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Chapitre 6

Trois heures du matin

Samedi 20 décembre 2025

À trois heures du matin, on vint le chercher.

Pas pour un interrogatoire. Pour une « confrontation », dit l'agent. On le fit marcher dans un couloir, puis un autre. Les néons défilaient, identiques, aveuglants. L'odeur de javel, de café brûlé, de nuit blanche.

On s'arrêta devant une porte. L'agent frappa, ouvrit.

Un bureau. Plus grand que celui de l'inspecteur. Un drapeau français dans un coin, une photo du président sur le mur. Des étagères de livres, reliures cuir. Une lampe de bureau diffusait une lumière chaude, presque intime. L'odeur de café frais, de cuir, de quelque chose de propre et de cher.

Derrière le bureau, un homme en costume se leva.

« Ah, monsieur Moritz. Entrez, entrez. Asseyez-vous, je vous en prie. »

Augustin le reconnut immédiatement.

Le front haut. La mâchoire carrée. Les cheveux gris, plus blancs qu'ils ne l'étaient sur la photo de 2002. Mais le même visage. L'article du DNA. L'inauguration de l'hôtel de police. Le commandant Marc Vogel, affecté à la direction départementale de la sécurité publique du Bas-Rhin.

Vingt-trois ans plus tard, le commandant était devenu directeur. Et il était là, à trois heures du matin, dans ce bureau qui sentait le café et le cuir.

L'agent sortit, referma la porte.

L'homme contourna le bureau, désigna un fauteuil en cuir. Il souriait. Un sourire aimable, presque chaleureux.

« Vous devez être épuisé. Quelle nuit, n'est-ce pas ? Un café ? »

Augustin ne bougea pas. Ses côtes hurlaient. Son nez était une masse de douleur.

« Je vous sers quand même. Vous me direz si vous en voulez. »

L'homme se dirigea vers une petite desserte, versa du café dans deux tasses en porcelaine. Des gestes lents, précis. Il ajouta du sucre dans l'une, remua avec une petite cuillère en argent. Le tintement délicat du métal contre la porcelaine.

« Asseyez-vous, monsieur Moritz. S'il vous plaît. »

Augustin s'assit. Pas par obéissance. Par épuisement.

L'homme posa une tasse devant lui, s'installa de l'autre côté du bureau. Il but une gorgée, soupira d'aise.

« Le café de la machine est imbuvable. Celui-ci vient d'une brûlerie de la Petite France. Vous connaissez ? Rue du Bain-aux-Plantes. Un torréfacteur remarquable. »

Il reposa sa tasse, croisa les mains sur le bureau.

« Je m'appelle Marc Vogel. Je suis le directeur départemental de la sécurité publique du Bas-Rhin. »

Le patron de la police du département. L'homme de la photo du DNA. Celui dont le nom résonnait dans l'arrière-boutique. Vogel veut pas qu'on traîne.

« Vous savez, monsieur Moritz, j'ai lu votre dossier. Passionnant. »

Vogel ouvrit un classeur devant lui, feuilleta les pages comme s'il découvrait un roman.

« Augustin Moritz. Quarante ans. Né à Strasbourg. Conducteur offset chez Imprimerie du Rhin pendant... voyons... douze ans. Délégué syndical. Formateur d'apprentis. Les évaluations de vos supérieurs sont excellentes, d'ailleurs. "Rigoureux, fiable, grande capacité d'initiative." »

Il leva les yeux, sourit.

« Un homme bien, en somme. Un travailleur. Le genre d'homme sur qui on peut compter. »

Augustin ne dit rien. Le café fumait devant lui. Il n'y toucha pas.

« Et puis... »

Vogel tourna une page.

« Novembre 2018. Les gilets jaunes. Vous étiez au rond-point de la porte de Schirmeck, n'est-ce pas ? Le premier samedi. »

Ce n'était pas une question.

« Vous y étiez tous les samedis. Et les dimanches parfois. Et les mardis soirs, quand il fallait tenir la flamme. »

Vogel sourit, presque avec nostalgie.

« Je me souviens de cette époque. Les braseros, les banderoles, les slogans. "Macron démission." "RIC." "Fin du mois, fin du monde." Vous y croyiez vraiment, n'est-ce pas ? Vous pensiez que vous alliez changer quelque chose. »

Il referma le dossier.

« C'est touchant, d'une certaine façon. Cette foi. Cette naïveté. »

Augustin sentit la rage monter. Il la ravala. Pas maintenant.

« Mars 2019. Place de la République. Une manifestation. Deux mille personnes, peut-être trois mille. Les syndicats avaient rejoint, pour une fois. Ça vous avait donné de l'espoir, je suppose. »

Vogel se leva, contourna le bureau. Il marchait lentement, les mains dans le dos, comme un professeur.

