Le contre-cas

Fin de vie : la fois où
la démocratie a marché

Ce site documente les captures, les contournements, les dénis. L'honnêteté exige de documenter aussi le contraire. Le 15 juillet, la France a adopté une loi majeure née d'un tirage au sort. Voici pourquoi ça a marché, et le verrou que ce succès dissimule.

Par Augustin Kuentz Strasbourg, 19 juillet 2026
"Que philosopher, c'est apprendre à mourir." — Montaigne, Essais, I, 20

Prologue : une loi née d'un tirage au sort

Mercredi 15 juillet 2026, l'Assemblée nationale a définitivement adopté la proposition de loi créant un droit à l'aide à mourir. La France rejoint les onze pays où des personnes gravement malades peuvent accéder, sur prescription et sous conditions, à un produit létal.1

On peut être pour. On peut être contre. Cet article ne tranchera pas cette question, qui relève de la conscience de chacun, et je demande au lecteur pressé de ranger son réflexe : il ne s'agit pas ici de célébrer l'euthanasie, ni de la condamner. Il s'agit de regarder comment cette décision a été prise. Car ce site, qui a documenté le tabac, l'amiante, les pesticides, la vape, Duplomb, c'est-à-dire cinquante nuances de déni et de capture, se doit à une honnêteté élémentaire : quand le système fonctionne, le dire, et comprendre pourquoi. Un réquisitoire qui ne connaît que des coupables finit par ne plus convaincre personne.

Or cette loi-là a une généalogie unique dans l'histoire de la Ve République : elle commence par 184 citoyens tirés au sort.

Acte I : La machine à légitimité

184 personnes, 27 jours, 9 sessions

Décembre 2022. Au Conseil économique, social et environnemental, 184 citoyens tirés au sort, représentatifs du pays par l'âge, le territoire, le milieu social, entament neuf sessions de travail réparties sur vingt-sept jours. Quatre mois durant, ils auditionnent soignants, juristes, philosophes, religieux, associations de patients, militants des deux bords. Le 2 avril 2023, ils remettent leur rapport : 75,6 % se prononcent pour l'ouverture d'une aide active à mourir, assortie de conditions strictes ; le rapport final est adopté à 92 %.2

Retenez trois choses de ce processus, car elles sont la clé de tout. D'abord, la nuance : les citoyens n'ont pas voté oui ou non, ils ont produit des critères, des garde-fous, des cas limites, une clause de conscience pour les soignants approuvée à 78 %, et 67 propositions sur les soins palliatifs, en exigeant que l'accompagnement précède l'accès à la mort choisie. Ensuite, l'absence de capture : sur la fin de vie, il n'y a pas de lobby de l'euthanasie comme il y a un lobby du pesticide ; les intérêts en présence étaient des convictions, pas des chiffres d'affaires, et cela change tout à la qualité d'un débat. Enfin, le temps : vingt-sept jours de délibération, quand un plateau de télévision tranche la même question en huit minutes.

Ce que le Parlement en a fait

La suite est plus remarquable encore, parce qu'elle est banale : le Parlement a parlementé. Quatre lectures à l'Assemblée. Des centaines d'heures de débat, souvent d'une tenue rare, où les clivages ont traversé tous les groupes, fait exceptionnel dans une chambre où l'on vote d'ordinaire par troupeaux. L'expertise a été écoutée sans être décorative : le critère d'espérance de vie du projet initial a été retiré parce que les médecins et la Haute Autorité de santé ont expliqué qu'évaluer le temps restant est quasi impossible, et qu'un tel critère excluait les malades de Charcot.1 Relisez nos autres cas : c'est exactement l'inverse de la dérogation Duplomb, où l'agence sanitaire est saisie pour avaliser une décision déjà prise.

Et le garde-fou principal n'est pas dans la loi : il est à côté. Le 26 mai 2026, une seconde loi, garantissant l'égal accès aux soins palliatifs, a été promulguée après un vote à l'unanimité, adossée à un engagement de 5,5 milliards d'euros supplémentaires sur dix ans.1 L'unanimité, sur un texte social majeur, dans l'Assemblée la plus fragmentée de l'histoire récente : voilà ce que produit un processus où chacun a été entendu.

Pourquoi celle-ci et pas celle du climat ?

