L'enlèvement
Werner gara la Peugeot à vingt mètres du portail.
L'école Sainte-Madeleine. Bâtiment ancien, grille en fer forgé, cour aux marronniers dénudés. Les guirlandes de Noël pendaient à l'entrée, un sapin en carton décoré par les enfants. L'horloge de l'église marquait seize heures trente.
Il coupa le moteur, alluma une cigarette.
Derrière lui, dans une autre voiture, Farès attendait avec un de ses gars. Ils avaient repéré le fouineur une heure plus tôt. Assis sur un banc sous les tilleuls, le visage encore tuméfié, le bonnet enfoncé. Il regardait l'école. Il attendait sa fille.
Werner sourit.
Vogel avait merdé. Comme prévu. Sa petite mise en scène de samedi — le café, les menaces, le papier signé — n'avait servi à rien. Le fouineur n'avait pas lâché l'affaire. Il avait continué à rôder, à observer, à chercher. Et maintenant il était là, devant l'école, comme un cadeau de Noël.
Werner avait préparé trois scénarios.
Scénario 1 : la mère n'est pas là. On enlève la gamine et le père. Ils disparaissent tous les deux. Pour toujours. Dans quelques jours, on fait fuiter l'info : le père violent, le casier judiciaire, le conflit pour la garde. Il a craqué. Il est parti à l'étranger avec sa fille. L'Espagne, le Maroc, l'Amérique du Sud. Un classique. Les flics français cherchent un fugitif. Tout ce qu'il a pu dire sur le blanchiment devient les divagations d'un père instable qui préparait son coup.
Scénario 2 : la mère est là. Plus délicat. On enlève la gamine, on fait croire que c'est commandité par le père. On fait disparaître le père aussi, mais séparément. Un accident, un suicide, une overdose. La gamine réapparaît quelques jours plus tard en Allemagne, traumatisée, qui raconte que papa l'a fait emmener par des messieurs. Enlèvement parental qui tourne mal. Affaire classée.
Scénario 3 : les deux parents ensemble. On attend. Une meilleure occasion dans la soirée, quand ils se séparent.
Là, c'était le scénario 1. Le père seul, la mère en retard. Parfait.
Sauf que Farès venait d'envoyer un message. Le fouineur s'agitait. Il allait peut-être bouger, essayer d'approcher. Il faudrait peut-être l'immobiliser pendant l'opération. Et s'il se dégageait, s'il fuyait avant qu'on puisse l'embarquer avec la gamine...
Werner réfléchit.
On adapterait. On avait ce qu'il fallait pour l'appâter. La gamine serait à Kehl. Le père la chercherait. Il viendrait. Les pères venaient toujours.
Et Vogel gérerait le reste. Quand la mère appellerait la police, Vogel serait prévenu. Il contrôlerait l'enquête, orienterait les soupçons. Il avait l'habitude.
Werner ouvrit la boîte à gants. À l'intérieur, une enveloppe. Dedans, tout ce qu'il fallait : une fausse carte d'identité au nom de Marc Hoffmann, domicilié à Kehl. Un SMS préparé, signé « Aude Moritz », prêt à être envoyé au centre de loisirs depuis un numéro masqué. Et une photo de Céleste avec sa mère, récupérée sur le téléphone d'Augustin pendant la garde à vue. Vogel avait été utile, pour une fois.
On avait tout prévu.
Werner écrasa sa cigarette.
Il sortit de la voiture, ajusta son manteau beige, son écharpe bordeaux. Il avait l'air d'un père comme les autres.
Il marcha vers le portail.
De l'autre côté de la rue, Augustin était assis sur le banc depuis une heure.
Le froid lui mordait les os. Il ne sentait plus ses pieds, plus ses mains. Son visage était raide sous le bonnet, les ecchymoses tiraient sur la peau à chaque mouvement. Une bruine fine tombait, pas vraiment de la pluie, juste une humidité qui s'infiltrait partout. L'odeur de la neige qui allait venir, métallique, suspendue dans l'air.
Il s'en foutait.
Rue Sainte-Madeleine. L'école était de l'autre côté, derrière une grille en fer forgé. Le bâtiment ancien, la cour aux marronniers dénudés, les fenêtres éclairées du centre de loisirs. Des guirlandes pendaient à l'entrée, un sapin en carton décoré par les enfants. À côté, l'église Sainte-Madeleine dressait son clocher dans le ciel gris. L'horloge marquait seize heures cinquante.
