La montre brisée
Il devait y retourner.
Mais d'abord, il devait savoir. Ce qu'ils avaient fait d'Oksana. Où elle était passée. Si elle était encore quelque part.
Quatre jours sans rien faire. Quatre jours à tourner dans le studio, à compter les fissures du plafond, à regarder le parking par la fenêtre. Quatre jours à ruminer les mots d'Amory. Je veux pas finir comme toi. Quatre jours à penser à Oksana. Elle existe pas.
Le mercredi, il n'en pouvait plus.
Il commença par les petites annonces.
Leboncoin, Facebook, les groupes d'étudiants de l'université. « Chambre meublée Strasbourg », « Colocation pas cher », « Loue chambre calme ». Il chercha les annonces autour de la prison de l'Elsau. C'est ce qu'elle avait dit. Une chambre chez une dame. À côté de la prison.
Il en trouva trois. Deux ne correspondaient pas. La troisième était un petit encart sans photo : « Chambre meublée 280€ CC, quartier calme, étudiants uniquement, pas de visites. » Un numéro de téléphone. Il appela.
Une voix de femme, méfiante.
« C'est pour la chambre ? »
« Oui. C'est toujours libre ? »
Un silence.
« Elle est plus disponible. »
Elle avait raccroché.
L'après-midi, il prit le tram jusqu'à l'Elsau.
Il avait noté l'adresse dans l'annonce. Rue Goya. L'immeuble était un petit bâtiment des années soixante, trois étages, crépi jaune écaillé. La maison d'arrêt se dressait de l'autre côté de la rue, ses murs gris, son grillage, le va-et-vient des fourgons pénitentiaires.
Augustin sonna au premier. Pas de réponse. Il sonna au deuxième. La même voix qu'au téléphone.
« C'est qui ? »
« Je cherche une amie. Oksana. Elle habitait ici. »
Un long silence. Puis le déclic de l'interphone.
La femme avait soixante-dix ans, peut-être plus. Petite, sèche, des cheveux gris tirés en chignon. Elle portait un tablier à fleurs et des pantoufles usées. Elle le regarda par l'entrebâillement de la porte, la chaîne en place.
« Vous êtes qui ? »
« Je travaillais avec elle. Au marché de Noël. »
La femme l'examina. Son visage, ses vêtements, ses mains. Elle cherchait quelque chose. Un signe, une menace, une raison de se méfier.
« Elle est plus là. »
« Je sais. Depuis quand ? »
« Deux semaines. Elle a payé jusqu'à fin décembre. Un matin, elle était partie. »
« Partie comment ? »
La femme haussa les épaules.
« Partie. La chambre était vide. Elle a rien pris. »
« Rien pris ? »
« Ses affaires sont encore là. Une valise, des vêtements. Des photos. »
Augustin sentit quelque chose se nouer dans sa gorge.
« Elle avait un carnet. Un petit carnet à spirale. Elle notait tout dedans. »
La femme secoua la tête.
« J'ai pas vu de carnet. J'ai pas touché à ses affaires. Je me mêle pas. »
Elle commença à refermer la porte.
« Attendez. Elle vous a dit quelque chose ? Avant de partir ? »
La femme s'arrêta. Elle regarda Augustin, longtemps.
« Elle avait peur. Les derniers jours. Elle fermait sa porte à double tour, elle regardait par la fenêtre avant de sortir. »
Elle baissa la voix.
« Un soir, y a des types qui sont venus. Deux types. Ils ont demandé après elle. J'ai dit qu'elle était pas là. Ils sont repartis. Le lendemain, elle était plus là non plus. »
« À quoi ils ressemblaient ? »
« Des types. Blousons, voiture noire. Le genre qu'on voit pas dans le quartier. »
Elle referma la porte. Augustin entendit le bruit de la chaîne, du verrou, du silence.
Il resta un moment dans l'escalier. L'odeur de chou bouilli, de vieux tapis, de solitude. Puis il sortit.
Le soir, il prit le tram de dix-neuf heures. Ligne A jusqu'à Langstross-Grand'Rue, puis à pied par les ruelles du centre. Il faisait nuit depuis trois heures déjà. Le froid était sec, coupant. Il portait son manteau, une écharpe, un bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils. Personne ne le reconnaîtrait.
