Le café sucré
Le premier samedi, il avait enfilé le gilet par-dessus son blouson et il était sorti.
Aude l'avait regardé depuis la porte de la cuisine. Elle n'avait rien dit. Amory, neuf ans, jouait dans sa chambre. Augustin avait embrassé sa femme sur le front, dit qu'il rentrerait pour le dîner. Il ne savait pas encore ce qui l'attendait.
Dehors, il faisait froid. Un froid de novembre, humide, qui collait aux os. Il avait pris le tram jusqu'à la place de l'Étoile, puis marché vers le rond-point de la porte de Schirmeck. C'était là que ça se passait, disait Facebook. C'était là qu'ils se retrouvaient.
Ils étaient une cinquantaine.
Des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes. Des ouvriers, des chômeurs, des retraités, des artisans. Des gens qui ne s'étaient jamais vus, qui ne se seraient jamais parlé ailleurs. Mais ce matin-là, sur ce bout de bitume entre deux bretelles d'autoroute, ils se reconnaissaient.
Le gilet jaune. Celui qu'on gardait dans la voiture, celui qu'on mettait en cas de panne. Celui qui disait : je suis là, je suis visible, ne m'écrasez pas.
Augustin s'était approché. Un type lui avait tendu un café dans un gobelet en plastique. Chaud, sucré, dégueulasse. Le meilleur café de sa vie.
« T'es d'où ? »
« Centre-ville. Je bosse à l'imprimerie, à Illkirch. »
« Bienvenue. »
C'était tout. Pas de carte, pas de cotisation, pas de discours. Tu enfiles le gilet, tu es des nôtres.
La première semaine, ils avaient bloqué le rond-point.
Pas méchamment. Ils laissaient passer les ambulances, les gens pressés, ceux qui demandaient poliment. Mais les autres, ils les ralentissaient. Cinq minutes, dix minutes. Le temps de parler.
« Vous savez combien je paye de taxe sur mon diesel ? Soixante pour cent. Soixante pour cent qui partent dans les poches de l'État. »
« Et le SMIC, il a augmenté de combien cette année ? De rien. Zéro. »
« Macron, il roule en diesel, lui ? Il fait le plein à Bercy ? »
Les automobilistes écoutaient, acquiesçaient, parfois klaxonnaient en soutien. Parfois pas. Mais ils écoutaient.
Le soir, Augustin rentrait épuisé, gelé, vivant. Aude lui faisait couler un bain, lui préparait une soupe. Elle ne disait toujours rien. Elle attendait.
Mais parfois, le dimanche, ils sortaient tous les trois. Amory entre eux, sa petite main dans celle de son père. Ils allaient au parc de l'Orangerie, regardaient les cigognes, mangeaient des gaufres au bord du lac. Et le soir, une tarte flambée en bas de chez eux. Le petit resto de la rue des Sœurs. L'odeur du lard grillé. Amory qui chipait les lardons avant que la tarte arrive. Aude qui faisait semblant de le gronder.
Amory riait. Aude souriait. Augustin se disait que c'était ça, la vie. Que le reste, le boulot, les factures, les fins de mois, n'était que du bruit.
Il y avait eu des jours heureux. Il fallait s'en souvenir. Il fallait se souvenir qu'avant la prison, avant le divorce, avant la chute, il y avait eu des dimanches au parc, des gaufres, des rires.
La deuxième semaine, les flics étaient arrivés.
Pas pour discuter. Pour dégager.
Ils étaient venus à six heures du matin, un mardi. Deux fourgons de CRS, casques, boucliers, matraques. Augustin n'était pas là, il était à l'imprimerie. Mais il avait vu les vidéos sur le groupe Facebook. Les barricades de palettes renversées, les braseros éteints à coups de pied, les gens tirés par les bras, traînés sur le bitume.
Ils avaient tenu six jours.
Le soir même, ils s'étaient retrouvés sur un autre rond-point. Celui de Cronenbourg, près du Leclerc. Plus petit, plus discret. Ils avaient recommencé.
Décembre. Les samedis à Paris.
Augustin avait pris le car avec une trentaine d'autres. Départ cinq heures du matin, arrivée porte Maillot vers dix heures. Ils avaient marché vers les Champs-Élysées, gilets sur le dos, drapeaux à la main.
Il n'avait jamais vu ça.
Des milliers de gens. Des dizaines de milliers. Venus de partout, de Bretagne, du Nord, du Sud, de l'Est. Des accents, des gueules, des histoires. Le même gilet jaune, la même colère, le même espoir fou que quelque chose allait changer.
Et puis les grenades.