Augustin regardait le portail.
Il ne savait plus l'heure autrement. Sa montre était arrêtée depuis vendredi. Vingt-trois heures dix-sept pour toujours.
À dix-sept heures, les premières voitures s'étaient garées le long du trottoir. Des mères, des pères, des grands-parents. Ils attendaient, le téléphone à la main, le col relevé. Certains discutaient entre eux, se souhaitaient joyeux Noël. Leurs souffles faisaient des nuages blancs dans l'air glacé.
Augustin ne bougeait pas.
Il avait choisi un banc à l'écart, sous les tilleuls dénudés. De là, à travers les branches noires, il voyait l'entrée sans être vu. Ou presque. Un type seul sur un banc, le visage tuméfié, qui fixe une école, ça se remarque. Une femme l'avait regardé deux fois, avait accéléré le pas.
Il s'en foutait.
Il voulait voir Céleste. Juste la voir. Une dernière fois.
À dix-sept heures quinze, le portail s'ouvrit.
Une animatrice en doudoune rouge apparut, un groupe d'enfants autour d'elle. Ils sortirent par grappes, coururent vers les parents, les embrassèrent. Des cris, des rires, des « Joyeux Noël maman ! ».
La bruine s'épaississait. Quelque chose de plus blanc, de plus lent. Les premiers flocons.
Augustin chercha Céleste des yeux.
Elle n'était pas là. Pas encore.
Il attendit.
Dix-sept heures vingt. L'horloge de l'église sonna la demie.
Un autre groupe sortit. Plus petit. Cinq ou six enfants, les derniers. L'animatrice les tenait par la main, les confiait un par un aux parents qui attendaient.
Et là, il la vit.
Céleste.
Son manteau rose, son bonnet à pompon, son sac à dos licorne. Elle marchait à côté d'une autre petite fille, elle lui disait quelque chose, elle riait. La neige tombait sur ses épaules, sur son bonnet, et elle levait la tête pour attraper les flocons avec sa langue.
Le cœur d'Augustin se serra.
Elle était là. Vivante, joyeuse, intacte. Sa fille. La seule chose qu'il n'avait pas encore perdue.
Il se leva du banc.
Il ne vit pas la voiture.
Une Peugeot 308 grise, garée à vingt mètres, moteur au ralenti. Deux hommes à l'intérieur. L'un au volant, l'autre sur le siège passager. Ils regardaient la même chose que lui.
Le portail. Les enfants. Céleste.
Augustin fit un pas vers la rue.
Il voulait s'approcher. Pas trop près, il savait qu'il ne devait pas. Aude lui avait dit de ne plus venir. Mais juste assez pour la voir de près, pour voir son visage, ses yeux, son sourire.
Il fit un deuxième pas.
C'est là qu'ils l'attrapèrent.
Ils venaient de derrière.
Deux types. Il ne les avait pas entendus approcher. Une main sur son épaule, une autre sur son bras. Une pression ferme, pas violente. Pas encore.
« Bouge pas, Moritz. »
La voix du type au blouson de cuir. Celui du chalet, celui du tabassage. Il était tout près, son souffle chaud sur la nuque d'Augustin.
« Tu regardes. C'est tout. Tu fais pas un geste. »
Augustin voulut se dégager. L'autre type resserra sa prise. Il sentit quelque chose de dur contre ses côtes. Un objet métallique, froid à travers le manteau.
« On va pas te faire de mal. Pas cette fois. On veut juste que tu regardes. »
Le type ricana contre son oreille.
« Tout le monde t'a vu, Moritz. La femme avec son téléphone. Le vieux sur le banc. Un type avec une gueule défoncée qui rôde autour d'une école. Quand les flics chercheront des témoins, ils se souviendront de toi. »
Augustin comprit.
Il comprit tout, d'un coup, comme une gifle. Le piège. Les témoins. Son visage tuméfié, son casier, son « profil à risque ». Ils allaient l'accuser. Ils allaient faire croire qu'il avait enlevé sa propre fille.
Et personne, jamais, ne croirait le contraire.
De l'autre côté de la rue, un homme s'approcha du portail.
La quarantaine, bien habillé, manteau beige, écharpe bordeaux. Il avait l'air d'un père comme les autres. Il marchait d'un pas tranquille, les mains dans les poches, comme s'il avait tout son temps. Comme s'il faisait ça tous les jours.
