Aude
Elle avait cessé de compter les heures.
Les jours, les nuits, les semaines — tout se mélangeait. Le réveil à six heures, le café froid, les trajets en tram, les dossiers qui s'empilaient. Les visites, les rapports, les réunions. Les enfants qu'elle ne pouvait pas sauver.
Depuis septembre, elle avait perdu quatre kilos. Pas un régime — juste l'oubli de manger. Le sandwich qu'elle laissait sur son bureau, le dîner qu'elle sautait parce qu'elle n'avait plus la force de cuisiner. Amory se débrouillait, il commandait des pizzas ou mangeait des céréales. Céleste, elle, ne disait rien. Elle acceptait les pâtes au beurre, les tartines, les yaourts. Elle ne se plaignait jamais.
C'était peut-être ça le pire. Cette petite fille de trois ans qui avait appris à ne rien demander.
Novembre avait été le mois de trop.
D'abord Samira. Le placement refusé, faute de place. L'appartement de Cronenbourg, l'odeur de tabac froid, la petite devant la télé qui ne la regardait plus. Aude y retournait deux fois par semaine, elle apportait des provisions, elle faisait ce qu'elle pouvait. Ce n'était jamais assez.
Puis Nadia. L'appel un matin, la voix de la cheffe. Nadia était à l'hôpital. Tentative. Elle avait laissé un mot : Je n'y arrive plus.
Aude avait continué à travailler. Elle n'avait pas le choix. Trente et un dossiers, trente et un gamins qui comptaient sur elle. Ou qui ne comptaient sur personne, ce qui revenait au même.
Et puis Augustin. Le coup de fil, un jeudi soir. Sa voix bizarre, trop calme. « On m'a viré. » Elle n'avait pas posé de questions. Elle savait ce que ça voulait dire. Le loyer qu'il ne pourrait plus payer, la pension qui serait en retard, les week-ends avec les enfants qui deviendraient compliqués.
Elle avait dit : « On s'arrangera. »
Elle ne savait pas comment.
Décembre. Les décorations dans les rues, les vitrines illuminées, la fausse joie de Noël. Aude traversait tout ça comme une somnambule.
Amory ne lui parlait plus. Il rentrait du lycée, s'enfermait dans sa chambre, ressortait pour manger, retournait s'enfermer. Quand elle essayait de lui parler, il haussait les épaules, mettait ses écouteurs, disparaissait.
« C'est l'adolescence », disait sa mère au téléphone.
Ce n'était pas l'adolescence. C'était autre chose. Cette façon qu'il avait de la regarder parfois, avec une colère froide qu'elle ne comprenait pas. Comme si elle était responsable de quelque chose. De tout, peut-être.
Un soir, elle l'avait entendu parler au téléphone dans sa chambre. La porte était mal fermée. La voix de son fils, basse, dure.
« Non mais tu l'as vu, le quartier ? C'est Hautepierre, mec. Mon père vit dans un studio de merde à Hautepierre. »
Un silence. Puis :
« J'en sais rien. Il a pété un câble. Il a fait de la taule, il a tout perdu. Ma mère dit qu'il faut pas en parler. »
Aude s'était éloignée sans bruit. Elle n'avait pas voulu entendre la suite.
Elle avait essayé d'en parler à Augustin, un dimanche, quand il était venu chercher Céleste. Il avait hoché la tête, dit qu'il essaierait de lui parler. Elle ne savait pas s'il l'avait fait. Elle ne savait plus grand-chose.
Le 22 décembre, un homme avait appelé.
Il s'était présenté comme commissaire. Pas de nom, juste le grade. Une voix posée, professionnelle. Il voulait la « prévenir ». Augustin avait été arrêté pour tentative de vol. Il rôdait autour du marché de Noël, il prenait des photos, il préparait quelque chose. Il avait un casier, des antécédents, un profil « à risque ».
« Je vous dis ça pour les enfants, madame. Il faut être prudente. »
Elle avait raccroché sans répondre.
