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Interlude

Amory

Le samedi, Amory se réveilla tard.

Onze heures, peut-être midi. Sa mère était partie faire des courses avec Céleste. L'appartement était silencieux. Il resta un moment dans son lit, à regarder le plafond, à ne rien faire.

Son téléphone avait vibré toute la nuit. Des notifications, des snaps, des mentions. Le groupe continuait sans lui, comme toujours. Lucas avait posté une vidéo. Théo avait répondu avec un emoji. Inès avait filmé sa soirée. La machine tournait. Elle tournait toujours.

Il ouvrit Snap, par réflexe. Les stories défilaient. Des visages, des filtres, des musiques. Quinze secondes de vie, puis une autre, puis une autre. Un flux sans fin, sans début, sans sens.

Puis il vit le post.

Quelqu'un avait partagé une capture d'écran dans le groupe. Un post d'un groupe Facebook local, « Strasbourg Incivilités & Faits Divers ». Une photo floue, prise de nuit, avec un téléphone. Un homme qu'on faisait monter dans une voiture de police, le visage tuméfié, les mains dans le dos. Le texte disait : « Encore un cas social arrêté près du marché de Noël. Il rôdait autour des chalets. Bravo la police ! »

Amory reconnut le manteau. Le bonnet.

Sous le post, les commentaires. Des emojis qui rigolent. « Mdrrr le mec », « il a cru quoi », « darwin award », « bien fait pour sa gueule ». Personne ne savait que c'était son père. Personne ne pouvait faire le lien. Moritz, c'était un nom courant. Et son père n'existait pas, pour eux. Son père était une absence, un vide, un sujet qu'on n'abordait pas.

Amory n'avait pas réagi. Pas d'emoji, pas de commentaire. Il avait juste scrollé, comme si de rien n'était. C'était ce qu'il fallait faire.

Il posa le téléphone, regarda le plafond.

Son père s'était fait arrêter. Tabasser, apparemment. La photo était floue, mais on voyait le sang sur le front, l'œil gonflé. On l'avait traité de « cas social » sur internet, et des inconnus avaient ri.

Il ressentit quelque chose. Pas de la tristesse. Pas de l'inquiétude. Autre chose. Un truc qu'il n'arrivait pas à nommer.

De la honte, oui. Encore. Toujours. La honte d'avoir ce père-là, ce père qui n'arrêtait pas de tomber, de se relever, de retomber. Ce père qui n'avait rien compris, qui ne comprendrait jamais.

Mais autre chose aussi. Un truc au fond du ventre, un truc qui serrait.

✦ ✦ ✦

Il pensa à la veille. Au lycée.

La cour du lycée Kléber, avec ses colonnes néoclassiques et son fronton prétentieux. L'odeur de cantine qui flottait depuis le self. Le groupe, comme toujours, massé près du portail.

Lucas, Théo, Inès, Maëlle, Enzo. Les mêmes depuis la seconde. Pas vraiment des amis. Pas vraiment autre chose non plus. Un groupe. Une masse. Un truc qui existait parce qu'il fallait bien exister quelque part.

Ils se ressemblaient tous. Les mêmes doudounes Trapstar ou North Face, les mêmes Air Force blanches, les mêmes AirPods vissés dans les oreilles. Les mêmes coupes de cheveux vues sur TikTok, les mêmes expressions apprises sur les mêmes comptes. « C'est dead », « j'suis pas là », « il m'a tué ». Un vocabulaire de vingt mots, recyclé à l'infini.

Amory portait la même doudoune, les mêmes baskets, les mêmes écouteurs. Il avait appris les mêmes codes. C'était ça ou rien. C'était ça ou disparaître.

Il avait essayé, une fois, en seconde. Parler d'un livre qu'il avait lu. Un truc que son père lui avait filé, avant. Quelque chose sur l'économie, le capitalisme, il ne se souvenait plus du titre. Les autres l'avaient regardé comme s'il parlait une langue étrangère. Lucas avait dit « t'es chelou, toi ». Et c'était fini. Il n'avait plus jamais essayé.