Augustin le reconnut.
Il l'avait vu au marché, le premier soir. Un client parmi d'autres. Vin chaud, quatre euros, l'appoint exact. Puis dans l'arrière-boutique de Reitzer, la voix qui disait « Vogel veut pas qu'on traîne ». Puis au chalet, le soir de la surveillance. L'Audi noire, les plaques d'Offenburg. Et hier, sur le banc devant l'immeuble d'Aude, le journal à la main. Le genre de type qu'on ne remarque pas. Qu'on oublie. Mais Augustin n'oubliait plus rien.
L'animatrice en doudoune rouge était seule maintenant. Les autres étaient parties, c'était la veille de Noël, tout le monde voulait rentrer. Il ne restait que trois enfants dans la cour. Céleste, une petite blonde, et un garçon qui pleurait parce que sa mère était en retard.
L'homme en manteau beige s'approcha de la grille, sourit à l'animatrice. Elle avait vingt-deux ans, peut-être vingt-trois. C'était son premier poste, elle était fatiguée, elle pensait au réveillon chez ses parents, aux cadeaux qu'elle n'avait pas encore emballés.
« Bonsoir. Je viens chercher Céleste Moritz. »
L'animatrice fronça les sourcils.
« Vous êtes... ? »
« Un ami de la famille. La maman a eu un empêchement. Elle m'a demandé de passer. »
Il sortit son téléphone, montra l'écran. Un SMS, envoyé quinze minutes plus tôt depuis un numéro masqué vers le standard du centre de loisirs. Le message disait : Urgence professionnelle. Un ami viendra chercher Céleste. Grand, manteau beige. Il s'appelle Marc. Merci. Aude Moritz.
L'animatrice hésita. Elle avait reçu l'appel, oui. Une voix de femme, pressée, professionnelle. Elle avait dit qu'elle était assistante sociale, qu'elle avait une urgence, qu'un collègue passerait. Ça arrivait parfois. Les parents qui travaillaient, les imprévus.
« Vous avez une pièce d'identité ? »
L'homme sourit. Pas un sourire forcé. Un sourire patient, compréhensif. Le sourire d'un père qui comprend les procédures.
« Bien sûr. »
Il sortit un portefeuille, montra une carte. Elle vit un nom, une photo, un tampon officiel. Elle ne regarda pas vraiment. Elle était fatiguée. Il faisait froid. Elle voulait rentrer.
« Je vais la chercher. »
Elle se tourna vers les enfants, appela un nom.
« Céleste ? Céleste Moritz ? »
La petite leva la tête. Elle regarda l'homme en manteau beige, fronça les sourcils. Elle ne le connaissait pas.
« C'est un ami de ta maman », dit l'animatrice. « Elle a eu un problème, elle peut pas venir. Il va t'emmener la retrouver. »
Céleste ne bougea pas. Elle regardait l'homme, ses yeux noirs plantés dans les siens. Les yeux de son père.
« C'est pas mon papa. »
L'animatrice sourit, s'accroupit devant elle.
« Non, ma puce. C'est un ami. Ta maman va arriver, elle t'attend. »
« Je veux maman. »
Augustin ouvrit la bouche pour crier. Pour hurler qu'il était là, que c'était sa fille, qu'il fallait appeler la police. La main du type se plaqua sur ses lèvres. L'autre main lui tordit le bras dans le dos. Une douleur fulgurante.
« Ta gueule. Tu regardes. »
De l'autre côté de la rue, l'homme en manteau beige s'accroupit à son tour. Il était à la hauteur de Céleste maintenant. Il parlait doucement, le ton rassurant, le sourire patient.
« Céleste, c'est ça ? Ta maman m'a montré des photos de toi. Tu es encore plus jolie en vrai. »
La petite ne répondit pas. Elle le regardait, méfiante.
« Tu sais quoi ? Ta maman prépare une surprise pour Noël. Une grosse surprise. Mais elle a eu un problème avec sa voiture, alors elle m'a demandé de venir te chercher. Tu veux voir la surprise ? »
Céleste hésita. Elle regarda autour d'elle, chercha quelque chose. Quelqu'un.
Elle cherchait son père.
Augustin se débattit. Il essaya de mordre la main, de donner un coup de pied. Le type derrière lui resserra sa prise, enfonça quelque chose de dur dans ses reins. Un canon. Froid, même à travers le manteau.