Elle connaissait Augustin. Dix-huit ans de vie commune, deux enfants, les bons moments et les mauvais. Elle savait qu'il n'était pas un voleur. Elle savait aussi qu'il était capable de faire des choses stupides quand il croyait avoir raison. Fouiner, s'obstiner, se mettre en danger.
Mais elle savait surtout que c'était une bonne personne. Qu'il était cultivé, curieux de tout, capable de parler pendant des heures de livres qu'elle ne lirait jamais. Qu'à défaut d'être toujours responsable, il était aimant. Profondément. Un père qui se levait la nuit pour les cauchemars, qui inventait des histoires, qui savait écouter. Elle savait ce genre de choses. Les choses qu'on ne peut pas effacer avec un coup de fil anonyme.
Elle ne savait plus ce qu'elle devait croire.
Le lendemain, Augustin était venu.
Son visage. Elle avait failli ne pas le reconnaître. L'œil fermé, le nez de travers, les ecchymoses. Il ressemblait à un boxeur après un combat perdu. Ou à un homme qu'on avait voulu effacer.
Elle ne l'avait pas laissé entrer.
Elle ne pouvait pas. Pas devant Céleste, pas dans cet état. Pas après l'appel du commissaire. Elle lui avait dit des choses, des mots qu'elle regrettait déjà en les prononçant. Sur lui, sur eux, sur ce qu'ils étaient devenus. Il n'avait pas répondu. Il était resté là, sur le palier, avec son visage détruit et ses yeux vides.
Puis il était parti.
De l'autre côté de la porte, la voix de Céleste.
« Maman, c'était qui ? »
Aude ravala ses larmes.
« Personne, ma puce. Un monsieur qui s'était trompé d'adresse. »
Elle attendit que Céleste retourne à ses jeux. Puis elle s'adossa au mur et pleura. Longtemps. En silence.
Amory était sorti de sa chambre à ce moment-là. Il l'avait vue, le dos contre la porte, les larmes sur les joues. Il n'avait rien dit. Il était retourné dans sa chambre. La porte avait claqué.
Plus tard, elle l'avait entendu frapper dans quelque chose. Le mur, peut-être. Ou son oreiller. Elle n'était pas allée voir.
Le 24 décembre.
Le réveil sonna à six heures. Aude l'éteignit, resta dans le noir. Noël. Le mot sonnait creux, cette année. Pas de sapin, elle n'avait pas eu le courage. Pas de cadeaux, juste un jouet pour Céleste, acheté à la dernière minute au Leclerc de Cronenbourg. Pas de repas de fête, juste une petite soupe et des apéritifs à grignoter.
Elle se leva.
Dans le couloir, la porte d'Amory était fermée. Il était rentré tard la veille, elle ne savait pas d'où. Elle n'avait pas demandé. Elle n'avait plus la force de se battre.
Elle avait essayé, pourtant. Avant-hier soir, après la visite d'Augustin.
« Tu sais que ton père est passé ? »
Il avait haussé les épaules, les yeux sur son téléphone.
« Et alors ? »
« Il était dans un sale état. Des gens l'ont frappé. »
Amory avait levé les yeux. Une seconde. Quelque chose avait traversé son regard, de l'inquiétude peut-être, ou de la peur. Puis le masque était revenu.
« Il l'a sûrement cherché. »
Il était retourné dans sa chambre. Elle n'avait pas insisté.
Céleste dormait encore, le pouce dans la bouche, la couverture remontée jusqu'au menton. Aude la regarda un moment depuis la porte. Sa petite fille. La seule chose qui tenait encore.
Le téléphone sonna à sept heures.
La cheffe de service. Sa voix était tendue, pressée.
« C'est Samira. La voisine a appelé cette nuit. Il y a eu du bruit, des cris. La mère est partie, on ne sait pas où. Les enfants sont seuls. »
Aude ferma les yeux.
