Le fils
Le samedi, Augustin se leva tôt.
Il avait dormi trois heures, peut-être quatre. Le radiateur avait tourné toute la nuit, le compteur avec. Il ne voulait pas que les enfants aient froid.
Il rangea le studio. Plia la couverture sur le lit, poussa les cartons contre le mur, nettoya l'évier où traînait une assiette de la veille. Il passa un coup d'éponge sur la table en formica, vida la poubelle, aéra cinq minutes malgré le froid.
Vingt-huit mètres carrés. Un lit, une table, deux chaises, un coin cuisine. La fenêtre donnait sur le parking et les tours d'en face. Les murs étaient beiges, le lino marron, les plinthes décollées par endroits.
Il regarda l'ensemble. C'était propre. C'était aussi ce que c'était.
Il compta ce qui restait dans l'enveloppe blanche. Deux cent soixante-huit euros. Moins le loyer impossible, moins la pension impossible, moins tout le reste.
À dix heures moins cinq, il descendit.
D'habitude, il travaillait le samedi. D'habitude, Aude déposait les enfants le dimanche matin, quand il avait son jour de repos. Mais il n'y avait plus de travail, plus d'horaires, plus de d'habitude. Il l'avait appelée jeudi soir pour lui dire. Elle n'avait pas posé de questions. Elle avait juste dit : « Je te les amène samedi matin, je les récupère à dix-huit heures. »
Il attendit devant l'entrée de l'immeuble, les mains dans les poches de son blouson. Le froid mordait. Le parking était presque vide, juste la 205 couverte de givre et deux autres voitures qu'il ne connaissait pas. Quelque part dans les étages, une fenêtre ouverte laissait échapper une odeur de merguez grillée et le son d'une radio arabe.
La Clio grise tourna dans le parking à dix heures trois. Augustin la regarda se garer à côté de la 205, celle qui ne démarrera plus. Aude coupa le moteur, descendit.
Elle portait un manteau bleu marine, une écharpe grise. Elle avait attaché ses cheveux. Elle avait l'air fatiguée, mais elle avait toujours l'air fatiguée ces derniers temps.
La portière arrière s'ouvrit. Céleste avait détaché sa ceinture toute seule. Elle savait faire maintenant, elle le rappelait à tout le monde. Elle jaillit comme un ressort, courut vers lui.
« Papa ! »
Il s'accroupit, la reçut dans ses bras. Elle sentait le shampooing à la fraise et le lait chocolaté. Trois ans, les joues rondes, les yeux de sa mère.
« Ma puce. »
Il la serra fort, trop fort peut-être. Elle se tortilla pour se dégager, lui montra son sac à dos.
« J'ai pris mes feutres ! Et mon cahier de coloriage ! »
« Super. On fera des dessins. »
Derrière, la portière passager s'ouvrit. Amory descendit.
Seize ans. Grand, presque un mètre quatre-vingts. Les épaules larges, la mâchoire de son père, le regard ailleurs. Il portait une North Face noire, un jean slim, des Nike blanches immaculées. À son poignet, une Apple Watch. Au cou, des AirPods dont un pendait hors de l'oreille.
Il ne dit pas bonjour. Il regarda l'immeuble. Les tours autour. Le parking défoncé. La 205 rouillée à côté de la Clio de sa mère.
Augustin se releva, Céleste accrochée à sa jambe.
« Salut, fiston. »
Amory fit un signe de tête. Un mouvement minimal, les yeux toujours ailleurs.
Aude s'approcha. Elle portait un sac avec les affaires de Céleste. Rechange, doudou, un livre.
« Ça va ? »
« Ça va. »
Elle le regarda. Pas longtemps, mais assez. Elle avait vu quelque chose, compris quelque chose. Elle ne dit rien.
« Je te les récupère à dix-huit heures ? »
« D'accord. »
Elle tendit le sac. Augustin le prit. Leurs doigts ne se touchèrent pas.
« Amory, tu m'appelles si tu veux rentrer plus tôt. »
Le gamin haussa les épaules. Aude se pencha vers Céleste, l'embrassa sur le front.
« À ce soir, ma puce. Sois sage. »
« Oui maman ! »
Aude remonta dans la Clio. Avant de démarrer, elle regarda Augustin une dernière fois. Pas de reproche, pas de pitié. Juste ce regard qui disait qu'elle savait, qu'elle voyait, qu'elle ne pouvait rien faire.
La Clio sortit du parking. Augustin la regarda disparaître au bout de la rue.