Car il y a eu une autre convention citoyenne, en 2019-2020, sur le climat : 150 citoyens, 149 propositions, promesse présidentielle de reprise « sans filtre ». Selon le décompte de Reporterre, environ 10 % des propositions ont réellement été reprises ; les citoyens eux-mêmes ont noté la suite gouvernementale 3,3 sur 10.3 Même outil, résultats opposés. La différence ? Le climat touchait des intérêts économiques massifs, organisés, capables de dépenser pour défaire ; la fin de vie ne menace aucun chiffre d'affaires. La délibération citoyenne fonctionne quand elle n'affronte pas de lobby, et se fait broyer quand elle en affronte un. Ce n'est pas une raison d'y renoncer : c'est la mesure exacte de ce qu'il faut protéger.

Acte II : Le verrou que le succès dissimule

Voilà pour la lumière. Maintenant, l'ombre, car elle est réelle, et presque personne ne l'a regardée.

Le 17 juin 2026, le Conseil constitutionnel a rendu une décision passée sous les radars de l'été : il a jugé qu'aucun référendum d'initiative partagée ne pouvait porter sur la fin de vie. Le sénateur Francis Szpiner, opposant farouche au texte, avait réuni plus de 200 signatures de parlementaires, le cinquième requis, pour déclencher la procédure. Refus : les « questions de société », dit le Conseil, ne figurent pas parmi les objets que l'article 11 de la Constitution ouvre au référendum, et sa proposition ne constituait pas une « réforme » changeant l'état du droit.4

Je ne partage pas le combat de M. Szpiner sur le fond. Mais écoutez sa conclusion, car elle dépasse son camp : cette décision, dit-il, signe la mort du référendum d'initiative partagée, conçu pour saisir les Français des questions sur lesquelles ils se mobilisent, et qui exclut désormais précisément celles-là.4 Il a raison sur ce point, et il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître même quand on se réjouit du résultat. Récapitulons froidement l'état du droit : le RIP n'a jamais abouti depuis sa création en 2008 ; les questions de société en sont désormais exclues ; et la pétition record de l'histoire, celle des 2,1 millions contre Duplomb, a produit un débat sans vote. Tous les canaux par lesquels les citoyens pourraient trancher directement sont fermés, y compris quand ils fonctionnent.

D'où l'ambiguïté fondamentale de notre succès : la Convention citoyenne n'a pas complété la souveraineté populaire, elle s'y est substituée. Cent quatre-vingt-quatre personnes ont délibéré magnifiquement à la place de quarante-huit millions d'électeurs qui, eux, n'ont jamais été consultés, ni en 2022, où le sujet fut absent de la présidentielle, ni depuis. J'entends l'objection, et elle est sérieuse : un référendum sur la mort choisie aurait pu être un festival de démagogie et de peurs. Peut-être. Mais une démocratie qui ne fait plus jamais confiance au corps électoral pour les questions qui le concernent le plus intimement a renoncé à quelque chose qu'elle devra bien, un jour, nommer.

Acte III : Ce qui reste à trancher

L'histoire n'est d'ailleurs pas finie. Le président du Sénat, Gérard Larcher, comme il l'avait annoncé, a saisi le Conseil constitutionnel, invoquant quatre garanties nécessaires à la protection des libertés fondamentales, au premier rang desquelles la clause de conscience des établissements : des hôpitaux et des Ehpad, dont beaucoup appartiennent à des congrégations religieuses, veulent pouvoir refuser collectivement que l'aide à mourir soit pratiquée dans leurs murs.5 Le Conseil a un mois pour statuer. La question n'est pas mince : la loi reconnaît une clause de conscience individuelle à chaque soignant, qui doit alors orienter le malade vers un confrère ; une clause d'établissement, elle, ferait dépendre un droit légal du propriétaire des murs où l'on meurt.

Restent aussi les critiques sérieuses portées au texte lui-même, qu'il faut rapporter loyalement : un délai de réflexion de quarante-huit heures jugé trop court par ceux qui rappellent que le désir de mourir est fluctuant et ambivalent ; l'engagement budgétaire palliatif suspendu à la constance des gouvernements futurs ; et l'inquiétude des soignants divisés, qui appréhendent l'entrée en vigueur.1 Une bonne procédure ne garantit pas un texte parfait ; elle garantit que les objections ont été posées sur la table, en public, avant de décider. C'est exactement la différence avec une commission mixte paritaire de quatorze membres un jeudi de juillet.