« Et puis la charge. Les CRS. La confusion. Et vous... vous avez frappé l'un de mes hommes. »

Il s'arrêta devant Augustin.

« Le brigadier Lefebvre. Trente-deux ans. Marié, deux enfants. Vous lui avez cassé le nez et deux dents. Il a dû subir une reconstruction nasale. Six semaines d'arrêt. »

Vogel pencha la tête, comme s'il réfléchissait.

« Vous vous en souvenez, n'est-ce pas ? De son visage, sous le casque ? De la douleur dans vos phalanges quand vous avez frappé ? »

Augustin se souvenait. La visière qui bascule. Le casque qui tombe. Le sang.

« Dix mois ferme. Maison d'arrêt de Strasbourg-Elsau. Bâtiment B, cellule 247. »

Vogel retourna s'asseoir.

« Vue sur le parking. »

Il savait tout. Tout.

« Votre codétenu s'appelait Samir, si je ne me trompe pas. Un ancien docker de Marseille. Condamné pour les mêmes raisons que vous. »

Augustin sentit le froid l'envahir. Pas celui de la nuit. Un autre froid. Celui de l'animal qui comprend qu'il est cerné.

« Votre femme est venue vous voir trois fois. La première, elle a pleuré. La deuxième, elle a crié. La troisième... »

Vogel fit une pause, but une gorgée de café.

« La troisième, elle n'a rien dit. Elle vous a regardé. Puis elle est partie. »

Le silence dans le bureau. Le ronronnement lointain de la ventilation.

« Vous êtes sorti en septembre 2020. Le monde avait changé. Le Covid, les masques, les confinements. Et vous... vous n'aviez plus rien. »

Vogel ouvrit un tiroir, en sortit un objet. Le téléphone d'Augustin. L'écran fêlé, la coque rayée.

« Maintenant, parlons de ce qui nous amène ici ce soir. »

Il posa le téléphone sur le bureau, le fit glisser vers Augustin.

« Vous avez passé les derniers jours à fouiner autour du marché de Noël. Vous avez pris des photos. Vous avez noté des choses dans un carnet. Des horaires, des plaques d'immatriculation, des noms. »

Il sortit le carnet du même tiroir. Le petit carnet à spirale.

« Un carnet comme celui-ci, par exemple. »

Il l'ouvrit, lut à voix haute.

« "21h23. Fourgon blanc, plaques allemandes Freiburg, 2 caisses chargées. 21h41. Reitzer + 2 types, sortie par l'arrière, direction quai. 22h15. Audi noire, plaques Offenburg. Type manteau beige = même que arrière-boutique. 18 min à l'intérieur. Direction Allemagne. Vogel ?" »

Il leva les yeux.

« Vogel, avec un point d'interrogation. C'est moi, ça. Vous vous posiez la question. »

Il sourit.

« Maintenant vous avez la réponse. »

Il laissa le silence s'installer un instant. Puis il reprit le carnet.

« Vos photos sont très mauvaises, monsieur Moritz. Floues, mal cadrées, prises de trop loin. Inexploitables, vraiment. Mais votre carnet... »

Il le feuilleta, pensivement.

« Votre carnet est plus problématique. Des horaires, des plaques, des noms. Le genre de choses qui peuvent créer des... malentendus. »

Il referma le carnet, le posa sur le bureau.

« Vous savez, monsieur Moritz, je me suis posé une question en lisant tout ça. Une question simple. »

Il croisa les mains.

« Pourquoi ? »

Augustin ne répondit pas.

« Vous avez perdu votre emploi. Votre femme vous a quitté. Vous vivez dans un studio de vingt-huit mètres carrés à Hautepierre. Vous n'avez plus rien à perdre, ou presque. Alors pourquoi ? Pourquoi prendre ce risque ? »

Vogel attendit. Le silence s'étira.

« C'est pour elle, n'est-ce pas ? L'Ukrainienne. Oksana. »

Le nom, prononcé à voix haute. Augustin sentit quelque chose se nouer dans sa gorge.

« Vous l'avez connue au marché. Elle travaillait au chalet de M. Reitzer. Une femme discrète, efficace. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle observait. Elle notait des choses, elle aussi. Dans un petit carnet à spirale. »

Il tapota le carnet d'Augustin.

« Comme celui-ci. »

Vogel se leva, alla à la fenêtre. Dehors, la nuit. Les lumières orangées des réverbères.

« Vous savez ce qui est arrivé à son carnet, monsieur Moritz ? »

Il se retourna.

« On ne l'a jamais retrouvé. Elle l'avait caché quelque part. Malin, de sa part. Mais ça n'a servi à rien. »

Il haussa les épaules.