La première, il ne l'avait pas vue venir. Un sifflement, une détonation, un nuage de gaz. Les yeux qui brûlent, la gorge qui se ferme, la panique. Il avait couru sans savoir où, s'était retrouvé plaqué contre une vitrine avec une dizaine d'autres, à cracher ses poumons.
Un street medic lui avait rincé les yeux au sérum physiologique. Une fille de vingt ans, les cheveux roses, un brassard blanc. Elle faisait ça tous les samedis depuis trois semaines. Elle avait déjà vu des mains arrachées, des yeux crevés, des crânes ouverts.
« Reste pas devant les lignes. Les LBD, ça pardonne pas. »
Il avait fait oui de la tête. Il ne savait pas ce qu'était un LBD. Il allait apprendre.
Janvier, février, mars. Les actes se succédaient.
Acte VIII, acte X, acte XV. Augustin n'en ratait aucun. Strasbourg le samedi, Paris quand il pouvait. Le 17 novembre, ils avaient bloqué l'A35 entre Brumath et Strasbourg, les deux sens, pendant des heures. Acte IX, le 12 janvier : entre mille cinq cents et deux mille personnes, passage près du Parlement européen, tentatives d'accéder au centre-ville. Un ado avait pris un LBD dans la tête, rue du Maire-Kuss. Des policiers en civil.
Il avait appris les codes. Le sérum phy dans la poche, le masque de piscine contre les lacrymos, les vêtements sombres pour ne pas se faire repérer. Il avait appris à courir, à se disperser, à se regrouper.
Il avait appris la violence.
Pas celle des casseurs, des black blocs, des types qui venaient pour casser. Celle de l'État. Méthodique, froide, légale. Les charges sans sommation, les nassages, les interpellations arbitraires. Les gardes à vue de vingt-quatre heures pour un refus d'obtempérer. Les amendes de 135 euros pour attroupement. Les comparutions immédiates, les peines de prison ferme pour une vitrine brisée.
Un vieux de Mulhouse lui avait dit un soir, sur le rond-point de Cronenbourg : « C'est comme ça que ça commence. L'autoritarisme. Pas d'un coup. Petit à petit. Une loi par-ci, une restriction par-là. Et un jour tu te réveilles et c'est trop tard. »
Augustin n'avait rien répondu. Il pensait à son père.
Il avait vu un retraité de soixante-trois ans se faire matraquer parce qu'il n'avait pas reculé assez vite. Il avait vu une femme perdre connaissance après une grenade de désencerclement. Il avait vu un gamin de dix-neuf ans se faire tirer dessus au LBD à bout portant, la joue explosée, l'œil en bouillie.
Et il pensait à son père.
Augustin se souvenait des dimanches matin. Le café dans la cuisine, l'odeur du tabac brun, la radio qui crachotait les infos. Son père qui lisait L'Humanité, le journal étalé sur la toile cirée, ses grosses mains calleuses qui tournaient les pages.
« Viens voir, fils. »
Augustin avait huit ans, peut-être neuf. Il grimpait sur les genoux de son père, regardait les photos qu'il ne comprenait pas. Des manifestations, des usines, des hommes en bleu de travail.
« Tu vois ça ? C'est nous. Les ouvriers. Ceux qui fabriquent tout et qui n'ont rien. »
Sa mère soupirait depuis l'évier. « Tu vas pas lui bourrer le crâne avec tes histoires. »
« C'est pas des histoires. C'est la vie. »
Patrick travaillait chez Eternit. Quarante ans à manipuler des plaques d'amiante sans masque, sans gants, sans rien. La poussière blanche qui collait aux vêtements, qu'il ramenait à la maison, que sa mère respirait en faisant la lessive.
Ils savaient. Tout le monde savait.
Augustin se souvenait d'une conversation, des années plus tard. Il avait dix-sept ans, il venait de rater son bac, il voulait arrêter l'école. Son père l'avait emmené au bistrot du coin, lui avait payé une bière.
« Tu sais pourquoi je suis syndiqué ? »
« Pour les avantages ? »
Patrick avait ri. Un rire sec, sans joie.
« Les avantages. T'es con ou quoi ? Y a pas d'avantages. Y a que des emmerdements. Mais au moins, quand ils nous marchent dessus, on est plusieurs à gueuler. »
Il avait bu une gorgée, regardé par la fenêtre.
« Un jour, fils, tu comprendras. Le monde est divisé en deux. Ceux qui possèdent et ceux qui bossent. Et ceux qui bossent, s'ils se tiennent pas ensemble, ils se font bouffer. »
Son père était mort en 2011. Cinquante-huit ans, les poumons en dentelle. Un mésothéliome, le cancer de l'amiante. Celui qui ne pardonne pas.