Maintenant il scrollait comme les autres, riait aux mêmes vidéos, partageait les mêmes trucs. Il existait. C'était tout ce qui comptait.

✦ ✦ ✦

Lucas lui avait montré son écran, la veille.

« T'as vu ? Le nouveau Mister V. »

Amory avait regardé. Une vidéo, trois minutes. Un sketch, des vannes. Il avait souri au bon moment, fait le bruit qu'il fallait faire. Il ne trouvait pas ça drôle. Il ne trouvait plus rien drôle depuis longtemps. Mais il jouait le jeu.

C'était ça, le truc. Jouer le jeu. Réagir aux bons moments, liker les bonnes stories, commenter avec les bons emojis. Une chorégraphie. Un spectacle permanent où tout le monde regardait tout le monde pour vérifier qu'il faisait les bons gestes.

Théo avait parlé d'un influenceur qui avait acheté une Lamborghini. Enzo avait montré les dernières Jordan qu'il voulait se faire offrir à Noël. Trois cent cinquante euros. Inès avait filmé le groupe pour sa story, sans demander, sans prévenir. C'était normal. Tout était contenu. Tout était matière à être vu.

Amory se demandait parfois ce qui se passerait s'il disait ce qu'il pensait vraiment. S'il parlait de son père. De la prison. Des gilets jaunes. De tout ce qui l'empêchait de dormir la nuit.

Mais il connaissait la réponse. Le regard de Lucas. Le silence d'Inès. L'exclusion, lente, imperceptible, définitive. On ne sortait pas du rang. On ne brisait pas le code.

✦ ✦ ✦

Il se leva, alla à la fenêtre.

L'Ill coulait en bas, grise sous le ciel gris. Une péniche passait, lente, silencieuse. Sur le quai, des gens marchaient, emmitouflés dans leurs manteaux. La vie continuait. Elle continuait toujours.

Il pensa à son père, avant.

Avant la prison, avant les gilets jaunes, avant tout. Quand ils vivaient encore ensemble, tous les quatre. Quand son père rentrait du travail et lui posait des questions sur l'école, sur ses notes, sur ce qu'il apprenait. Quand son père lui parlait de livres, de films, de trucs que personne d'autre ne lui avait jamais expliqués.

Il se souvenait d'un soir. Il devait avoir douze ans. Son père lui avait montré un documentaire sur la crise de 2008. Les banques, les subprimes, les gens qui perdaient leurs maisons. Amory n'avait pas tout compris, mais il avait écouté. Son père expliquait bien. Son père s'enflammait, s'énervait, tapait du poing sur la table. « Tu vois, Amory, c'est ça le problème. Les types en haut, ils s'en foutent. Ils prennent tout, et quand ça pète, c'est nous qui payons. »

Et après le documentaire, ils avaient joué à Minecraft. Ensemble, sur le vieux PC du salon. Son père avait découvert le jeu avant lui, l'avait téléchargé un soir, par curiosité. « Regarde, Amory, c'est dingue ce truc. Tu peux construire ce que tu veux. » Ils avaient passé des heures à bâtir une maison, puis une ferme, puis un village. Son père riait, proposait des idées folles, des tours impossibles, des ponts au-dessus du vide.

Amory se souvenait d'un truc que son père avait dit, ce soir-là. Il voulait construire un château, tout de suite, immense. Son père avait souri. « Ça prend du temps, une maison. Même dans Minecraft. Tu poses un bloc, puis un autre, puis un autre. Tu fais des erreurs, tu recommences. C'est comme ça qu'on construit quelque chose. » Et ils avaient posé des blocs, un par un, pendant des heures. À la fin, la maison était bancale, le toit fuyait, les fenêtres étaient de travers. Mais c'était leur maison. Ils l'avaient construite ensemble.

« Tu vois, Amory, on peut avoir le monde qu'on veut. Mais faut le construire. Personne te le donnera. »

Maintenant, Amory jouait à Minecraft avec Lucas et les autres. Sur Discord, casques vissés aux oreilles. Ils ne construisaient plus vraiment. Ils téléchargeaient des maps toutes faites, des châteaux préfabriqués. Pourquoi perdre du temps à poser des blocs ?