Le marché fermait à vingt et une heures.
Augustin se posta rue des Étudiants, dans l'angle d'une porte cochère. De là, il voyait l'arrière du chalet de Reitzer. Le rideau métallique, les caisses empilées, l'espace entre deux stands où les fourgonnettes venaient se garer.
Il attendit.
Les touristes s'écoulaient par vagues, les gobelets vides à la main, les sacs pleins de breloques. Les guirlandes clignotaient. Un air de Noël passait en boucle sur les haut-parleurs, Petit Papa Noël version synthétiseur. Augustin regardait les visages défiler. Des familles, des couples, des groupes d'amis. Des gens qui surpayaient des produits de qualité médiocre avec l'impression de vivre quelque chose d'extraordinaire.
À vingt heures cinquante, les chalets commencèrent à baisser leurs rideaux.
Augustin sortit son téléphone. Un vieux Samsung à écran fêlé, payé quarante balles d'occasion. Il ouvrit l'appareil photo, zooma sur le chalet.
Medhi rangeait les bouteilles. Reitzer n'était pas là. Pas encore.
Il arriva à vingt et une heures quinze.
Pas seul. Avec le type au blouson de cuir, celui qui était là le jour du licenciement. Et un autre. Plus petit, plus nerveux, une casquette vissée sur le crâne.
Ils entrèrent par l'arrière. Medhi leur ouvrit, referma derrière eux. La lumière du chalet s'éteignit. Il ne restait que la lueur orangée des lampadaires et le clignotement des guirlandes.
Augustin attendit.
Vingt minutes. Trente. Une fourgonnette blanche se gara devant l'arrière-boutique. Un Renault Trafic, plaques allemandes. Freiburg. Le conducteur ne descendit pas. Moteur au ralenti, phares éteints.
La porte du chalet s'ouvrit. Reitzer sortit le premier, un sac de sport à la main. Noir, gonflé. Derrière lui, le type au blouson portait deux caisses empilées. Le troisième fermait la marche, les mains dans les poches.
Augustin prit des photos. Le téléphone ne faisait presque pas de bruit, juste un déclic discret qu'il couvrit en toussant. Reitzer. Le sac. Le Trafic. Les plaques.
La portière arrière du fourgon s'ouvrit. Quelqu'un à l'intérieur. Augustin ne voyait pas le visage. Juste une silhouette, un bras qui prenait le sac, qui le tirait dans l'obscurité.
Trente secondes. Peut-être moins.
Le fourgon redémarra, s'engagea dans la rue, traversa le pont du Théâtre et disparut vers la place de la République.
Direction l'est. Augustin resta un moment à regarder les feux arrière disparaître.
Il connaissait le trafic frontalier. Tout le monde à Strasbourg le connaissait sans en parler. Les bordels de Kehl, juste de l'autre côté du Rhin. Les filles de l'Est qui disparaissaient des rues françaises pour réapparaître dans les vitrines allemandes. Légal là-bas. Invisible ici.
Il pensa à Oksana. Trente-cinq ans, pas de papiers, personne pour la réclamer. Le genre de femme qu'on peut faire disparaître sans que personne ne pose de questions.
Elle existe pas.
Peut-être qu'elle existait encore. De l'autre côté du pont.
Reitzer et les deux autres rentrèrent dans le chalet. La porte se referma.
Augustin resta encore une heure.
Le froid devenait insupportable. Une fine neige commençait à tomber, des flocons épars qui fondaient sur les pavés. Ses pieds étaient gelés dans ses chaussures. Mais il resta.
À vingt-deux heures trente, une voiture se gara à l'angle de la rue. Une Audi noire, vitres teintées. Le conducteur descendit, fit le tour, ouvrit la portière arrière.
Un homme sortit.
Augustin le reconnut immédiatement. Le type de l'arrière-boutique. Trois semaines plus tôt. Grand, mince, manteau beige, écharpe bordeaux. Celui qui parlait avec Reitzer de « trois cent mille » et d'Oksana qui « existe pas ».
L'homme traversa la place d'un pas tranquille. Il ne regardait pas autour de lui. Il marchait comme quelqu'un qui n'a rien à craindre, qui est chez lui partout.
