bas pour l'insuffisance de leur protection des habitants de l'île de Bonaire, volet adaptation compris. En France, des « sinistrés climatiques » ont engagé en 2025 un contentieux contre l'insuffisance du troisième plan national d'adaptation.
Et le fondement constitutionnel français de cette exigence ? La Charte de l'environnement, ce même article 1er, le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, qui a servi au Conseil constitutionnel pour censurer la loi Duplomb en août 2025.3 Suivez le fil : le texte qui protège les abeilles des néonicotinoïdes est celui qui, demain, obligera l'État à protéger les vieilles dames des étés à 45 degrés. Nos combats ne sont pas dispersés ; ils ont le même socle juridique, et ce socle est jeune, fragile, et attaqué.
Cournil nomme aussi un concept qui mérite de sortir des revues juridiques : le « validisme climatique ». Une politique d'adaptation qui suppose des citoyens valides, mobiles, informés, capables d'évacuer seuls, protège ceux qui n'ont pas besoin d'elle et abandonne les autres : personnes âgées, malades, handicapées, sans domicile, ménages pauvres des logements surchauffés.3 Les + 91 % de morts à domicile ne sont pas une fatalité météorologique. Ils sont le résultat mesurable d'une politique qui présuppose que chacun peut se sauver soi-même.
Acte III : L'État qui se contredit
On me dira que l'État fait ce qu'il peut. Regardons ce qu'il a fait, la même semaine, car le calendrier de la mi-juillet 2026 est un cas d'école à lui seul.
Mercredi 15 juillet, le Conseil d'État a annulé le décret organisant les aides au renouvellement des forêts, pièce maîtresse du plan « un milliard d'arbres » d'Emmanuel Macron. Motif : le texte, qui a une incidence directe et significative sur l'environnement, aurait dû faire l'objet d'une consultation publique, et n'en a fait l'objet d'aucune.4 Sur le fond, l'association Canopée documentait depuis des années que 87 % des projets financés impliquaient des coupes rases, c'est-à-dire qu'on rasait des forêts vivantes pour subventionner des plantations, au nom de l'adaptation climatique. La consultation aurait permis de le dire. C'est précisément pour cela qu'elle n'a pas eu lieu.
Le lendemain, jeudi 16, la commission mixte paritaire actait le retour de l'acétamipride et l'affaiblissement de la gouvernance démocratique de l'eau, j'ai raconté ici cette journée. Le vendredi 17, Santé publique France publiait ses 3 000 morts. Trois jours, trois pièces du même dossier : l'État français traite systématiquement la participation du public comme une formalité à contourner, et le réel comme une variable de communication. Le juge administratif vient de rappeler que la consultation n'est pas un ornement : c'est une obligation légale. Retenez cette jurisprudence, elle servira.
Il faut pourtant, honnêteté oblige, créditer ce qui marche. Si la canicule de juin, plus intense que 2003, n'a pas tué 15 000 personnes, c'est parce que le plan canicule né du traumatisme de 2003 a fonctionné : vigilance rouge, Ehpad équipés, registres communaux, « aller vers » les isolés. La démographe Magali Barbieri le confirme : sans ces dispositifs, la modélisation donne une idée de l'hécatombe qui aurait eu lieu.2 La leçon est double. L'adaptation sauve des vies, par milliers, mesurables. Et elle est née, comme presque tout dans ce pays, d'un choc et d'un scandale, pas d'une délibération. L'épidémiologiste Basile Chaix prévient : ce qui est en place « ne va pas suffire » face aux vagues qui viennent.2 La question est donc : attendrons-nous le prochain 2003 pour la prochaine marche, ou déciderons-nous, pour une fois, avant ?
Épilogue : l'amiante de notre décennie
Dans trente ans, un site comme celui-ci écrira le « cas canicule » comme j'ai écrit le cas amiante : tant de morts par an, des alertes scientifiques dès les années 2020, des rapports empilés, des responsables qui savaient. Le lecteur de 2056 se demandera comment nous avons pu regarder mourir nos vieux chaque été en trouvant cela normal, comme nous nous demandons comment on a pu floquer des écoles à l'amiante en le sachant cancérigène.
La différence, c'est que cette fois, nous sommes les contemporains. Et que le cahier des charges d'une politique digne existe déjà, noir sur blanc, dans le droit naissant : connaître les risques, donc financer le comptage, un pays qui couvre 24 % de ses morts à domicile a décidé de ne pas savoir ; identifier les vulnérables, nommément, territoire par territoire, pas dans l'abstrait ; adapter les logements, les écoles, les prisons, les Ehpad ; garantir la participation de ceux qu'on prétend protéger, le Conseil d'État vient de rappeler que c'est une obligation, pas une politesse ; et assurer des recours effectifs, car un droit sans juge n'est qu'un vœu.3
Rien de tout cela n'est technique. Tout cela est démocratique : savoir, nommer, délibérer, rendre des comptes. Les 3 000 morts de juin n'avaient pas besoin d'un miracle technologique. Ils avaient besoin d'un pays qui les compte, qui les voit, et qui tire les conséquences de ce qu'il voit. Qui compte les voix, qui compte les morts : c'est la même question, et c'est la seule. Une démocratie se juge à ce qu'elle refuse de laisser dans l'invisible.
Notes
1 « Canicule de juin : près de 3 000 morts en Île-de-France, le double de la normale, selon Santé publique France », Le Monde avec AFP, 17 juillet 2026. Lire l'article
2 Delphine Roucaute, « Au moins 2 000 victimes de la canicule : pourquoi la photographie des morts liées à la chaleur en juin est très incomplète », Le Monde, 3 juillet 2026. Lire l'article
3 Christel Cournil, « L'État a une obligation de protection en matière d'adaptation climatique », tribune, Le Monde, 17 juillet 2026. Lire la tribune
4 Perrine Mouterde, « Un milliard d'arbres plantés en dix ans : le décret sur le renouvellement des forêts annulé par le Conseil d'État », Le Monde, 16 juillet 2026. Lire l'article
Pour aller plus loin
Sur ce site
Qui compte les voix ? — le premier volet de la série : l'infrastructure électorale.
Amiante : le crime industriel en col blanc — l'hécatombe d'hier, écrite en rétrospective. Celle-ci s'écrit au présent.
Duplomb, le retour — la même semaine, le même mépris de la consultation publique.
Sources et documents
Santé publique France, bulletins de surveillance de la mortalité, juillet 2026 ; CEDH, KlimaSeniorinnen c. Suisse (2024) ; accord de Paris, article 7 ; Charte de l'environnement, article 1er.
Le Monde, dossier canicule juin-juillet 2026 (articles cités en notes).