Ce qu'Amory préférait, c'était la TNT. Dynamiter les constructions, faire sauter les murs, regarder les blocs voler en éclats. Et après, dans les décombres, voir ce qu'on pouvait rebâtir. Lucas trouvait ça débile. « Tu détruis tout, mec, c'est quoi l'intérêt ? » Mais Amory aimait ça. Le moment où tout s'effondre, où il ne reste plus rien, où tout est à refaire. Le moment où on peut recommencer.

Son père avait essayé de faire la même chose. Dans le vrai monde. Avec des manifs, des blocages, des cris. Il avait voulu tout dynamiter pour reconstruire autre chose.

Exactement ce qu'Amory faisait dans Minecraft.

Il n'avait jamais fait le lien.

Son père ne jouait plus. Son père n'avait plus d'ordinateur, plus de temps, plus rien. Et quand Amory posait de la TNT, c'était juste un jeu.

À l'époque, Amory avait trouvé ça fascinant. Un père qui avait des opinions, des convictions, des colères. Un père qui croyait en quelque chose. Un père qui jouait avec lui, qui lui apprenait des trucs, qui prenait le temps.

Maintenant, quand il regardait Lucas et les autres, il se demandait s'ils croyaient en quoi que ce soit. S'ils avaient des opinions sur autre chose que les sneakers et les influenceurs. S'ils étaient capables de s'enflammer pour quelque chose qui ne se filmait pas.

Il ne savait plus s'il en était capable lui-même.

✦ ✦ ✦

L'après-midi, il prit le tram.

Il descendit à Hautepierre Maillon. Il ne savait pas pourquoi. Il ne savait pas ce qu'il cherchait.

Dans le tram, une fille de son âge scrollait sur son téléphone. Les mêmes gestes que lui, que les autres, que tout le monde. Le pouce qui glisse, qui s'arrête, qui repart. Des vidéos de trois secondes, des photos retouchées, des vies mises en scène. Un flux sans fin.

Amory regarda par la fenêtre. Les barres d'immeubles défilaient, grises sous le ciel gris. Le béton, les tags, les antennes paraboliques. Il pensa à son père qui vivait là, quelque part dans une de ces barres. Seul. Pauvre. Oublié.

Son père n'avait pas d'iPhone, pas d'Instagram, pas de followers. Son père n'existait pas dans ce monde-là. Et pourtant, d'une certaine façon, son père existait plus que tous les Lucas et tous les Théo réunis. Son père avait fait quelque chose de sa vie. Quelque chose de con, peut-être. Quelque chose qui avait tout foutu en l'air. Mais quelque chose.

Amory, lui, n'avait rien fait. Il avait scrollé. Il avait liké. Il avait existé par procuration, à travers des écrans, à travers des codes, à travers des gens qui ne le connaissaient pas vraiment.

✦ ✦ ✦

L'immeuble de son père était là, au bout de l'allée.

Huit étages, façade beige défraîchie, tags sur les boîtes aux lettres. Un groupe de gamins traînait sur un banc cassé, capuches relevées. Une femme poussait un caddie vers l'entrée. Le vent faisait claquer une bâche oubliée sur un balcon.

Amory resta en bas, les mains dans les poches. Il regardait les fenêtres du quatrième, celles de son père. Les volets étaient fermés.

Il ne monta pas.

Il pensa à ce qu'il dirait. « Salut papa. Je suis venu voir si t'allais bien. » Non. Trop simple. Trop faux. Il n'était pas venu voir si son père allait bien. Il était venu pour autre chose. Pour se prouver quelque chose. Pour sentir quelque chose. N'importe quoi.

Mais il n'y arrivait pas. La porte était là, à trente mètres, et il n'arrivait pas à bouger.

Il pensa à la photo sur Facebook. Son père, le visage tuméfié, qu'on poussait dans une voiture de police. Les commentaires, les emojis, les rires. Son père réduit à un « cas social », un meme, un divertissement de trois secondes.