Il entra dans le chalet par l'arrière.
Augustin leva son téléphone, prit trois photos. Le visage de l'homme, éclairé par un lampadaire. L'Audi, avec ses plaques. Le conducteur, resté dehors, qui fumait une cigarette en regardant son téléphone.
Vingt minutes plus tard, l'homme ressortit. Il remonta dans l'Audi. La voiture démarra, fit demi-tour, s'éloigna vers le pont de l'Europe.
Direction l'Allemagne.
Augustin nota le numéro des plaques dans son téléphone. Plaques allemandes. Offenburg.
Vogel veut pas qu'on traîne.
Le nom que Reitzer avait prononcé dans l'arrière-boutique. Vogel, comme l'oiseau. Qui c'était ? Le type au manteau beige ? Quelqu'un d'autre, au-dessus ?
Jeudi. Recherches.
Internet. D'abord, les plaques. Offenburg. Une ville allemande à trente kilomètres de Strasbourg. Il chercha « Offenburg entreprise transport », « Offenburg Audi noire ». Rien d'exploitable. Des dizaines de résultats, aucun qui correspondait.
Puis il tapa « Vogel police Strasbourg ».
Dix minutes. C'est tout ce qu'il lui fallut.
Un article de 2002. L'inauguration du nouvel hôtel de police, route de l'Hôpital. Sur la photo, le préfet coupait un ruban rouge. À sa droite, le maire de l'époque. À sa gauche, un officier en uniforme, les cheveux poivre et sel.
Le commandant Marc Vogel, affecté à la direction départementale de la sécurité publique du Bas-Rhin.
Augustin agrandit la photo. Le front haut, la mâchoire carrée. Ce n'était pas le type au manteau beige. Quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus haut placé.
Il chercha encore. Trouva d'autres photos, plus récentes. Vogel avait grimpé. Commandant en 2002, commissaire en 2010, commissaire divisionnaire en 2018. Aujourd'hui directeur départemental de la sécurité publique du Bas-Rhin. Le patron de la police du département.
Le patron de la police.
Le type au manteau beige n'était qu'un intermédiaire. Un exécutant. Au-dessus, il y avait Vogel. Et peut-être d'autres encore.
Augustin resta un moment devant l'écran. Ce n'était plus seulement Reitzer, les forains, le blanchiment. C'était un réseau. Franco-allemand. Avec la police au sommet. Ceux qui étaient censés enquêter. Ceux qui auraient dû protéger les femmes comme Oksana.
Puis il chercha Oksana.
Il n'avait pas son nom de famille. Juste « Oksana », « Ukrainienne », « Odessa ». Il tapa des combinaisons dans Google, dans Facebook, dans les groupes de la diaspora ukrainienne à Strasbourg. Rien. Des dizaines d'Oksana, aucune qui correspondait.
Il chercha « disparition femme ukrainienne Strasbourg ». Rien dans les journaux. Rien dans les avis de recherche. Rien nulle part.
Elle existe pas.
C'était vrai. Officiellement, elle n'avait jamais existé. Pas de papiers français, pas de contrat, pas de déclaration. Une ombre. Et les ombres ne laissent pas de traces quand elles disparaissent.
Il pensa à son fils. Dix-sept ans, resté à Odessa avec la grand-mère. Est-ce qu'il savait ? Est-ce qu'il attendait des nouvelles, là-bas, dans un appartement qu'Augustin n'arriverait jamais à imaginer ?
Il pensa aux photos dans la chambre de la rue Goya. Les photos qu'elle n'avait pas emportées.
Il resta un long moment devant l'écran. Son café refroidissait sur la table. Dehors, le jour baissait déjà.
Le système était verrouillé.
Il ferma le navigateur, éteignit l'écran.
Il y retourna le vendredi.
Même place, même heure, même routine. Le manteau, le bonnet, l'angle de la porte cochère. Cette fois, il avait pris un carnet. Un petit carnet à spirale, comme celui d'Oksana. Il notait tout. Les heures, les visages, les plaques.
