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Interlude

Werner

Le téléphone vibra sur le tableau de bord. Werner décrocha sans quitter la route des yeux.

« C'est fait. »

La voix de Farès. Essoufflé, tendu. Un Tunisien de la Meinau, ancien videur reconverti. Bon pour cogner, moins bon pour réfléchir. Le genre de type qui aimait le travail mais qui flippait après.

« Le carnet ? »

« On l'a. Et le téléphone. »

« Les flics ? »

« En route. Dix minutes, comme prévu. »

Werner raccrocha. La BMW roulait sur l'A35, direction Kehl. Les lumières de Strasbourg s'éloignaient dans le rétroviseur. Devant, le pont de l'Europe, la frontière, l'Allemagne.

Chez lui.

Huit mois qu'il était là.

Huit mois que Francfort l'avait envoyé nettoyer le bordel alsacien. Les Français étaient incapables de faire tourner une opération proprement. Trop de monde, trop de bavardages, trop de petits arrangements entre amis. Vogel avait laissé pourrir la situation pendant des années. Des forains qui parlaient, des saisonniers qui notaient, des enveloppes qui circulaient sans discrétion.

Amateur.

Werner avait rencontré Vogel en avril, dans un restaurant de Kehl. Le Français était venu avec sa belle voiture, son costume sur mesure, son arrogance de flic qui se croit intouchable. Il avait commandé un Riesling et parlé de « partenariat », de « synergies », de « coopération transfrontalière ».

Werner l'avait écouté sans rien dire. Puis il avait posé une enveloppe sur la table. À l'intérieur, des photos. Vogel avec une fille de dix-sept ans dans un appartement de Francfort. Vogel acceptant une liasse de billets d'un promoteur immobilier. Vogel serrant la main d'un député qu'on avait retrouvé pendu six mois plus tard.

« On ne parle pas de partenariat, avait dit Werner. On parle de supervision. »

Le visage de Vogel avait changé. La suffisance avait disparu, remplacée par quelque chose de plus intéressant. La peur.

Depuis, ils travaillaient ensemble. Vogel gérait le côté français, les contacts politiques, la protection policière. Werner gérait le reste. L'argent, la logistique, les problèmes.

Les vrais problèmes.

La BMW franchit le pont. Contrôle de police côté français, personne. Contrôle côté allemand, personne non plus. Schengen. La plus belle invention de l'Europe moderne.

Werner sourit.

Son grand-père avait traversé ce même fleuve en 1940, dans l'autre sens. Avec la Wehrmacht. Il était resté quatre ans à Strasbourg, avait appris le français, épousé une Alsacienne. Après la guerre, il était rentré à Offenburg, avait monté une entreprise de transport. Camions, entrepôts, logistique. L'entreprise existait toujours. Elle appartenait à Werner maintenant.

Spedition Keller. Soixante-dix employés. Douze millions de chiffre d'affaires. Une façade parfaite.

Le vrai business, c'était autre chose.

Kehl. La rue principale, les vitrines illuminées, les sapins de Noël. Puis les rues secondaires, les enseignes au néon, les parkings discrets.

Werner se gara devant un immeuble de trois étages. Façade beige, stores baissés. Pas d'enseigne. Juste un numéro : 47.

Il monta au premier.

Le bureau était sobre. Un canapé en cuir, une table basse, un bar. Aux murs, des photos en noir et blanc. Offenburg dans les années cinquante. Son grand-père devant un camion Büssing. Sa grand-mère alsacienne, blonde, souriante.

Et une autre photo, plus petite, dans un cadre en argent sur le bureau. Trois hommes en uniforme devant la cathédrale de Strasbourg. 1941. L'un d'eux était son grand-père.

Werner alluma une cigarette, s'assit derrière le bureau. Il ouvrit son ordinateur, consulta les comptes du jour.

Le Lido : 47 clients, 12 400 euros. Le Paradise : 38 clients, 9 800 euros. Le Blue Moon : 52 clients, 14 200 euros.

Trois établissements. Légaux, déclarés, inspectés. Des bordels comme il en existait des centaines en Allemagne. Sauf que ceux-là appartenaient à des sociétés luxembourgeoises, elles-mêmes détenues par des trusts aux îles Caïmans, eux-mêmes contrôlés par des hommes dont personne ne connaissait le nom.

Werner n'était pas l'un de ces hommes. Il était à l'échelon en dessous. Celui qui faisait tourner la machine, qui réglait les problèmes, qui gardait les mains propres de ceux d'au-dessus. Un cadre intermédiaire, en somme. Bien payé, bien protégé, mais remplaçable.