« C'est le 24 décembre. »
« Je sais. Mais il n'y a personne d'autre. Tout le monde est en congé. »
Un silence. Puis la cheffe ajouta, avec une pointe d'amertume :
« Bertrand devait assurer la permanence. Il a appelé ce matin, sa fille est malade. »
Bertrand. Sa fille, son train, son rendez-vous. Toujours quelque chose. Dix-sept heures pile, tous les jours. Et maintenant ça.
« Juste quelques heures », dit la cheffe. « Le temps de trouver une solution. Le temps que les services de garde prennent le relais. »
Aude pensa à Nadia. Je n'y arrive plus. Nadia qui était toujours à l'hôpital, qui ne répondait plus aux messages, qui avait disparu dans un silence dont personne ne parlait.
Aude regarda par la fenêtre. Le ciel était gris, bas. Il allait peut-être neiger.
« D'accord. »
Elle déposa Céleste au centre de loisirs à huit heures.
L'école Sainte-Madeleine était presque vide, vacances scolaires, la plupart des enfants étaient chez eux. Mais le centre fonctionnait, pour les parents qui travaillaient. Une dizaine d'enfants à peine, dans la grande salle qui sentait la peinture fraîche et la colle.
Céleste ne voulait pas la lâcher.
« Tu viens me chercher quand ? »
« À dix-sept heures, ma puce. Comme d'habitude. »
« C'est long. »
« Je sais. Mais après on fait Noël, d'accord ? Juste toi et moi. »
« Et Amory ? »
« Amory aussi. »
La petite hocha la tête. Elle ne souriait pas. Elle avait compris quelque chose, sans doute. Les enfants comprennent toujours plus qu'on ne croit.
« Et papa ? »
Aude sentit sa gorge se serrer.
« Papa... papa viendra une autre fois. »
Céleste la regarda. Ses grands yeux noirs, ceux de son père.
« Il avait un bonnet comme papa, le monsieur. »
Aude ne répondit pas. Elle l'embrassa, la regarda franchir le portail. L'animatrice la prit par la main, l'emmena vers le bâtiment. Céleste se retourna une fois, fit un petit signe de la main. Son bonnet à pompon rose dépassait au-dessus de son manteau.
Aude resta un moment devant la grille.
Puis elle partit.
Cronenbourg. L'appartement des Yilmaz.
Le quartier était silencieux, vidé pour les fêtes. Des guirlandes pendaient aux balcons, éteintes en plein jour. Une odeur de poulet rôti montait d'une fenêtre ouverte quelque part. Un enfant criait, loin. Le givre craquait sous ses pas.
L'ascenseur était toujours en panne. Aude monta les cinq étages, le souffle court, la main sur la rampe glacée. Elle frappa à la porte. Pas de réponse. Elle frappa encore, plus fort.
« Samira ? C'est Aude. »
Des bruits à l'intérieur. Des pas. La porte s'ouvrit.
Les trois enfants étaient là. Le grand, quatorze ans, le visage fermé. Le moyen, dix ans, les yeux rouges. Et Samira, en pyjama, qui la regardait sans rien dire.
« Votre mère est où ? »
Le grand haussa les épaules.
« Partie. Cette nuit. Elle a pris sa valise. »
L'appartement sentait le renfermé, le tabac froid, l'abandon. Sur la table, les restes d'un repas de la veille. Des assiettes sales, un fond de coca, des miettes. La télé était allumée, sans le son. Des dessins animés de Noël, des couleurs criardes qui clignotaient dans la pénombre. Le radiateur était éteint. Il faisait froid, presque aussi froid que dehors.
Aude passa la journée à gérer la crise.
Appels au service de garde, à l'ASE, au foyer d'urgence. Personne ne répondait, ou alors pour dire qu'il n'y avait pas de place, pas de solution, pas avant le 26. Les mêmes réponses, les mêmes silences, les mêmes impossibilités.
Elle resta avec les enfants. Elle leur fit à manger, des pâtes, c'était tout ce qu'il y avait. Elle appela une voisine qui accepta de passer la nuit avec eux. Elle rédigea un rapport d'urgence, envoya des mails, laissa des messages.