« Le vôtre, en revanche... »

Il tira une allumette d'une boîte sur le bureau. La frotta. La flamme jaillit, vacilla un instant.

« Les carnets, ça brûle très bien. »

Il laissa tomber l'allumette dans une corbeille métallique. Le papier prit feu aussitôt. Une odeur âcre monta dans la pièce.

« Voilà. Plus de carnet. Plus de malentendus. »

Il regagna son fauteuil, croisa les jambes.

« Maintenant, parlons de vous. De votre avenir. »

Augustin trouva enfin sa voix.

« Où est-elle ? »

Vogel haussa un sourcil.

« Pardon ? »

« Oksana. Où est-elle ? Qu'est-ce que vous lui avez fait ? »

Vogel sourit. Ce sourire mince, sans chaleur.

« Elle existe pas, monsieur Moritz. »

La phrase. Celle qu'il avait entendue dans l'arrière-boutique, trois semaines plus tôt.

« Pas de papiers français. Pas de contrat de travail. Pas de déclaration. Officiellement, elle n'a jamais mis les pieds dans ce pays. Elle n'a jamais travaillé au marché de Noël. Elle n'a jamais rencontré personne. »

Il écarta les mains.

« Comment voulez-vous qu'il lui soit arrivé quelque chose, puisqu'elle n'a jamais existé ? »

Augustin serra les poings.

« Elle avait un fils. Dix-sept ans. À Odessa. Elle lui envoyait de l'argent. »

« C'est triste. »

La voix de Vogel n'avait pas changé. Toujours posée, toujours aimable.

« C'est vraiment triste. Mais ça ne change rien. »

Il se pencha en avant.

« Le marché de Noël de Strasbourg, monsieur Moritz, c'est trois millions de visiteurs. Des dizaines de millions d'euros de retombées économiques. Des emplois, du tourisme, de l'image. C'est la vitrine de l'Alsace. C'est la fierté de la région. »

Il marqua une pause.

« Vous croyez que quelqu'un va risquer tout ça pour une femme de ménage ukrainienne sans papiers ? Pour un ancien taulard qui fouille les poubelles ? »

Il se leva, contourna le bureau, s'approcha d'Augustin.

« Vous n'existez pas, monsieur Moritz. Pas plus qu'elle. Vous êtes des ombres. Des parasites. Des gens que le système a recrachés et qui n'ont plus de place nulle part. »

Il était tout près maintenant. Augustin sentait son eau de Cologne. Quelque chose de propre, de cher. Une odeur de réussite.

« Demain matin, vous serez relâché. Pas de charges, pas de procès. Juste un rappel à la loi pour vagabondage. Ça ira dans votre dossier, avec le reste. Un détail de plus. »

Il retourna à son bureau, ouvrit un tiroir, en sortit une feuille.

« En échange, vous signez ça. »

Il posa la feuille devant Augustin.

« Une reconnaissance de dette envers M. Reitzer pour un prêt de trois cents euros que vous n'avez jamais remboursé. Et un engagement à ne pas approcher le marché de Noël jusqu'à la fin de la saison. »

Augustin regarda la feuille. Les mots dansaient devant ses yeux.

« Une reconnaissance de dette ? »

« Au cas où vous auriez l'idée d'aller raconter des histoires. À un journaliste. À un juge. À qui que ce soit. »

Vogel sourit.

« On pourra montrer que vous étiez un débiteur rancunier. Un escroc qui cherche à se venger. Un ancien casseur en récidive. Ça salit une parole, ce genre de papier. Ça décrédibilise. »

Il poussa la feuille vers Augustin.

« Gardez l'argent. Considérez ça comme un dédommagement pour vos ennuis. »

« Et si je refuse ? »

Vogel ne répondit pas tout de suite. Il alla se rasseoir, croisa les jambes. Il regardait Augustin avec une expression presque bienveillante.

« Vous avez une fille, n'est-ce pas ? »

Le sang d'Augustin se glaça.

« Céleste. Trois ans. Elle va à l'école maternelle Sainte-Madeleine. Sa mère la dépose le matin, vers huit heures quinze. Elle la récupère le soir, vers dix-huit heures. »

Vogel but une gorgée de café.

« C'est une bonne école. Publique, bien fréquentée. Le genre d'endroit où on fait confiance aux gens. Où on ouvre la porte quand quelqu'un sonne. »

Il reposa sa tasse.

« Vous avez un fils aussi. Amory. Seize ans. Lycée Kléber. Très bon établissement. Quatre-vingt-dix-huit pour cent de réussite au baccalauréat. Il prépare un avenir, ce garçon. Un avenir brillant, peut-être. »

Il marqua une pause.

