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Chapitre 7

Personne

Dimanche 21 décembre 2025

Il se réveilla dans l'après-midi.

La lumière filtrait à travers les rideaux, grise, sale. Il ne savait pas quelle heure il était. Il regarda son poignet par réflexe. La Serica était toujours là, le verre brisé en étoile, les aiguilles figées à vingt-trois heures dix-sept. Son téléphone était effacé. Le temps s'était arrêté.

Il resta allongé un moment, les yeux au plafond. Ses côtes le faisaient souffrir à chaque respiration. Son visage était raide, gonflé, comme un masque de plâtre mal ajusté.

Il se leva.

La salle de bain faisait un mètre carré. Un lavabo, une douche, un miroir fêlé au-dessus du robinet. Augustin s'approcha, regarda son reflet.

Il ne se reconnut pas.

L'œil gauche était fermé, violacé, la paupière gonflée comme un fruit pourri. Le nez était de travers, croûté de sang séché. La lèvre inférieure fendue, noire. Des ecchymoses sur les pommettes, le front, la mâchoire. Le visage d'un homme qu'on a voulu effacer.

Il ouvrit le robinet, passa de l'eau froide sur ses plaies. Ça brûlait. Il s'en foutait.

Sur le bord du lavabo, l'enveloppe blanche. Il compta ce qui restait. Cent quatre-vingt-sept euros. Plus de loyer possible. Plus de pension possible. Plus rien de possible.

✦ ✦ ✦

Le soir, il alla au Nada.

Il avait besoin de sortir, de voir quelqu'un, d'entendre une voix humaine. Depuis la veille au matin, enfermé dans le studio à regarder le plafond, à écouter les bruits de l'immeuble, à penser à rien. Il devenait fou.

Il prit le tram jusqu'au centre. Les gens le regardaient, puis détournaient les yeux. Une mère tira son enfant plus près d'elle quand il passa dans l'allée. Un vieux monsieur changea de place. Augustin garda la tête baissée, le bonnet enfoncé, l'écharpe remontée sur le menton. Ça ne cachait rien.

Le Nada était à moitié plein. L'odeur de tabac froid et de bière, le jazz à la radio, les habitués aux mêmes places. Le flipper claquait dans le fond. Augustin poussa la porte, s'avança vers le comptoir.

Jo leva les yeux.

Son visage changea. Pas de la surprise. Pas de la pitié. Quelque chose de plus dur, de plus fermé.

« Moritz. »

« Un café. »

Jo ne bougea pas. Il essuya un verre avec un torchon, lentement, sans quitter Augustin des yeux.

« J'ai entendu des trucs. »

« Quels trucs ? »

« Que t'as fait de la merde. Que tu rôdais autour des chalets. Que t'as essayé de voler la caisse d'un forain. »

Augustin sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

« C'est faux. »

« C'est ce qu'on dit. »

« Qui dit ça ? »

Jo haussa les épaules. Il reposa le verre, en prit un autre.

« Les gens. Tout le monde. Un type est passé hier. Il m'a raconté. Il m'a dit que t'avais été arrêté, que t'avais un dossier long comme le bras, que t'étais un voleur et un menteur. »

« Et tu l'as cru ? »

Jo le regarda. Ses yeux étaient fatigués, vieux. Les yeux d'un homme qui a vu trop de choses pour s'étonner de quoi que ce soit.

« Je sais pas ce que je crois, Moritz. Je sais que t'as des emmerdes. Je sais que t'attires les emmerdes. Et je sais que j'ai un commerce à faire tourner. »

Il posa le torchon sur le comptoir.

« Le café, c'est pas possible. Faut que tu partes. »

Augustin resta immobile. Il sentait les regards des habitués dans son dos, le silence qui s'était installé, la gêne. Le flipper s'était tu.

« Jo. Tu me connais depuis trois ans. Tu sais que je suis pas un voleur. »

« Je sais ce que je sais. Et je sais ce qu'on me dit. Et je sais que j'ai pas envie d'avoir des problèmes. »

Il fit un geste vers la porte.

« Allez. C'est fini. »

✦ ✦ ✦

Augustin sortit.

Le froid le gifla. Il resta un moment devant la vitrine du Nada, à regarder l'intérieur. Jo avait repris son service, il essuyait des verres, il parlait à un client. Comme si rien ne s'était passé. Comme si Augustin n'avait jamais existé.

Il marcha.