Dans l'escalier, Céleste comptait les marches.
« Un, deux, trois, quatre... »
Amory montait derrière, le téléphone à la main, les yeux sur l'écran. Il ne regardait pas les murs tagués, les boîtes aux lettres défoncées, l'odeur de friture qui filtrait sous une porte au deuxième.
Au quatrième, Augustin ouvrit. Céleste entra en courant, grimpa sur une chaise près de la fenêtre. Elle aimait regarder le parking d'en haut.
« Je vois la voiture de maman ! Elle est partie ! »
Amory resta sur le seuil.
C'était la première fois qu'il venait. La première fois qu'il voyait où son père vivait. Il regardait le studio. Le lit défait qu'Augustin avait refait. Les cartons empilés contre le mur. Le coin cuisine avec ses deux plaques, son frigo qui ronronnait trop fort. La table en formica où il avait posé un bol, des céréales, du lait. Vingt-huit mètres carrés pour une vie.
Il ne dit rien. Il entra, ferma la porte derrière lui, s'assit sur une des deux chaises. Il n'enleva pas son blouson.
« Tu veux boire quelque chose ? »
« Non. »
Augustin regarda son fils. La North Face à trois cents euros. Les Nike à cent cinquante. L'Apple Watch au poignet, quatre cents, peut-être cinq. Plus de mille euros sur le dos d'un gamin de seize ans. L'argent d'Aude, l'argent des grands-parents, l'argent qu'il n'avait pas.
Amory regardait son téléphone.
« On va aller au parc tout à l'heure. Avec ta sœur. Tu viens ? »
« Si tu veux. »
Le parc était entre les tours, à cinq minutes à pied.
Un rectangle de pelouse jaunie, des balançoires, un toboggan, des bancs en béton. Quelques arbres dénudés. Au fond, un terrain de basket où trois types tapaient dans un ballon. Le bruit du ballon sur le bitume, régulier, sourd. Des gamins criaient quelque part, invisibles. Le vent soufflait entre les barres, portant une odeur de terre mouillée et de béton froid. Au loin, le ronronnement de la rocade.
Céleste courut vers les balançoires.
« Papa, pousse-moi ! »
Augustin la suivit. Il la souleva, l'installa sur le siège, commença à pousser. Elle riait, les cheveux au vent, les pieds qui battaient dans le vide.
« Plus haut ! Plus haut ! »
Il poussa plus fort. Elle criait de joie. Son rire rebondissait entre les façades grises, incongru, vivant.
Amory était resté en retrait, assis sur un banc, le téléphone à la main. Il n'avait pas enlevé ses AirPods. Il ne regardait pas sa sœur, ne regardait pas son père. Il regardait l'écran, les pouces qui tapaient, le monde qui existait ailleurs.
Augustin le voyait, du coin de l'œil. Son fils sur ce banc de béton gris, au milieu des tours, avec ses fringues de fils de cadre sup. Il faisait tache. Non, c'était le décor qui faisait tache autour de lui. Le décor où vivait son père.
« Papa ! Regarde ! »
Céleste avait lâché une main de la chaîne, faisait un signe. Augustin lui fit signe en retour. Elle rit, se raccrocha.
« T'as vu ? J'ai fait comme les grands ! »
« T'es une très grande petite fille. »
Elle voulut descendre. Augustin l'aida, elle courut vers le toboggan. Il la suivit, l'accompagna, la rattrapa en bas. Ses petites mains froides dans les siennes.
« Encore ! »
Elle remonta. Il la rattrapa. Elle remonta. Il la rattrapa. Chaque fois, elle riait. Chaque fois, il la serrait une seconde de trop avant de la lâcher.
Amory n'avait pas bougé.
À midi, ils rentrèrent.
Augustin prépara des pâtes. Celles du Lidl, avec du fromage râpé et une boîte de sauce tomate.
Céleste mangeait avec appétit, racontait des histoires de l'école, de sa copine Emma, du chat de la voisine qui s'appelait Patate.
« Et Patate, il a mangé une souris ! Une vraie ! Avec la queue et tout ! »
« C'est dégoûtant », dit Augustin.
« Non, c'est rigolo ! »
Elle enfourna une bouchée de pâtes, continua à parler la bouche pleine.
Amory regardait son assiette. Il avait pris trois fourchettes, reposé les couverts.
« T'as pas faim ? »
« Pas trop. »
« Mange un peu quand même. »
Il prit une bouchée, mâcha lentement, reposa la fourchette.