Il le savait. C'était pour ça qu'il faisait bien son travail.

Son téléphone sonna. Numéro français. Vogel.

« Alors ? »

« Il est en garde à vue. Mes hommes l'ont cueilli rue de la Hache. »

« Le carnet ? »

« Farès me l'a transmis. Je l'ai sous les yeux. »

Un silence. Werner tira sur sa cigarette, attendit.

« Il a tout noté. Les horaires, les plaques. Votre nom aussi. Et le mien, avec un point d'interrogation. »

« Il a fait le lien. »

« Pas encore. Mais il cherche. C'est pour ça qu'on s'en occupe. »

« Je veux le voir. Cette nuit. »

Werner haussa les sourcils. Vogel qui se déplaçait en personne. Inhabituel.

« Pourquoi ? »

« Je veux m'assurer qu'il comprenne. Qu'il ne recommence pas. »

« Il ne recommencera pas. »

Werner écrasa sa cigarette. Ces Français et leur besoin de tout contrôler, de tout expliquer. Vogel voulait jouer au grand méchant, impressionner le petit fouineur avec ses menaces et ses dossiers. Théâtre.

Werner, lui, aurait réglé le problème autrement. Un accident de tram. Une chute dans l'Ill. Une overdose dans un squat de la Meinau. Propre, définitif, sans bavure.

Mais Vogel avait insisté. « Pas de mort. Pas maintenant. Trop de risques. »

Les Français.

« Faites ce que vous voulez, dit Werner. Mais s'il parle après, c'est votre problème. »

« Il ne parlera pas. Il a des enfants. »

Ah. Les enfants. L'argument universel.

Werner raccrocha.

Il pensa à l'Ukrainienne.

Trois semaines plus tôt. Un dimanche soir, rue Goya. Elle était rentrée à pied, un sac de courses à la main. Elle ne les avait pas vus tout de suite. Farès et lui, adossés à la Peugeot. Le fourgon garé un peu plus loin.

Elle s'était arrêtée net en les voyant. Comme un animal qui sent le piège.

« Oksana. On t'attendait. »

Elle n'avait pas répondu. Elle avait regardé autour d'elle, cherché une issue. Il n'y en avait pas.

« Viens. On va discuter. »

Elle savait. Il l'avait vu dans ses yeux. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas. Mais elle était montée quand même. Sans crier, sans courir, sans supplier.

Ça, Werner pouvait le respecter.

Le fourgon l'avait emmenée à Kehl. Pas au Lido ni au Paradise. Trop vieille pour ça, trente-cinq ans, usée. Non, elle était partie plus loin. Vers l'est. Pologne, peut-être. Ou plus loin encore. Là où les femmes sans papiers disparaissaient sans laisser de traces.

Elle n'existait plus.

C'était le problème avec ces gens-là. Les sans-papiers, les clandestins, les invisibles. Ils croyaient que leur invisibilité les protégeait. C'était le contraire. Leur invisibilité les condamnait. Personne ne les cherchait parce que personne ne savait qu'ils existaient.

Le système parfait.

Werner se leva, alla au bar, se servit un whisky. Macallan, dix-huit ans d'âge.

Par la fenêtre, il voyait les lumières de Strasbourg de l'autre côté du fleuve. La flèche de la cathédrale, illuminée. Les guirlandes du marché de Noël.

Son grand-père avait aimé cette ville. Il en parlait souvent, avant de mourir. Les colombages, les canaux, les Winstub où on servait de la choucroute et du Riesling. Les promenades le long de l'Ill, le dimanche, avec sa jeune femme alsacienne au bras. Les années de guerre qu'il racontait comme les plus belles de sa vie.

« C'était chez nous, disait-il. Ça aurait dû rester chez nous. »

Il avait dit ça jusqu'à la fin, dans sa chambre d'hôpital à Offenburg, les poumons pourris par soixante ans de tabac. « On aurait dû rester, Werner. On aurait dû ne jamais partir. »

Werner ne partageait pas cette nostalgie. Du moins, c'est ce qu'il se disait. L'Alsace n'était ni française ni allemande. C'était une zone grise, une frontière, un espace de transaction. Un endroit où l'argent pouvait circuler sans qu'on pose trop de questions.

C'était pour ça qu'il était là. Pour les affaires. Pas pour la nostalgie.

Mais parfois, quand il traversait le pont et voyait la cathédrale se dresser devant lui, il entendait la voix de son grand-père. Chez nous. Et il pensait que le vieux avait peut-être raison. Que les frontières n'étaient que des lignes sur des cartes. Que l'histoire n'était jamais finie. Que ce que la Wehrmacht n'avait pas pu garder, l'argent pouvait le reprendre.