Il resta là dix minutes, peut-être quinze. Le froid lui mordait les joues. Puis il repartit.

✦ ✦ ✦

Dans le tram du retour, il sortit son téléphone.

Trente-sept notifications. Des snaps, des mentions, des stories à voir. Le groupe avait continué sans lui. Lucas avait posté une vidéo, Inès avait répondu avec un emoji, Théo avait envoyé un meme. La machine tournait. Elle tournait toujours.

Amory ouvrit ses contacts. Il chercha le numéro de son père. Il le regarda longtemps. Le nom, juste « Papa ». Le numéro qu'il n'avait pas appelé depuis des mois.

Il ne l'appela pas.

Il ouvrit Snap, regarda les stories, répondit avec un emoji. Il rejoignit le flux. Il disparut dedans.

✦ ✦ ✦

Le soir, chez sa mère.

Aude préparait le dîner. Des pâtes, de la sauce tomate, des œufs durs. Elle avait les yeux rouges. Elle avait pleuré, probablement. Elle savait, pour l'arrestation. Quelqu'un l'avait prévenue, ou elle avait vu le post, elle aussi. Elle ne disait rien, mais Amory voyait. Les cernes, les silences, les regards perdus. Elle tenait. Elle tenait pour eux. Mais elle tenait à peine.

Céleste dessinait sur la table de la cuisine. Un sapin, des boules de couleur, un bonhomme avec un bonnet.

« C'est papa », elle dit en montrant le dessin.

Aude ne répondit pas. Elle touillait la sauce, le dos tourné. Ses épaules étaient crispées.

Amory s'assit à côté de sa sœur. Il regarda le dessin. Le bonhomme souriait. Il avait des bras en bâton, des jambes en bâton, un gros rond pour le ventre. C'était nul, techniquement. Mais c'était vrai. C'était sincère. C'était plus vrai que toutes les stories, toutes les vidéos, tous les contenus qu'il avait vus dans la journée.

« Il est beau », dit Amory.

Céleste sourit. Elle continua à colorier. Elle ajouta un soleil jaune, même si c'était l'hiver. Elle ajouta des fleurs rouges, même si c'était décembre.

Amory la regarda. Trois ans, les joues rondes, les yeux de leur père. Elle ne savait rien des réseaux, des codes, des influenceurs. Elle ne savait pas qu'il fallait porter les bonnes marques, dire les bons mots, rire aux bonnes vidéos. Elle dessinait papa, encore et encore, parce qu'elle l'aimait. C'était tout. C'était simple. C'était énorme.

Il sentit quelque chose monter dans sa gorge. Un truc chaud, un truc qui serrait.

Il se leva, alla dans sa chambre.

✦ ✦ ✦

Il ferma la porte, s'assit sur son lit.

La chambre était petite, encombrée. Des posters sur les murs. Un rappeur, une sneaker, une photo de groupe. Des trucs qu'il avait accrochés pour ressembler aux autres, pour avoir la bonne chambre, la bonne image. Des trucs qui ne voulaient plus rien dire.

Son téléphone vibra. Une notification. Puis une autre. Puis une autre. Le groupe continuait. Le flux continuait. Le monde continuait.

Il posa le téléphone, écran vers le bas.

Il resta là, longtemps, dans le noir, à regarder le plafond.

Il pensa à son père. À ce qu'il était. À ce qu'il avait été. Au visage tuméfié sur la photo, au sang sur le front, à l'œil gonflé. À tout ce que son père avait encaissé, pour des raisons qu'Amory ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre.

Il pensa aux mots qu'il avait dits, une semaine plus tôt. « Je veux pas finir comme toi. » Des mots de lâche. Des mots de conformiste. Des mots de quelqu'un qui avait choisi le groupe, les codes, la facilité.

Il pensa à Céleste et son dessin. À son père et ses convictions. À tout ce qui était vrai et qui ne rentrait pas dans un écran.

Il ne pleura pas. Il n'avait pas pleuré depuis des années.

Mais cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, il éteignit son téléphone.