Augustin le regarda. Son fils. Son premier. Le bébé qu'il avait tenu dans ses bras à la maternité, le gamin qui avait appris à faire du vélo sur les quais, l'enfant qui lui sautait au cou quand il rentrait du travail.
« Ça va au lycée ? »
« Ouais. »
« Les notes ? »
« Ça va. »
« Ta mère m'a dit que t'avais des options pour l'année prochaine. »
« Ouais. »
Trois « ouais ». Pas un mot de plus. Augustin sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Il insista.
« Tu sais ce que tu veux faire ? »
Amory leva les yeux. Pour la première fois depuis le matin, il regarda son père.
« Une école de commerce. Ou de management. »
Augustin ne dit rien. Une école de commerce. Manager. Gérer des flux, optimiser des process, faire du fric. Tout ce qu'il avait combattu, tout ce qu'il avait refusé, tout ce qui l'avait broyé.
« C'est bien. Si c'est ce que tu veux. »
Amory le regarda encore. Il y avait quelque chose dans ses yeux. Pas de la colère. Pas du mépris. Quelque chose de pire. De la distance.
« C'est ce qui marche. »
Augustin ne répondit pas. Céleste demanda du fromage. Il lui en râpa, en silence.
L'après-midi, Céleste fit la sieste sur le lit.
Augustin l'avait bordée avec la couverture, tiré le rideau pour faire l'obscurité. Elle s'était endormie en trois minutes, le pouce dans la bouche, le doudou serré contre elle.
Amory était assis à la table, le téléphone posé devant lui, les AirPods rangés pour une fois. Il regardait par la fenêtre. Le parking, les voitures, les tours d'en face. Le ciel gris de décembre qui pesait sur tout. La lumière était terne, sans ombre, une lumière d'aquarium sale.
Augustin s'assit en face.
Ils restèrent un moment sans parler. Le frigo ronronnait. Un robinet gouttait quelque part. Dehors, une voiture passa, de la musique trop forte, des basses qui firent vibrer les vitres. Puis le silence revint, épais.
« T'as plus de boulot. »
Ce n'était pas une question. Augustin regarda son fils.
« Comment tu sais ? »
« Maman l'a dit à quelqu'un au téléphone. J'ai entendu. »
Évidemment. Aude qui parlait à sa sœur, ou à une amie. Amory qui traînait pas loin, qui entendait tout, qui ne disait rien.
« C'est vrai. Depuis jeudi. »
Amory ne répondit pas. Il regardait la fenêtre, le parking, les tours. Ses doigts tapotaient sur la table, un rythme nerveux.
« Tu vas faire quoi ? »
« Je sais pas encore. Chercher autre chose. »
« Où ? »
Augustin ne répondit pas. Il n'avait pas de réponse. Où ? Partout et nulle part. Les agences d'intérim, les annonces en ligne, les refus, les silences. Son CV avec le trou de dix mois, son casier avec les mentions. Où ?
Il pensa brièvement à ce qu'il avait vu au marché. L'enveloppe kraft, les billets, Oksana qui avait disparu. Des gens bien placés, avait dit Jo. Vogel. C'est lui qui tient tout ça. Mais ça, c'était un autre problème. Un problème qu'il ne pouvait pas régler.
Amory se retourna. Il regarda son père. Vraiment. Le studio autour, les murs beiges, le lino marron, la fenêtre sale. Et son père au milieu, avec son pull élimé, sa barbe de trois jours, ses cernes.
Puis son regard descendit sur le poignet d'Augustin. La montre. La Serica 5303, cadran bleu nuit, lunette céramique bleu cristallin, bracelet acier. La montre qu'il portait depuis trois ans, qu'il avait payée avec ses économies de l'imprimerie, quand il croyait encore à quelque chose.
Amory regarda la montre de son père. Puis il regarda son propre poignet. L'Apple Watch, écran noir, surface lisse. Un cadeau des grands-parents maternels pour ses seize ans.
Augustin se souvenait de ce qu'il lui avait offert, lui. Une Baltic Aquascaphe. Cadran noir, boîtier acier brossé, mouvement automatique. Une montre de plongée française, sobre, robuste, faite pour durer. Il avait économisé six mois pour l'acheter. Six mois de missions d'intérim, de fins de mois difficiles. Parce qu'il voulait lui transmettre quelque chose. L'idée qu'un objet pouvait avoir du sens au-delà de son prix. Que le temps n'était pas un flux de notifications.