Il ne savait pas où il allait. Ses pieds l'emmenaient, c'est tout. Les rues du centre, les décorations de Noël, les vitrines illuminées. Les gens qui passaient, chargés de paquets, pressés, joyeux. Noël dans quatre jours. La fête, la famille, les cadeaux. Des haut-parleurs crachaient des cantiques, les mêmes depuis un mois, saturés, mécaniques.

Il pensa à Marco.

Marco Ferrini. Un ancien des gilets jaunes, un type bien, un électricien au chômage qui avait fait les ronds-points avec lui en 2018. Ils avaient gardé le contact, vaguement. Une bière de temps en temps, un message pour les anniversaires.

Il trouva une cabine téléphonique rue du Fossé-des-Tanneurs. Il y en avait encore quelques-unes, vestiges d'un autre temps. La vitre était fêlée, couverte d'autocollants pour des massages et des voyantes. Ça sentait l'urine et le froid. Il glissa une pièce, composa le numéro de mémoire. Ses doigts tremblaient.

Trois sonneries. Quatre. Cinq.

« Allô ? »

« Marco, c'est Augustin. »

Un silence. Long. Trop long.

« Augustin. Ouais. »

« Écoute, j'ai eu des problèmes. J'aurais besoin de... »

« Je sais. J'ai entendu. »

La voix était froide. Distante. Ce n'était plus Marco, le type qui gueulait des slogans sur les barrages, qui partageait son sandwich, qui disait qu'on allait tout changer.

« Qu'est-ce que t'as entendu ? »

« Que t'avais merdé. Que t'avais fait des trucs pas nets au marché. Que t'avais été arrêté. »

« C'est des conneries, Marco. On m'a piégé. Y a un truc énorme qui... »

« Augustin. »

Le ton avait changé. Plus sec. Plus définitif.

« J'ai une femme. J'ai deux gosses. J'ai enfin retrouvé du boulot après trois ans de galère. Je peux pas me permettre de traîner avec des types qui ont des emmerdes avec les flics. Tu comprends ? »

Augustin ne répondit pas.

« C'est rien contre toi. C'est juste... c'est comme ça. Faut que tu te débrouilles. »

Clic.

La tonalité. Le vide.

Augustin raccrocha lentement. Il resta un moment dans la cabine, le combiné à la main, à écouter le silence. Le froid s'infiltrait par la vitre fêlée. Une odeur de plastique brûlé montait du boîtier.

✦ ✦ ✦

Il appela deux autres numéros.

Yacine, un ancien camarade de cellule. La voix d'une femme répondit, dit qu'il n'était pas là, qu'il ne fallait plus appeler.

Gaby, une militante qu'il avait connue aux réunions de Lordon. Messagerie. Il laissa un message. Elle ne rappela pas.

✦ ✦ ✦

Le mardi, il alla chez Aude.

Le 23 décembre. Veille du réveillon.

Il n'avait pas prévenu. Il n'avait plus de téléphone qui marchait, plus de crédit, plus rien. Il prit le tram jusqu'à Langstross-Grand'Rue, marcha jusqu'au quai des Bateliers.

L'ancien appartement. Celui où ils avaient vécu ensemble, avant. Troisième étage, escalier intérieur, la porte bleue qu'il avait repeinte lui-même un été. Aude était restée là après la séparation. Lui était parti.

Sur le quai, il s'arrêta un instant pour regarder l'Ill. L'eau noire, lente, les péniches amarrées, le reflet des guirlandes qui tremblait à la surface. Le froid montait du fleuve, humide, pénétrant. Un homme était assis sur un banc, de l'autre côté de la rue. Manteau beige, écharpe bordeaux. Il lisait un journal, ou faisait semblant.

Augustin le regarda. L'homme ne leva pas les yeux.

Il l'avait déjà vu. Au marché, le premier soir. Un client parmi d'autres, il avait cru. Vin chaud, quatre euros, l'appoint exact. Puis dans l'arrière-boutique, avec Reitzer. Puis au chalet, le soir de la surveillance. L'Audi noire, les plaques d'Offenburg. Ce n'était pas un hasard. Ce n'avait jamais été un hasard.

Il hésita. Fit un pas vers le banc. L'homme se leva, replia son journal, s'éloigna vers le pont du Corbeau sans se retourner. Pas pressé. Pas inquiet. Juste là, puis plus là.

Augustin resta un moment à regarder la silhouette disparaître dans la foule des passants. Ils le surveillaient encore. Ils voulaient qu'il le sache.

Il entra dans l'immeuble.

✦ ✦ ✦

Il monta les trois étages. L'escalier sentait le vieux bois et l'humidité. Les mêmes odeurs qu'avant. Les mêmes marches qui craquaient aux mêmes endroits. Au premier, une guirlande clignotait derrière une porte. Au deuxième, l'odeur d'un sapin.