21h23 — Fourgon blanc, plaques allemandes Freiburg, 2 caisses chargées. 21h41 — Reitzer + 2 types, sortie par l'arrière, direction quai. 22h15 — Audi noire, plaques Offenburg. Type manteau beige = même que arrière-boutique. 18 min à l'intérieur. Direction Allemagne. Vogel ?
Il photographia ce qu'il pouvait. Les images étaient floues, mal cadrées, prises de trop loin. Mais c'étaient des preuves. Le début de quelque chose.
Il faisait ce qu'elle avait fait. Il notait tout, comme elle. Il se demanda si elle avait su, à la fin, que ça la condamnerait.
À vingt-trois heures, il rangea son carnet et s'éloigna vers le tram.
Il ne vit pas l'homme qui le suivait.
Ils le chopèrent rue de la Hache.
Une ruelle étroite entre deux immeubles, pavée, mal éclairée. Un réverbère clignotait au bout, orange, fatigué. L'odeur de pisse et de poubelles montait des recoins. Augustin marchait vite, les mains dans les poches, la tête ailleurs. Il pensait aux photos, au carnet, à ce qu'il allait en faire. Un journaliste ? Un avocat ? Quelqu'un qui pourrait...
Le premier coup l'atteignit à la nuque.
Il tomba à genoux, le souffle coupé. Le froid des pavés mouillés traversa son pantalon. Avant qu'il puisse se retourner, une main l'attrapa par le col, le releva, le plaqua contre le mur. La pierre humide dans son dos. Deux types. Peut-être trois. Il ne voyait pas leurs visages, juste des silhouettes, des souffles, l'odeur de tabac et de sueur.
« Le téléphone. »
Une voix calme. Pas d'accent. Le type au blouson de cuir, celui du chalet.
Augustin ne répondit pas. Une main fouilla ses poches, trouva le Samsung, le carnet.
« Putain, il notait tout. Comme l'autre. »
Un rire bref. Puis un coup, dans le ventre. Augustin se plia en deux, le souffle bloqué. Un autre coup, au visage cette fois. Il sentit quelque chose craquer dans son nez, le goût du sang sur ses lèvres, chaud, métallique.
« T'as pas compris, Moritz. T'aurais dû rester chez toi. »
Un coup de pied dans les côtes. Puis un autre. Augustin était au sol maintenant, recroquevillé, les bras sur la tête. Les pavés mouillés contre sa joue. Les coups pleuvaient, méthodiques, sans hâte. Pas pour le tuer. Pour lui faire comprendre.
« Tu fais plus le malin, hein ? Tu fouines plus. Tu disparais. Comme si t'avais jamais existé. »
Un dernier coup, à la tempe. Le monde devint flou, puis noir.
Quand il rouvrit les yeux, il était toujours dans la ruelle.
Combien de temps ? Dix minutes, une heure, il ne savait pas. Il faisait froid. Son visage était collé aux pavés mouillés. Il essaya de bouger, sentit une douleur fulgurante dans les côtes. Cassées, peut-être. Fêlées au minimum.
Il se redressa lentement, s'adossa au mur. Sa main tâta ses poches. Vides. Plus de téléphone, plus de carnet, plus de portefeuille.
Plus de preuves.
Sa main gauche chercha sa montre, par réflexe. La Serica était toujours là, serrée autour de son poignet. Il la porta à ses yeux. Le verre était brisé, une fissure en étoile qui partait du centre. Les aiguilles s'étaient arrêtées à vingt-trois heures dix-sept.
Sa dernière coquetterie. Le dernier objet qu'il s'était offert, le dernier signe qu'il était encore quelqu'un.
Cassé, comme le reste.
Il resta assis là un moment, à reprendre son souffle. Le sang coulait de son nez, gouttait sur son manteau. Il l'essuya avec sa manche. Au loin, le bruit d'une sirène, quelque part dans la ville.
Au bout de la ruelle, des lumières. Des voix. Une voiture de police, gyrophare allumé.
Augustin voulut se lever, appeler à l'aide. Puis il comprit.
Ils n'étaient pas là pour l'aider.
Deux agents en uniforme. Jeunes, la trentaine, l'air blasé.
« C'est lui ? »
« Ouais. Le type du signalement. »
Ils le relevèrent sans ménagement, lui passèrent les menottes. Augustin ne résista pas. Il n'en avait plus la force.