Amory l'avait portée une semaine. Peut-être deux. Puis l'Apple Watch était arrivée, et la Baltic avait disparu dans un tiroir.
« C'est quoi ton plan, papa ? »
Sa voix avait changé. Plus dure. Plus froide.
« Mon plan ? »
« Pour t'en sortir. C'est quoi ? »
Augustin sentit quelque chose se fissurer. La question de son fils. La vraie question. Pas « ça va aller ? », pas « t'as besoin d'aide ? ». C'est quoi ton plan. Comme si la vie était un business model, une stratégie, un pitch à défendre.
« J'en sais rien, Amory. Je vais chercher du travail. Me débrouiller. Comme toujours. »
« Comme toujours. »
Amory répéta les mots, lentement. Il y avait quelque chose dans sa voix. Du dégoût, peut-être. Ou de la fatigue. La fatigue d'un gamin de seize ans qui en a marre d'avoir un père qui se débrouille.
« T'as quarante ans, papa. T'habites dans vingt-huit mètres carrés à Hautepierre. T'as pas de boulot, pas d'argent, pas de voiture qui marche. Et tu te débrouilles. »
« Amory. »
« Non mais c'est vrai. C'est quoi la suite ? Dans cinq ans, t'es où ? Dans dix ans ? »
Augustin ne répondit pas. Il n'avait rien à répondre. Son fils avait raison. C'était ça le pire. Il avait raison.
« T'as tout foutu en l'air. Les manifs, la prison, le reste. T'avais un boulot, une maison, une famille. T'as tout pété. Pour quoi ? Pour rien. Ça a servi à rien. »
« C'était pas pour rien. »
« Ah ouais ? Ça a changé quoi ? »
Augustin chercha une réponse. Les gilets jaunes, les ronds-points, les samedis dans le froid. La colère, l'espoir, la fraternité. Tout ce qu'il avait cru, tout ce qu'il avait voulu. Et après ? Macron réélu, les riches plus riches, les pauvres plus pauvres. Ça a changé quoi ?
« On a essayé. On s'est battus. »
« Et t'as perdu. »
Silence.
Sur le lit, Céleste bougea dans son sommeil. Un petit bruit, un soupir. Augustin la regarda. Sa fille. Son dernier espoir. Elle ne comprenait pas encore. Elle ne jugeait pas encore.
Amory se leva. Il prit son téléphone, le glissa dans sa poche.
« Je veux pas finir comme toi. »
Les mots tombèrent dans le silence. Nets, précis, définitifs.
Augustin leva les yeux vers son fils. Le garçon qu'il avait porté, bercé, aimé. Le garçon qui le regardait maintenant avec les yeux du monde. Un loser. Un raté. Un type qui n'a pas compris les règles du jeu.
Il voulut répondre quelque chose. Expliquer. Défendre ce qu'il avait été, ce qu'il avait voulu être. Mais les mots ne venaient pas. Ou alors ils ne servaient à rien.
Amory regarda une dernière fois le studio. Les murs, le lit, la fenêtre sur les tours.
« J'appelle maman. Je rentre. »
« Amory... »
Augustin tendit la main vers lui. Un geste instinctif, une ébauche. Sa main resta suspendue une seconde, puis retomba sur la table.
« C'est bon. »
Amory sortit son téléphone, tapa un message. Trois secondes. Envoyé.
« Je prends le tram. Maman me récupère à l'arrivée. »
« Je peux te raccompagner à l'arrêt. »
« C'est bon, je te dis. »
Il enfila ses AirPods, mit sa capuche. À la porte, il s'arrêta. Il ne se retourna pas.
« Salut. »
La porte se referma.
Augustin resta assis. Il entendit les pas de son fils dans l'escalier. La porte de l'immeuble qui claquait. Puis plus rien.
Par la fenêtre, il le vit traverser le parking, les mains dans les poches, la capuche sur la tête. Il marchait vers l'arrêt de tram, sans se retourner. Une silhouette noire entre les voitures garées, qui rapetissait, qui disparaissait au coin de la barre d'en face.
Il était parti.
Sur le lit, Céleste dormait toujours. Sa respiration régulière, le doudou serré contre elle. Elle n'avait rien entendu.
Il regarda sa montre. La Serica. Les aiguilles qui tournaient, le cadran bleu nuit, la lunette bleu cristallin. Une montre mécanique, sans pile, sans écran, sans notification. Une montre qui ne servait qu'à donner l'heure.
Il avait voulu transmettre quelque chose. La Baltic, les livres, les idées. L'idée qu'il y avait autre chose que le flux, la consommation, la course.