Il leva son verre vers la fenêtre, vers les lumières de Strasbourg.

« Prost, Opa. »

Werner consulta sa montre. Vingt-trois heures quarante.

Dans quelques heures, Vogel aurait sa petite conversation avec le fouineur. Il lui ferait signer un papier, lui montrerait des photos de ses enfants, lui expliquerait comment fonctionne le monde. Le fouineur signerait, rentrerait chez lui, et n'ouvrirait plus jamais sa gueule.

C'était le scénario de Vogel. Le scénario optimiste.

Werner, lui, préparait toujours plusieurs scénarios.

Scénario A : le fouineur signait, se taisait, disparaissait dans sa vie de merde. Fin de l'histoire. Probable à 60%.

Scénario B : le fouineur signait, mais parlait quand même. Journaliste, avocat, association. Werner avait des hommes pour ça. Pas Farès et ses amateurs. Des professionnels. Une disparition propre. L'Ukrainienne en était la preuve. Probable à 25%.

Scénario C : Vogel merdait. C'était le scénario que Werner redoutait. Vogel aimait trop les grands discours, les menaces théâtrales, les mises en scène. Il voulait être craint, admiré, respecté. Il voulait que le fouineur comprenne à quel point il était puissant. Mais ce genre de numéro pouvait se retourner. Un homme humilié, acculé, qui n'a plus rien à perdre — ça devenait imprévisible. Et Vogel ne savait pas gérer l'imprévisible.

Werner avait déjà préparé le scénario D. Au cas où.

Le fouineur avait une fille. Trois ans. École maternelle Sainte-Madeleine. Une ex-femme qui travaillait, des horaires serrés, un système de garde fragile. Des parents séparés, un conflit latent pour la garde. Un père avec un casier judiciaire, des antécédents de violence, un « profil à risque » que Vogel avait déjà semé dans la tête de la mère.

Si ça merdait, vraiment merdait, Werner savait quoi faire.

Trois variantes, selon la configuration.

Variante D1 : la mère est là, pas le père. Le plus simple. On enlève la gamine. On la garde quelques jours, le temps que la panique s'installe. Puis on la dépose quelque part en Allemagne. Un foyer, une église, un commissariat. Une petite fille retrouvée, saine et sauve, qui raconte que son papa l'a emmenée en voiture. Qu'il lui a dit que maman était morte. Qu'il voulait partir loin, très loin. Enlèvement parental. Les flics français se mettraient à la recherche du père. Tout ce qu'il dirait — le blanchiment, le marché de Noël, Vogel — passerait pour les divagations d'un homme instable, désespéré, dangereux.

Variante D2 : le père est là, pas la mère. Plus intéressant. On l'attrape avec la gamine. On les embarque tous les deux. Le père disparaît — accident, suicide, overdose, au choix. La gamine réapparaît quelques jours plus tard, traumatisée, qui raconte que papa l'a emmenée en voiture et puis papa s'est endormi et il s'est plus réveillé. Tragédie familiale. Père instable qui craque, enlève sa fille, se suicide. Affaire classée.

Variante D3 : les deux parents sont là. Pas de chance. On annule. On attend une meilleure occasion.

Werner but une gorgée de whisky.

Le plus probable, c'était D1. La mère travaillait, le père était en miettes. Les chances qu'ils soient ensemble à la sortie de l'école, un 24 décembre, étaient minces. Mais Werner aimait prévoir toutes les configurations. C'était pour ça que Francfort l'avait envoyé nettoyer le bordel alsacien.

Vogel improvisait. Werner préparait.

C'était toute la différence.

Il éteignit les lumières du bureau, descendit au rez-de-chaussée.

La BMW l'attendait dans la rue. Il monta, démarra, prit la direction d'Offenburg.

Demain, il y avait une livraison à organiser. Trois filles de Moldavie, arrivées par la Pologne. Il fallait les placer, les former, les rentabiliser.

Le business continuait.

Par la vitre, les lumières de Kehl défilaient. Les sapins, les guirlandes, les familles qui rentraient du marché de Noël. Des gens normaux, avec des vies normales, qui ne voyaient rien de ce qui se passait dans l'ombre.

Werner alluma une cigarette, souffla la fumée par la fenêtre entrouverte.

Noël. La fête de la famille, de la générosité, de la paix sur terre.

Il sourit.

La paix, c'était pour les faibles. Les forts, eux, prenaient ce qu'ils voulaient.

Son grand-père le lui avait appris.