« Bouge pas, connard. Ou je te bute ici, devant tout le monde. »
Céleste regardait toujours autour d'elle. Elle regardait vers le banc, vers les tilleuls. Elle ne pouvait pas voir son père. Les arbres, la distance, la nuit qui tombait.
« Maman a dit que papa viendrait », dit-elle.
L'homme en manteau beige ne cilla pas. Il se pencha vers elle, tout près, et chuchota quelque chose à son oreille.
Augustin ne pouvait pas entendre. Mais il vit le visage de Céleste changer. La méfiance qui fondait. Les yeux qui s'écarquillaient. L'espoir.
L'homme avait dit : « Ton papa t'attend dans la voiture. »
Céleste regarda vers la Peugeot grise. Elle ne voyait pas à travers les vitres teintées. Mais elle voulait y croire. Elle voulait tellement y croire.
« Papa est là ? »
L'homme sourit.
« Oui, ma puce. Il voulait te faire une surprise. Allez, viens. »
Il tendit la main. Une grande main, propre, soignée. La main d'un homme qui n'avait jamais travaillé de sa vie.
Céleste regarda la main. Elle regarda l'homme. Elle regarda l'animatrice, qui souriait, qui l'encourageait du regard, qui disait que tout allait bien.
Elle prit la main.
Augustin hurla. Un hurlement muet, étouffé par la main du type, un hurlement qui ne sortit pas de sa gorge mais qui déchira tout à l'intérieur.
L'homme en manteau beige se releva, la main de Céleste dans la sienne.
« Merci », dit-il à l'animatrice. « Joyeux Noël. »
« Joyeux Noël. »
Elle les regarda partir. Puis elle se tourna vers les deux enfants qui restaient, le garçon qui pleurait toujours, la petite blonde qui suçait son pouce. Elle ne pensa plus à Céleste. Elle pensa au réveillon, aux cadeaux, à son copain qui l'attendait.
Elle ne savait pas.
L'homme et Céleste marchaient vers la Peugeot grise. La neige tombait plus dru maintenant. Elle couvrait les trottoirs, les voitures, les épaules de l'homme qui emmenait sa fille.
Céleste se retourna une fois. Elle regardait l'école, la cour, les lumières. Elle cherchait encore quelqu'un. Son petit visage était grave, concentré. Elle n'avait pas peur. Pas encore. Elle était juste perdue, comme tous les enfants quand le monde ne ressemble plus à ce qu'il devrait être.
Augustin sentit les larmes couler sur ses joues. Des larmes chaudes, silencieuses, qui gelaient sur sa peau.
Sa fille. Sa petite fille. Son dessin de bonhomme orange. « Papa sent la cannelle. »
Elle s'éloignait.
Et il ne pouvait rien faire.
Augustin se débattit.
Quelque chose se brisa en lui. La peur, la prudence, tout ce qui l'avait maintenu immobile. Il mordit la main qui le bâillonnait, sentit le goût du sang dans sa bouche. Il donna un coup de coude dans les côtes du type derrière lui, un coup de talon dans son tibia. Un grognement. La pression se relâcha une seconde.
Une seconde. C'était tout ce qu'il lui fallait.
Il courut.
Derrière lui, Farès cracha du sang sur le trottoir. L'autre type voulut le poursuivre, mais Farès le retint par le bras.
« Laisse. »
« Il se barre ! »
« Il ira nulle part. »
Farès regarda le fouineur courir vers la Peugeot qui démarrait. Pathétique. Un père qui court après sa fille dans la neige. Ça ferait de bons témoignages.
« Il viendra la chercher. Ils viennent toujours. »
La Peugeot démarrait.
L'homme en manteau beige ouvrait la portière arrière, faisait monter Céleste. Elle se glissa sur la banquette, regarda autour d'elle.
La voiture était vide.
Pas de papa. Pas de maman. Juste un siège froid, une odeur de cuir et de cigarette, et un homme au volant qu'elle ne connaissait pas.
« Il est où papa ? »
L'homme en manteau beige ne répondit pas. Il attachait sa ceinture, claquait la portière.
« Il est où papa ? »
Sa voix montait. Elle comprenait. Les enfants comprennent toujours plus qu'on ne croit.
Elle se retourna, regarda par la vitre arrière. Et là, à travers la neige, à travers les flocons qui tourbillonnaient, elle le vit.
Son père.