Elle pensa à Bertrand. Sa fille malade. Elle n'y croyait pas. Elle le connaissait depuis douze ans. Douze ans à le voir partir à dix-sept heures pile, à le voir éviter les urgences, à le voir se défiler. Sa fille avait bon dos.
Dehors, le jour déclinait déjà. Quatre heures de l'après-midi et la nuit tombait sur Cronenbourg. Les guirlandes s'allumaient aux fenêtres, une à une. Noël.
À seize heures, elle regarda sa montre.
Une petite Seiko Cocktail bleu foncé sur cuir marron, cœur ouvert, 34mm. Automatique. Augustin la lui avait offerte à la naissance de Céleste. Il avait gardé ses dernières économies de l'imprimerie pour ça, elle l'avait appris plus tard. Elle l'avait gardée, malgré tout. Malgré le divorce, malgré la colère, malgré tout ce qui s'était brisé entre eux.
Céleste. Il fallait qu'elle aille la chercher.
Elle appela le centre de loisirs.
« Je vais avoir un peu de retard. Une demi-heure, peut-être moins. C'est possible de la garder ? »
« Pas de problème, madame Moritz. On ferme à dix-sept heures trente de toute façon. »
Elle raccrocha. Une demi-heure. Le temps de finir ici, de descendre, de prendre le tram.
À seize heures quarante-cinq, elle était encore à Cronenbourg.
La voisine n'arrivait pas. Le grand refusait de rester seul avec les petits. Samira pleurait, pour la première fois depuis des mois. De gros sanglots silencieux, les épaules qui tremblaient, les poings serrés.
Aude s'accroupit devant elle.
« Ça va aller, ma puce. Je te promets. »
Les mêmes mots qu'à Céleste. Les mêmes mots qu'à tous les enfants qu'elle n'arrivait pas à sauver.
Elle pensa à Bertrand. À sa permanence esquivée, à sa fille prétexte. Si c'était lui ici, elle serait déjà partie chercher Céleste. Si c'était lui ici, rien de tout ça n'arriverait.
Aude regarda sa montre. Seize heures cinquante. Le tram mettait vingt-cinq minutes.
Elle serait en retard. Dix minutes, peut-être quinze.
Elle envoya un SMS au centre de loisirs. « Retard de 15 min. Désolée. »
De l'autre côté de la ville, rue Sainte-Madeleine, un homme attendait.
Il était là depuis une heure, assis sur un banc sous les tilleuls dénudés. De là, à travers les branches noires, il voyait le portail de l'école sans être vu. Le col de son manteau relevé, le bonnet enfoncé, le visage encore marqué par les coups.
Il voulait juste la voir. Une dernière fois. De loin.
Il voulait voir sa fille.
Aude quitta l'appartement des Yilmaz à dix-sept heures cinq.
La voisine était finalement arrivée. Les enfants étaient calmes, pour l'instant. Samira avait arrêté de pleurer. Le grand avait accepté de rester.
Aude descendit les cinq étages en courant. Dehors, le froid la gifla. Les réverbères s'allumaient, orange, dans le crépuscule. Une neige fine commençait à tomber, des flocons légers qui fondaient sur le bitume.
Elle marcha vite jusqu'à l'arrêt de tram, le souffle court, la buée devant sa bouche. Elle consulta les horaires. Le prochain dans quatre minutes. Vingt-cinq minutes de trajet. Elle serait là à dix-sept heures trente-cinq.
Vingt minutes de retard.
Elle pensa à Céleste. À ses grands yeux noirs qui l'attendaient derrière la grille. À sa petite main qui faisait signe. À son bonnet à pompon rose.
Le tram arriva. Elle monta, s'accrocha à la barre. Le wagon sentait la laine mouillée et le désinfectant. Une femme parlait fort au téléphone, des histoires de menu de réveillon. Un homme dormait, la tête contre la vitre. Les flocons tombaient plus dru maintenant, le ciel virait au noir. Les lumières de Noël défilaient derrière la vitre, rouges, vertes, dorées.
Son cœur battait trop vite.
Elle ne savait pas encore pourquoi.