Amory portait une Apple Watch. La Baltic dormait dans un tiroir.
Céleste se réveilla vers seize heures.
Elle demanda où était son frère. Augustin dit qu'il était parti, qu'il avait des choses à faire. Elle n'insista pas. À trois ans, on ne pose pas trop de questions.
Ils firent des dessins. Céleste dessina une maison avec un jardin, un soleil jaune, une famille devant la porte. Quatre personnages : un grand, un moyen, un petit, un tout petit.
« C'est qui ? »
« C'est nous. Toi, maman, Amory et moi. »
Augustin regarda le dessin. La famille qu'ils n'étaient plus. La maison qu'il n'avait plus. Le jardin qu'il n'avait jamais eu.
« Il est beau. »
Céleste sourit. Elle prit un autre feutre, ajouta des fleurs. Des fleurs rouges, jaunes, bleues. Des fleurs qui n'existaient pas en décembre.
« Et là c'est le chat Patate ! »
Elle dessina une forme orange avec des moustaches.
« Il est gros parce qu'il mange des souris. »
Augustin sourit. Pour la deuxième fois de la journée.
Vers dix-huit heures, Aude vint chercher Céleste.
Elle ne monta pas. Augustin descendit avec la petite, le sac à dos, les dessins roulés dans un élastique.
Aude était devant la Clio, les bras croisés. Il faisait nuit, les lampadaires orange éclairaient le parking. Le froid était tombé d'un coup avec l'obscurité.
Elle ne dit rien sur Amory. Augustin non plus. Elle savait, probablement. Il lui avait envoyé un message en partant, elle l'avait récupéré au tram. Ils n'avaient pas besoin d'en parler.
Céleste embrassa son père.
« À bientôt papa ! »
« À bientôt ma puce. »
Elle monta dans la voiture, attacha sa ceinture toute seule. Fière.
Aude resta un instant. Elle regarda Augustin. Le même regard que le matin. Pas de reproche, pas de pitié. Juste cette fatigue, cette tristesse, cette distance.
« Prends soin de toi. »
Elle monta, démarra, partit.
Augustin remonta.
Le studio était vide. L'assiette de pâtes d'Amory, à peine touchée, était encore sur la table. Les dessins de Céleste, éparpillés. L'odeur de shampooing à la fraise, déjà en train de disparaître.
Il s'assit sur le lit. Il ne bougea pas pendant longtemps.
Je veux pas finir comme toi.
Son fils avait choisi son camp. Le camp de ceux qui gagnent, qui consomment, qui ne posent pas de questions. Le camp d'en face.
Augustin pensa à son propre père. Ouvrier chez Eternit, syndicaliste CGT, mort à cinquante-huit ans d'un cancer de l'amiante. Mésothéliome pleural, les médecins avaient dit. Une mort lente, étouffante. Il se souvenait des derniers mois. L'oxygène, les tuyaux, la peau grise. Son père qui n'arrivait plus à parler mais qui serrait encore le poing quand on parlait du patron à la télé.
Comme des milliers d'autres. L'État savait, le patronat savait, tout le monde savait. Personne en prison. Des indemnisations dérisoires, des procès sans fin, des veuves qui mouraient avant le verdict.
Est-ce qu'il l'avait déçu, lui aussi ? Est-ce qu'il avait eu honte, adolescent, de ce père en bleu de travail qui parlait trop fort et croyait encore aux lendemains qui chantent ?
Non. Il avait été fier. Fier de la colère, fier de la lutte, fier de ne pas plier.
Mais c'était une autre époque. Une époque où la révolte avait encore un sens. Où perdre n'était pas la fin de tout.
Aujourd'hui, perdre était juste perdre.
Il ne dîna pas.
Il resta assis dans le noir, à écouter les bruits de l'immeuble. Une télé quelque part, des voix, une porte qui claque. La vie des autres, à travers les murs. Un couple qui s'engueulait à l'étage du dessus. Un bébé qui pleurait, quelque part, loin.
À vingt-trois heures, il se coucha.
Il regarda le plafond. Les fissures, les traces d'humidité, la lampe qu'il n'avait pas changée depuis son arrivée.
Il pensa à Céleste. À son dessin. La maison, le jardin, la famille devant la porte. Le chat Patate.
Il pensa à Amory. À ses yeux froids, à ses mots précis.
Je veux pas finir comme toi.
Il ferma les yeux.
Le futur était mort.
Le sommeil ne vint pas.