Il courait vers elle. Son visage tuméfié, son bonnet qui tombait, ses bras qui battaient l'air. Il courait comme un fou, comme un homme qui n'a plus rien à perdre.
Leurs yeux se croisèrent.
Une seconde. Une éternité.
« Papa ! »
Sa voix, aiguë, déchirante. Elle tapait sur la vitre avec ses petits poings. Elle pleurait maintenant. Elle avait compris. Le monsieur avait menti. Papa n'était pas dans la voiture. Papa était dehors, papa courait, papa essayait de venir la chercher.
« PAPA ! »
L'homme au volant accéléra. Les pneus crissèrent sur la neige.
Augustin vit le visage de sa fille à travers la vitre arrière. Ses yeux noirs, ses joues mouillées de larmes, ses mains qui tapaient sur la vitre. Sa bouche qui criait un mot qu'il n'entendait plus.
Papa.
Papa.
Papa.
Augustin courait.
Ses jambes le portaient à peine, ses côtes hurlaient à chaque foulée. Il traversa la rue sans regarder, évita une voiture qui klaxonna, trébucha sur le trottoir.
La Peugeot s'engagea dans la rue, accéléra.
Il la suivit.
Il courut jusqu'au bout de la rue.
La voiture avait tourné à gauche, vers le quai. Il tourna aussi, vit les feux arrière au loin, les perdit dans le flux de la circulation. La neige brouillait tout, les phares, les feux, les silhouettes. Son souffle faisait des nuages blancs qui se dissolvaient aussitôt.
Il s'arrêta.
Le souffle court, les poumons en feu, les mains sur les genoux. Il regarda la rue devant lui. Les voitures qui passaient, les gens qui marchaient, la vie qui continuait.
Céleste avait disparu.
Il revint vers l'école.
Il ne savait pas combien de temps il avait couru. L'horloge de l'église marquait dix-sept heures quarante-cinq. La nuit tombait, les lampadaires s'allumaient un à un, orange dans la neige. Les types avaient disparu. Le portail était fermé. La neige recouvrait le banc où il s'était assis, effaçait ses traces.
Il resta planté là, au milieu du trottoir, les bras ballants.
C'est là qu'Aude arriva.
Elle courait depuis l'arrêt de tram, le souffle court, le sac battant contre sa hanche. La neige dans ses cheveux, sur son manteau. Elle vit le portail fermé, le centre de loisirs éteint. Elle vit Augustin, seul, immobile, couvert de blanc.
Elle s'arrêta.
« Céleste ? »
Augustin ne répondit pas. Il la regardait. Son visage disait tout.
« Augustin. Où est Céleste ? »
Il ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit.
« OÙ EST CÉLESTE ? »
Elle hurlait maintenant. Elle s'approcha de lui, le prit par les épaules, le secoua.
« Qu'est-ce que tu as fait ? Qu'est-ce que tu as fait ? »
Augustin ferma les yeux.
« Ils l'ont prise. »
Le silence qui suivit dura une éternité.
Aude le lâcha. Elle recula d'un pas, deux pas. Ses mains tremblaient. Son visage s'était vidé de toute couleur.
« Qui ? »
« Les types. Ceux du marché. Ceux qui... »
Il ne finit pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin.
Aude le regarda. Elle comprenait. Pas tout, pas les détails. Mais l'essentiel. Le marché, le blanchiment, les photos, le tabassage, la GAV. Et maintenant ça. Céleste. Leur fille.
À cause de lui.
« Tu savais. »
Ce n'était pas une question.
« Tu savais qu'ils étaient dangereux. Tu savais ce qu'ils pouvaient faire. Et tu as continué. »
Augustin ne dit rien.
« Tu as mis notre fille en danger. Pour quoi ? Pour prouver que tu avais raison ? Pour jouer au héros ? »
Elle pleurait maintenant. Des larmes de rage, de terreur, de désespoir. La neige fondait sur ses joues, se mêlait aux larmes.
« Appelle la police. »
Augustin secoua la tête.
« La police ne fera rien. La police est avec eux. »
Ils restèrent là un moment, face à face, sur le trottoir désert.
La nuit était tombée. Les lumières de Noël clignotaient aux fenêtres, à travers le rideau de neige. L'horloge de l'église sonna six heures. Le réveillon commençait. Quelque part, des gens riaient, débouchaient du champagne, ouvraient des cadeaux.
Aude sortit son téléphone.