Augustin se souvenait de la fin. L'hôpital de Hautepierre, la chambre partagée avec un autre mourant. Les tubes, les machines, le souffle qui râlait. Et son père qui disait, entre deux quintes : « Ils savaient, fils. Depuis le début, ils savaient. »
L'amiante, on savait. Depuis 1906. On a interdit en 1997. Quatre-vingt-dix ans.
Le tabac, on sait. Depuis 1953.
Le plomb, les particules fines, les perturbateurs endocriniens. On sait.
Le Printemps silencieux, Rachel Carson l'avait écrit en 1962. Les oiseaux qui ne chantent plus. On sait depuis soixante ans.
On sait toujours. On ne fait rien.
C'était ça, les gilets jaunes. Des gens qui avaient compris que personne ne viendrait les sauver. Que l'État ne protégeait pas les citoyens, il protégeait le système. Que la démocratie, c'était tous les cinq ans mettre un bulletin dans une urne, et entre-temps fermer sa gueule et payer ses taxes.
Un samedi de mars 2019. Strasbourg, place de la République.
Ils étaient deux mille, peut-être trois mille. Une des plus grosses manifs depuis le début. Les syndicats avaient rejoint, les étudiants aussi. Pour une fois, ils n'étaient pas seuls.
Augustin était en première ligne.
Il ne savait pas comment il s'était retrouvé là. La foule qui avance, qui pousse, qui se compresse. Les CRS en face, leurs boucliers alignés, leurs matraques levées. L'ordre de dispersion crachoté par un mégaphone que personne n'entendait.
Puis la charge.
Ils avaient frappé sans prévenir. Un mur de casques et de boucliers qui avançait, qui écrasait tout. Augustin avait vu le type devant lui tomber, se faire piétiner. Il avait voulu l'aider, s'était penché, avait reçu un coup de matraque sur l'épaule.
La douleur, fulgurante. Et puis la rage.
Quelque chose avait lâché. Pas une décision. Pas une pensée. Une rupture. Le corps qui agit avant le cerveau.
Il avait saisi le bras du CRS. L'avait tiré en arrière. Et frappé.
Le poing contre la visière. La douleur dans les phalanges. Le casque qui bascule. Le CRS qui recule, trébuche, tombe.
Ce n'était pas de la violence politique. C'était de la rage pure. Animale. La perte de tout contrôle. La bête acculée qui mord.
Après, les mains qui l'agrippaient par-derrière. Le sol qui se rapproche. Le plastique des serflex qui mord les poignets. Le bitume froid contre sa joue. Le genou dans son dos.
Il avait pensé à Aude. À Amory. À tout ce qu'il venait de perdre.
Garde à vue. Quarante-huit heures.
Une cellule de trois mètres sur deux, un banc en béton, une lumière qui ne s'éteignait jamais. Des interrogatoires, des questions, des menaces. Un avocat commis d'office qui lui conseillait de plaider coupable.
« Violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique. C'est du lourd, monsieur Moritz. Vous risquez trois ans. »
Trois ans. Le chiffre tournait dans sa tête. Amory aurait douze ans quand il sortirait. Douze ans sans père.
On l'avait libéré sous contrôle judiciaire. Interdiction de manifester, pointage au commissariat deux fois par semaine, interdiction de quitter le département. Il avait attendu le procès. Huit mois.
Novembre 2019. Le tribunal. Il avait plaidé coupable.
Le procureur avait requis dix-huit mois ferme. Le juge en avait donné douze, dont deux avec sursis. Dix mois ferme. Mandat de dépôt à l'audience.
On l'avait emmené directement. Aude était dans la salle. Elle n'avait pas pleuré.
Maison d'arrêt de Strasbourg-Elsau. Bâtiment B, cellule 247. Vue sur le parking.
Samir était arrivé deux semaines après lui.
Grand, large, une barbe grise mal taillée, des avant-bras couverts de tatouages. Cinquante ans, ancien docker à Marseille, monté dans le Nord pour suivre une femme qui l'avait quitté. Il s'était retrouvé sur les ronds-points de Haguenau, puis dans les manifs de Strasbourg, puis ici.
« T'as fait quoi ? »
« J'ai cogné un CRS. »
« Il est mort ? »
« Non. »
Samir avait souri. Un sourire sans joie.
« Moi j'en ai envoyé un à l'hôpital. Ils m'ont mis circonstances aggravantes. »
Ils avaient partagé la cellule pendant six mois. Les nuits à parler de tout et de rien. La politique, les femmes, les regrets. Les livres qu'ils s'échangeaient, récupérés à la bibliothèque de la prison. Samir lisait du polar, du Manchette, du Izzo. Augustin lui avait fait découvrir le Comité invisible, Debord. Ils n'étaient pas d'accord sur tout. Ils étaient d'accord sur l'essentiel.