« Mais lui, vous ne le voyez plus beaucoup, d'après ce que j'ai compris. »

Augustin ne dit rien. Sa gorge était sèche. Ses mains tremblaient.

« Je ne menace personne, monsieur Moritz. »

La voix de Vogel était douce. Presque paternelle.

« Je constate. Je constate que vous avez des gens que vous aimez. Des gens fragiles. Des gens qui vivent dans un monde où il peut arriver des accidents. Des choses imprévisibles. Regrettables. »

Il poussa la feuille un peu plus près.

« Une voiture qui grille un feu rouge au mauvais moment. Un escalier glissant. Une agression dans un parking. Ces choses arrivent, monsieur Moritz. Elles arrivent tous les jours. À des gens qui n'ont rien fait pour les mériter. »

Il croisa les mains sur le bureau.

« Signez. Rentrez chez vous. Oubliez tout ça. Et tout le monde sera content. »

Augustin regarda la feuille. La reconnaissance de dette. Les trois cents euros. L'engagement à disparaître.

Il pensa à Céleste. Son bonnet à pompon. Ses dessins de bonhommes orange. Sa voix qui disait « Papa sent la cannelle. »

Il pensa à Amory. Son regard froid. Ses mots durs. « Je veux pas finir comme toi. »

Il pensa à Oksana. Les photos de son fils restées dans la chambre de la rue Goya. On ne part pas sans les photos de son enfant.

Vogel attendait. Patient. Sûr de lui.

Augustin prit le stylo.

Il signa.

✦ ✦ ✦

Ses mains ne tremblaient plus. Quelque chose s'était éteint à l'intérieur, quelque chose qu'il n'arrivait pas à nommer. La colère, peut-être. Ou l'espoir.

Vogel récupéra la feuille, la rangea dans le tiroir.

« Bien. L'agent va vous raccompagner. Vos affaires vous seront rendues à la sortie. Moins le carnet, évidemment. Et moins les photos. »

Il se leva, tendit la main. Augustin ne la prit pas.

Vogel haussa les épaules.

« Comme vous voulez. Bonne fin de nuit, Moritz. »

✦ ✦ ✦

À six heures du matin, on le relâcha.

Le ciel était gris, l'aube à peine levée. Augustin sortit du commissariat, le visage tuméfié, les côtes en feu. On lui avait rendu son portefeuille, vide. Son téléphone, effacé. Plus de photos, plus de contacts, plus rien.

Il marcha jusqu'à l'arrêt de tram. Le froid du matin lui brûlait les joues. Ses côtes hurlaient à chaque pas.

La ville s'éveillait. Des employés pressés, des voitures qui passaient, des vitrines qui s'allumaient. Noël dans cinq jours. Les gens faisaient leurs derniers achats, préparaient leurs réveillons, pensaient aux cadeaux.

Augustin monta dans le tram.

Il ne pensait à rien. Son cerveau était vide, comme son portefeuille, comme son téléphone. Il regardait la ville défiler par la vitre, les façades, les enseignes, les gens sur les trottoirs.

À Hautepierre, il descendit.

Il monta les quatre étages, ouvrit la porte du studio. Le radiateur était éteint. Il faisait froid, presque aussi froid que dehors.

Il s'assit sur le lit.

Sur son poignet, la Serica brisée. Vingt-trois heures dix-sept pour toujours.

Il avait signé. Il avait cédé. Il avait fait exactement ce qu'ils voulaient qu'il fasse.

Quelque part dans une chambre de la rue Goya, les photos d'un garçon de dix-sept ans attendaient une mère qui ne reviendrait pas. Quelque part de l'autre côté du Rhin, peut-être, cette mère attendait que quelqu'un vienne la chercher.

Personne ne viendrait.

Augustin regarda ses mains. Les mains d'un type qui avait signé pour protéger ses enfants. Les mains d'un type qui avait choisi la lâcheté plutôt que le courage. Les mains d'un type qui n'avait plus rien à offrir à personne.

Il pensa à son père. L'ouvrier syndicaliste, le militant, le type qui n'avait jamais plié. Qui était mort debout, les poumons bouffés par l'amiante, mais debout.

Lui, il était assis sur un lit dans un studio de vingt-huit mètres carrés, avec une montre cassée et une signature au bas d'un papier qui faisait de lui un menteur.

La dignité. Il avait cru que c'était quelque chose qu'on gardait, qu'on défendait, qu'on transmettait. Mais la dignité, c'était un luxe. Le luxe de ceux qui n'ont rien à perdre, ou de ceux qui ont assez pour tout perdre sans crever.

Lui, il avait Céleste.

Il se coucha.

Dehors, le jour se levait sur Hautepierre. Un jour comme les autres.

Un jour où rien n'avait changé, où rien ne changerait jamais.