Épilogue : le cahier des charges de la légitimité

Que retenir, pour le projet qui anime ce site ? Que la démocratie délibérative n'est pas une utopie de colloque : elle a produit, en France, en 2026, une loi de société majeure, nuancée, adossée à un engagement social voté à l'unanimité. Et que ses conditions de réussite sont désormais documentées, par contraste avec la convention climat : un mandat clair, du temps long, pas de lobby en face, et un pouvoir qui s'engage à donner une suite parlementaire réelle. Chacun de nos cas d'échec viole au moins une de ces quatre conditions ; la fin de vie les a toutes remplies.

La tâche, dès lors, n'est pas de multiplier les conventions comme des amulettes, mais de rendre ces quatre conditions structurelles : des conventions citoyennes de plein droit, déclenchables autrement que par la grâce présidentielle ; un suivi législatif obligatoire, pour qu'un rapport ne puisse plus mourir dans un tiroir ; des règles de transparence qui exposent les intérêts en présence, pour que le cas climat ne se répète pas ; et la réouverture du canal référendaire, encadré, informé, mais réel, parce qu'une démocratie où le peuple ne tranche jamais rien directement finit par ne plus croire ce qu'on tranche en son nom.

Le 15 juillet, la République a confié la plus grave des questions, celle de la mort, à des citoyens ordinaires, puis à leurs représentants, et ils ont répondu avec plus de nuance, plus de scrupule et plus de tenue que bien des hémicycles n'en montrent sur des sujets infiniment plus légers. La prochaine fois qu'on vous expliquera qu'un dossier est trop complexe, trop sensible, trop grave pour être confié aux gens, vous saurez quoi répondre : on leur a confié la mort, et ils ont été à la hauteur. Le problème de notre démocratie n'a jamais été la maturité des citoyens. C'est l'architecture qui les tient à distance.

Chronologie d'une légitimité
Déc. 2022184 citoyens tirés au sort entament la Convention citoyenne sur la fin de vie au CESE.
2 avril 2023Rapport remis : 75,6 % pour une aide active à mourir sous conditions strictes ; rapport adopté à 92 %.
2024-2026Quatre lectures à l'Assemblée nationale ; trois rejets du Sénat.
26 mai 2026Promulgation de la loi sur l'égal accès aux soins palliatifs, votée à l'unanimité (5,5 milliards d'euros sur dix ans).
17 juin 2026Le Conseil constitutionnel exclut tout référendum d'initiative partagée sur les « questions de société ».
15 juillet 2026Adoption définitive de la loi créant un droit à l'aide à mourir.
Été 2026Saisine du Conseil constitutionnel (clause de conscience des établissements) ; un mois pour statuer.

Notes

1 Béatrice Jérôme, « Fin de vie : ce que contient le texte sur l'aide à mourir, soumis au dernier vote des députés », Le Monde, 14 juillet 2026. Lire l'article

2 Conseil économique, social et environnemental, rapport final de la Convention citoyenne sur la fin de vie, 2 avril 2023. Synthèse et rapport sur lecese.fr

3 Reporterre, « Convention pour le climat : seules 10 % des propositions ont été reprises par le gouvernement », février 2021. Lire l'article

4 Béatrice Jérôme, « Fin de vie : pourquoi le Conseil constitutionnel ferme la porte à un référendum », Le Monde, 17 juin 2026. Lire l'article

5 Annonce de la saisine par Gérard Larcher : Le Monde, 14 juillet 2026 (déclaration au Figaro du 8 juillet) ; saisine confirmée par la presse mi-juillet, sur le fondement de « quatre garanties nécessaires à la protection des libertés fondamentales », dont la clause de conscience des établissements.

Pour aller plus loin

Sur ce site

Duplomb, le retour — le contre-exemple exact : même République, même mois, procédure inverse.

Mourir spectateur ou vivre acteur — la question du sens, posée avant celle des institutions.

Quand la démocratie vote contre les faits — ce qui arrive quand aucune des quatre conditions n'est remplie.

Sources et documents

CESE, rapport final et synthèse de la Convention citoyenne sur la fin de vie (avril 2023) ; éditorial du Monde, « Le choix de sa fin de vie, ultime liberté » (15 juillet 2026).

Le Monde, dossier fin de vie, juin-juillet 2026 (articles cités en notes).

Constitution, article 11 (champ du référendum) ; décision du Conseil constitutionnel du 17 juin 2026 sur le référendum d'initiative partagée.