Un soir, Samir lui avait dit :
« Quand tu sors, si t'as besoin, tu m'appelles. N'importe quoi. Je serai là. »
Augustin l'avait regardé. Il ne savait pas encore qu'un jour il appellerait.
Aude était venue trois fois.
La première, elle avait pleuré. La deuxième, elle avait crié. La troisième, elle n'avait rien dit. Elle était restée assise de l'autre côté de la vitre, les mains à plat sur la table, et elle l'avait regardé. Longtemps. Puis elle s'était levée et elle était partie.
Il avait compris qu'elle ne reviendrait pas.
Il était sorti en septembre 2020.
Dix mois. Le monde avait changé. Le Covid, les masques, les confinements. Les gilets jaunes avaient disparu des ronds-points, dispersés par le virus autant que par les matraques. Certains étaient morts. D'autres étaient en prison. D'autres avaient abandonné.
Aude l'attendait à la sortie. Elle avait maigri. Ses yeux étaient cernés, ses cheveux plus courts. Elle ne souriait pas.
« Amory est chez ma mère. »
« Comment il va ? »
« Il va. »
Ils avaient marché jusqu'à la voiture sans rien dire. Augustin regardait les rues, les gens, les vitrines. Tout lui semblait trop grand, trop bruyant, trop rapide. Il avait passé dix mois dans une boîte de trois mètres sur deux. Il ne savait plus marcher dans le monde.
Ils avaient essayé.
Il s'était installé dans la chambre d'amis de l'appartement du quai des Bateliers. Pas dans le lit conjugal. Plus jamais dans le lit conjugal. Mais dans la même maison, sous le même toit, pour Amory.
L'imprimerie l'avait viré pour abandon de poste. Il avait trouvé des petits boulots, du travail au noir, des missions d'intérim. Rien qui dure.
Et puis Céleste était arrivée.
Un accident, une surprise, un miracle. Augustin avait pleuré quand Aude lui avait annoncé. Pour la première fois depuis la prison. Il avait juré que cette fois serait différente. Qu'il serait là, qu'il tiendrait, qu'il serait un père.
Céleste était née en décembre 2022. Trois kilos deux, les yeux de sa mère, les mains de personne.
Il n'avait pas tenu.
Le divorce était venu un an plus tard.
Pas une dispute. Pas une crise. Juste l'usure. Le poids de tout ce qu'ils ne se disaient plus. Les silences au petit-déjeuner. Les regards qui ne se croisaient plus. Aude qui travaillait de plus en plus tard. Augustin qui ne trouvait rien.
Un soir de décembre 2023, elle lui avait tendu une enveloppe.
« Je demande le divorce. »
Il avait regardé les papiers. Son nom, le nom d'Aude, les articles de loi. Tout était déjà rempli. Il n'y avait plus qu'à signer.
« Les enfants ? »
« Garde alternée. Un week-end sur deux, la moitié des vacances. »
« D'accord. »
Il avait signé.
Il avait pris un studio à Hautepierre. Vingt-huit mètres carrés, quatrième étage, vue sur le parking. Céleste avait un an quand il était parti. Elle ne se souviendrait pas de l'époque où ses parents vivaient ensemble.
C'était peut-être mieux comme ça.
Parfois, la nuit, il pensait aux ronds-points.
Au café sucré dans le gobelet en plastique. Aux visages autour du brasero. Aux discussions qui duraient jusqu'à l'aube. À cette certitude, brève, fragile, qu'ils pouvaient changer quelque chose.
Il pensait à son père. Patrick. Quarante ans de lutte pour rien. Une médaille de la CGT, une pension de misère, un enterrement sous la pluie.
Il pensait à Amory. Dix ans en 2019, le jour de l'arrestation. Il l'avait emmené une fois sur le rond-point, un dimanche après-midi. Amory avait regardé les gilets jaunes, les banderoles, les braseros. Il n'avait rien dit.
Maintenant Amory avait seize ans. Il portait des Nike à cent cinquante euros et ne parlait jamais des gilets jaunes. Il ne parlait jamais de son père non plus.
La transmission avait échoué.
Mais il restait Céleste.
Trois ans. Une petite fille qui dessinait des bonshommes orange et qui croyait que son père sentait la cannelle.
C'est ce qu'il se disait, les nuits où il ne dormait pas. Dans cette chambre de vingt-huit mètres carrés, face au parking et aux lampadaires orange. C'est ce qu'il se disait pour tenir.
Peut-être qu'elle, elle verrait un monde différent.
Peut-être.