« Vous êtes en état d'arrestation pour tentative de cambriolage et dégradation de biens privés. Vous avez le droit de garder le silence. »
« Je me suis fait agresser. Regardez-moi. »
L'agent haussa les épaules.
« On verra ça au poste. »
Ils le poussèrent vers la voiture, le firent monter à l'arrière. Les menottes mordaient ses poignets. Ses côtes hurlaient à chaque respiration.
La voiture démarra, s'engagea dans les rues vides.
Le commissariat central, route de l'Hôpital.
Augustin connaissait l'endroit. Il y était passé, avant. Pendant les manifs, pendant les gardes à vue, pendant tout ce temps où il croyait encore que se battre servait à quelque chose.
On le fit asseoir dans une salle d'attente, puis dans un bureau. L'odeur de café froid et de désinfectant. Le néon qui grésillait au plafond. Un inspecteur entra, la quarantaine, costume gris, cravate défaite. Il posa un dossier sur la table, s'assit en face d'Augustin.
« Augustin Moritz. Né le 14 mars 1985 à Strasbourg. Domicilié maille Jacqueline, Hautepierre. »
Il ouvrit le dossier, feuilleta les pages.
« Condamné en 2019 pour violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique. Dix mois ferme. Interdiction de manifester pendant deux ans. »
Il leva les yeux.
« Les Gilets jaunes. Je me souviens de vous, Moritz. Vous étiez avec les durs, ceux qui cassaient. »
Il referma le dossier, le repoussa.
« Mais regardez-vous. Qu'est-ce que vous êtes devenu ? Un fantôme. Un type qui fouine autour des chalets de Noël à vingt-trois heures. »
Il secoua la tête, presque avec pitié.
« Qu'est-ce que vous foutiez rue de la Hache à cette heure-là ? »
« Je rentrais chez moi. On m'a agressé. »
« Agressé ? »
« Trois types. Ils m'ont tabassé. Ils m'ont pris mon téléphone, mon portefeuille. »
L'inspecteur nota quelque chose dans le dossier.
« On a un signalement différent. Un commerçant vous a vu rôder autour de son stand plusieurs soirs de suite. Vous preniez des photos. Vous notiez des choses dans un carnet. »
Augustin sentit le piège se refermer.
« Je regardais le marché. C'est pas interdit. »
« Vous aviez un carnet. On l'a retrouvé dans la ruelle. »
« On me l'a volé. »
« Avec des notes sur les horaires de fermeture, les allées et venues, les plaques d'immatriculation. Le genre de notes qu'on prend avant un cambriolage. »
Augustin comprit. Ils avaient tout prévu. Le tabassage, l'arrestation, le dossier monté. On ne l'accuserait pas de fouiner. On l'accuserait de vol, de repérage, de récidive.
« Je veux un avocat. »
L'inspecteur referma le dossier.
« Vous aurez un avocat. Demain matin. En attendant, vous restez en garde à vue. »
Il se leva, sortit. La porte se referma avec un claquement métallique.
La cellule de garde à vue était un cube de trois mètres sur deux. Un banc en béton, une couverture qui puait l'urine, un néon qui grésillait au plafond. Les murs tagués de noms, de dates, de messages qu'il ne lisait pas.
Augustin s'allongea sur le banc. Ses côtes le faisaient souffrir à chaque respiration. Son nez avait arrêté de saigner mais il sentait qu'il était cassé, déformé.
Il ferma les yeux.
Il pensa à Oksana. À son carnet, à ses notes, à sa disparition. Elle existe pas. Maintenant il comprenait ce que ça voulait dire. Elle n'avait pas disparu parce qu'elle était sans-papiers. Elle avait disparu parce qu'elle avait vu, compris, noté.
Comme lui.
Il pensa au fourgon blanc, aux plaques allemandes, à la direction de l'est. Kehl. De l'autre côté du pont. Les vitrines, les néons, les filles qu'on ne retrouve jamais.
Il pensa à la chambre de la rue Goya. La valise, les vêtements, les photos de son fils restées là. Elle n'avait rien emporté. Même pas les photos.
On ne part pas sans les photos de son enfant.