Il sonna.

Des bruits à l'intérieur. Des pas. La porte s'ouvrit.

Aude était là. Les cheveux défaits, le visage tiré, un vieux pull gris sur les épaules. Elle avait l'air épuisée. Derrière elle, l'appartement était en désordre — des jouets par terre, la télé allumée sans le son, une pile de linge sur le canapé.

Elle le vit.

Son visage se figea. Ses yeux s'agrandirent, passèrent sur les ecchymoses, le nez cassé, l'œil fermé.

« Mon Dieu, Augustin. Qu'est-ce qui t'est arrivé ? »

Dans le salon, Céleste jouait avec des cubes, assise par terre devant la télé. Elle n'avait pas entendu la porte. Elle portait son pyjama à licornes, celui qu'Augustin lui avait offert pour ses trois ans. La chambre d'Amory était fermée — il devait être là, quelque part, enfermé avec ses écouteurs et son téléphone. Invisible.

« Je peux entrer ? »

Elle hésita. Une seconde, deux secondes. Puis elle secoua la tête.

« Non. Pas comme ça. »

Elle sortit, referma la porte derrière elle. Ils étaient sur le palier maintenant, dans le froid, face à face. La minuterie clignotait. Quelque part en bas, une porte claqua.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Augustin voulut parler. Tout lui dire. Le chalet, Oksana, le blanchiment, Vogel, le tabassage, la GAV. Tout. Mais les mots ne venaient pas. Ou plutôt, ils venaient tous en même temps, se bousculaient, s'annulaient.

« J'ai eu des problèmes. »

« Quels problèmes ? »

« Des types m'ont tabassé. J'ai passé une nuit en garde à vue. »

« Pour quoi ? »

« Pour rien. Enfin... c'est compliqué. »

Aude le regarda. Ses yeux avaient changé. Ce n'était plus de l'inquiétude. C'était autre chose. De la peur, peut-être. Ou de la lassitude. La lassitude de quelqu'un qui a déjà vu ce film, qui connaît la suite, qui sait comment ça finit.

« Augustin. »

« Je voulais voir Céleste. C'est bientôt Noël. J'avais dit que je passerais. »

« Tu ne peux pas la voir. »

Les mots tombèrent comme des pierres.

« Comment ça ? »

« Regarde-toi. Tu as vu ta tête ? Tu veux qu'elle te voie comme ça ? Tu veux lui faire peur ? »

« C'est ma fille. »

« C'est ma fille aussi. Et je dois la protéger. »

Augustin sentit quelque chose se briser à l'intérieur. Quelque chose qu'il ne savait pas nommer, quelque chose qu'il croyait déjà cassé mais qui tenait encore, par un fil.

« La protéger de quoi ? De moi ? »

Aude ne répondit pas. Son silence disait tout.

« Aude. Écoute-moi. Je me suis fait piéger. Y a des gens qui... »

« Arrête. »

Elle leva la main, comme pour le faire taire.

« J'ai eu un appel. Un policier. Il m'a dit que tu avais été arrêté pour tentative de vol. Il m'a dit que tu rôdais autour du marché de Noël, que tu prenais des photos, que tu préparais un mauvais coup. »

« C'est faux. »

« Il m'a dit que tu avais un casier. Que tu étais dangereux. Que je devais faire attention, pour les enfants. »

Vogel. C'était Vogel. Ou quelqu'un de son équipe. Ils avaient tout prévu. Le tabassage, l'arrestation, les rumeurs, et maintenant ça. Couper les derniers liens. L'isoler complètement. Le réduire à rien.

Augustin pensa au type sur le banc, en bas. Le manteau beige, l'écharpe bordeaux. Werner. Ils savaient qu'il viendrait ici. Ils savaient tout.

« Aude, je te jure que... »

« Je ne sais plus ce que je dois croire, Augustin. »

Elle avait les larmes aux yeux maintenant. Pas des larmes de tristesse. Des larmes de fatigue, d'épuisement, de trop.

« Tu m'as toujours dit que tu te battais pour quelque chose. Que tu avais des idées, des convictions. Je t'ai cru. Je t'ai suivi. J'ai attendu pendant que tu faisais de la prison. J'ai élevé les enfants toute seule pendant que tu manifestais. Et qu'est-ce que ça a donné ? Regarde-toi. Regarde où tu en es. »

Augustin ne dit rien. Il n'y avait rien à dire.