« J'appelle quand même. »
« Ça ne servira à rien. »
« Je m'en fous. C'est ma fille. »
Elle composa le numéro, porta le téléphone à son oreille. Augustin la regarda faire. Sa main tremblait, sa voix tremblait quand elle parla.
« Police ? Ma fille a été enlevée. Rue Sainte-Madeleine, devant l'école. Elle a trois ans. Elle s'appelle Céleste. Céleste Moritz. »
Augustin l'écoutait.
Il entendait les mots, les sanglots, les silences. Il voyait son ex-femme s'effondrer devant lui, en direct, comme au ralenti.
Et quelque chose changea.
Pendant des semaines, il avait encaissé. Le licenciement, les coups, l'humiliation, le rejet. Il avait tout accepté, tout subi, sans rien dire. Il s'était laissé détruire, méthodiquement, patiemment.
Mais là.
Céleste.
Sa fille dans cette voiture grise. Sa fille entre les mains de ces types. Sa fille terrifiée, seule, qui criait « Papa ! » derrière la vitre.
Il sentit quelque chose monter en lui. Quelque chose qu'il n'avait plus ressenti depuis longtemps. Depuis les ronds-points, les manifs, les charges de CRS. Depuis l'époque où il croyait encore qu'on pouvait se battre.
La rage.
Aude raccrocha.
« Ils envoient une patrouille. Ils vont ouvrir une enquête. »
Elle le regarda. Elle vit quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qu'elle connaissait. Qu'elle avait vu avant, il y a des années.
« Augustin. Qu'est-ce que tu vas faire ? »
Il ne répondit pas.
« Augustin. »
Il la regarda. Longtemps. Sans ciller.
« Je vais la chercher. »
« Comment ? Tu ne sais même pas où ils l'ont emmenée. »
« Je sais qui ils sont. Je sais où les trouver. »
Aude secoua la tête.
« Non. Attends la police. Laisse-les faire leur travail. »
« Leur travail ? »
Il rit. Un rire bref, sans joie, qui ressemblait à un aboiement.
« Leur patron est avec eux, Aude. Le directeur départemental. Il était là, cette nuit-là. Il a fait brûler mes preuves. Il t'a appelée pour te monter contre moi. Tu crois qu'ils vont enquêter ? Tu crois qu'ils vont retrouver Céleste ? »
Elle ne répondit pas.
« Si je ne fais rien, on ne la reverra jamais. »
Il fit un pas en arrière.
« Rentre chez toi. Attends près du téléphone. Si j'apprends quelque chose, je t'appelle. »
« Augustin... »
« Rentre chez toi. »
Il se retourna, s'éloigna vers la rue.
Aude le regarda partir. Elle voulut le rappeler, courir après lui, l'arrêter. Mais elle ne bougea pas. Elle resta là, le téléphone à la main, à le regarder disparaître dans la neige.
Augustin marchait.
Ses pas crissaient sur la neige fraîche. Le froid le mordait, il ne le sentait plus. Sa tête était vide, claire, limpide pour la première fois depuis des semaines.
Il savait ce qu'il devait faire.
Reitzer. Vogel. Les types au blouson de cuir. Et l'homme au manteau beige, celui qui avait pris la main de Céleste. Le chalet, le marché, le fourgon allemand. Tout ce réseau qu'il avait découvert, qu'on lui avait interdit de dénoncer, qu'on avait voulu lui faire oublier à coups de poing.
Ils avaient pris sa fille.
Ils pensaient que ça suffirait. Qu'il resterait à genoux, écrasé, silencieux. Comme Oksana. Comme tous les autres.
Ils avaient tort.
Il entra dans une cabine téléphonique, glissa une pièce.
Il composa un numéro de mémoire. Un vieux numéro, qu'il n'avait pas appelé depuis des années. Une dette, une promesse, quelque chose qui datait de la prison.
Trois sonneries.
« Allô ? »
« Samir. C'est Augustin. Augustin Moritz. »
Un silence.
« Moritz. Putain. T'es pas mort ? »
« Pas encore. J'ai besoin d'un truc. »
« Quel truc ? »
Samir. Six mois de cellule partagée à Strasbourg-Elsau. Les nuits à parler de tout et de rien, les livres qu'ils s'échangeaient, les promesses qu'on se fait entre quatre murs. Si t'as besoin un jour, tu m'appelles.
Augustin ferma les yeux.
« Un flingue. »