« Amory ne veut plus te voir. Tu le sais. Il a honte. Et Céleste... Céleste a trois ans. Elle ne comprend pas pourquoi son papa a la figure en sang. Elle ne comprend pas pourquoi il vit dans un studio à Hautepierre. Elle ne comprend pas pourquoi il n'a pas de travail, pas d'argent, pas de vie. »

Elle essuya ses yeux avec le dos de sa main.

« Je ne peux plus faire ça, Augustin. Je ne peux plus. »

« Faire quoi ? »

« Tout. T'attendre. Espérer que ça va s'arranger. Expliquer aux enfants pourquoi leur père... »

Elle ne finit pas sa phrase. Elle n'en avait pas besoin.

« Je t'appellerai. Après les fêtes. Quand tu iras mieux. Quand tout ça sera... »

Elle fit un geste vague, qui englobait son visage, sa situation, tout.

« D'accord ? »

Augustin hocha la tête. Il n'avait plus la force de se battre.

« D'accord. »

Aude le regarda une dernière fois. Il y avait quelque chose dans ses yeux, quelque chose qui ressemblait à de l'amour, ou à ce qu'il en restait. Puis elle ouvrit la porte et disparut à l'intérieur.

Le verrou claqua.

✦ ✦ ✦

Augustin resta sur le palier.

Une minute, deux minutes. La minuterie s'éteignit. Il resta dans le noir. Il entendait des bruits à l'intérieur. Des voix. La télé, peut-être. Ou Céleste qui jouait.

Il colla son oreille à la porte.

« Maman, c'était qui ? »

La voix de Céleste. Claire, aiguë, curieuse.

« Personne, ma puce. Un monsieur qui s'était trompé d'adresse. »

« Il avait un bonnet comme papa ! »

Un silence. Puis la voix d'Aude, plus basse.

« Viens, on va faire un gâteau pour demain. »

Augustin ferma les yeux.

Personne.

✦ ✦ ✦

Il redescendit.

Le froid était plus vif maintenant, le ciel plus sombre. Sur le quai, le banc était vide. L'homme au manteau beige avait disparu. Mais quelque part, Augustin le savait, on le regardait encore.

Il marcha jusqu'à l'arrêt de tram, attendit. Un groupe de jeunes passa en riant, des paquets cadeaux sous le bras. Une femme promenait un chien en manteau rouge. Un père portait sa fille sur ses épaules, elle riait, elle pointait les décorations du doigt.

Le tram arriva.

Augustin monta, s'assit au fond. Le wagon sentait la laine mouillée et le sapin. Des guirlandes pendaient aux barres de maintien. Il regardait la ville défiler par la vitre, les lumières de Noël, les sapins dans les jardins, les fenêtres illuminées.

À Hautepierre, il descendit.

Le parking était sombre. La 205 était toujours là, couverte de givre. Il monta les quatre étages, entra dans le studio.

Froid. Vide. Silencieux.

Il ne mangea pas. Il ne but pas. Il s'assit sur le lit et regarda le mur.

✦ ✦ ✦

La nuit tomba.

Quelque part dans la ville, les gens préparaient le réveillon. Les tables se dressaient, les fours chauffaient, les enfants trépignaient d'impatience. Demain ce serait la veille de Noël. Les cadeaux, la dinde, la bûche. La famille réunie.

Augustin n'avait plus de famille.

Plus de fils — Amory l'avait rayé de sa vie. Plus d'ex-femme — Aude venait de fermer la porte. Plus d'amis — le Nada l'avait viré, les anciens camarades avaient coupé les ponts. Plus de travail — Reitzer l'avait jeté. Plus de dignité — Vogel l'avait piétinée.

Il ne lui restait qu'une chose.

Céleste.

Elle était encore là, quelque part, de l'autre côté de la ville. Elle jouait avec ses jouets, elle dessinait des bonshommes, elle croyait encore que le monde était beau. Elle ne savait pas que son père était devenu un fantôme. Elle ne savait pas qu'on lui avait dit qu'il était « personne ».

Mais elle avait reconnu le bonnet. Elle avait dit « comme papa ».

Elle savait. Quelque part, elle savait.

Augustin se coucha.

Il regarda le plafond, les fissures, les traces d'humidité.

Céleste. Il fallait qu'il la voie. Une dernière fois, au moins. Pour lui dire qu'il l'aimait. Pour lui dire qu'il n'était pas ce qu'on disait de lui. Pour lui dire qu'il était son père, quoi qu'il arrive, toujours.

Demain. Le 24. Réveillon de Noël.

Il trouverait un moyen.

Il ferma les yeux.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, il dormit.