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Interlude

Aude

Le réveil sonna à six heures. Aude l'éteignit avant la deuxième sonnerie, par réflexe, pour ne pas réveiller Céleste.

Elle resta un moment immobile dans le noir. Le radiateur claquait doucement contre le mur. De l'autre côté de la cloison, la respiration de sa fille, régulière, paisible. Trois ans et elle dormait encore comme un bébé, les poings serrés, la bouche entrouverte.

Aude se leva. Le parquet craqua sous ses pieds. Elle traversa le couloir sans allumer, longea la porte de la chambre d'Amory. Fermée. Il dormait encore, ou faisait semblant. Seize ans et déjà ce mur entre eux, cette façon de disparaître dans son téléphone, ses écouteurs, son monde.

La salle de bain. L'eau froide sur le visage. Le miroir qu'elle évitait le matin, par habitude, parce qu'elle savait ce qu'elle y verrait. Les cernes. Les cheveux qu'il faudrait attacher. Les rides qui n'étaient pas là il y a cinq ans.

✦ ✦ ✦

L'appartement du quai des Bateliers faisait cinquante-deux mètres carrés. Deux chambres, un salon-cuisine, une salle de bain sans fenêtre. Au troisième étage d'un immeuble du XVIIIe siècle, façade ocre, volets verts. Vue sur l'Ill et les péniches amarrées. C'était joli, de loin. De près, c'était le loyer qui bouffait la moitié du salaire, les fenêtres qui fermaient mal, le voisin du dessus qui regardait la télé jusqu'à deux heures du matin.

Elle avait gardé l'appartement après le divorce. Pour les enfants, pour l'école, pour ne pas tout casser d'un coup. Augustin était parti. Il avait trouvé le studio à Hautepierre, vingt-huit mètres carrés à l'autre bout de la ville. Elle ne l'avait jamais vu. Elle ne voulait pas le voir.

Dans la cuisine, elle prépara le café. La cafetière italienne, celle qu'ils avaient achetée ensemble à Trieste, le voyage de leurs dix ans de mariage. Il y a une éternité. Une autre vie. L'odeur du café qui montait, âcre et chaude, la seule chose qui ressemblait encore à un réconfort.

Elle sortit le lait pour Céleste, les céréales pour Amory. Prépara le sac de la petite : change, eau, goûter, crayons. Le sac à dos licorne, rose et violet, avec la corne qui brillait.

Six heures quarante. Elle alla réveiller Céleste.

✦ ✦ ✦

À sept heures, Amory sortit de sa chambre. Il portait un jean noir, un sweat à capuche gris, des baskets blanches. L'uniforme. Il attrapa un bol, versa des céréales, du lait, mangea debout devant l'évier en regardant son téléphone.

« Tu rentres à quelle heure ce soir ? »

« J'sais pas. »

« T'as cours jusqu'à quand ? »

« Dix-sept heures. Peut-être dix-huit, j'ai un truc. »

Un truc. Ça pouvait être n'importe quoi. Une heure de colle, une répétition de théâtre, un entraînement. Ou rien, juste traîner avec ses potes devant le lycée, fumer des cigarettes en regardant passer les trams.

Le lycée Kléber était à dix minutes à pied. Un bâtiment imposant, néoclassique, avec des colonnes et un fronton. L'un des meilleurs lycées de Strasbourg, classes prépa, taux de réussite au bac de quatre-vingt-dix-huit pour cent. Amory y était entré en seconde, sur dossier. Il avait les notes, il avait le niveau. Ce qu'il n'avait plus, c'était l'envie.

Aude le regardait manger. Il avait grandi de dix centimètres en un an. Les épaules larges de son père, la mâchoire carrée. Mais le regard, le regard était ailleurs. Éteint, ou juste absent.

« Tu vois ton père samedi. Avec Céleste. »

Il fit oui de la tête sans lever les yeux de son écran.

« Je sais. »

« Tu veux toujours y aller ? »

Un haussement d'épaules. Le geste universel des adolescents. Ça veut dire oui, ça veut dire non, ça veut dire laisse-moi tranquille.

« Amory. »

Il leva les yeux. Une seconde, pas plus.

« Quoi ? »

« Rien. »

Elle aurait voulu lui dire quelque chose. Lui demander comment il allait, vraiment. Lui parler de son père, de ce qui s'était passé, de ce qui se passait maintenant. Mais les mots ne venaient pas. Ils ne venaient plus depuis longtemps.

Amory posa son bol dans l'évier, attrapa son sac, son blouson.

« J'y vais. »

« Bonne journée. »

La porte claqua. Elle resta seule dans la cuisine, le café qui refroidissait dans sa tasse.

✦ ✦ ✦

À sept heures et demie, elle déposa Céleste à l'école Sainte-Madeleine. L'école maternelle était à trois minutes à pied, rue Sainte-Madeleine. Un bâtiment ancien, une cour immense bordée de marronniers dépouillés par l'hiver. Périscolaire le matin, cantine le midi, périscolaire le soir. Trois cent vingt euros par mois, prélèvement automatique, plus les sorties, plus les photos de classe, plus les cadeaux pour les maîtresses.

Céleste embrassa sa mère et courut vers le portail sans se retourner. Une ATSEM l'accueillit, la prit par la main, l'emmena vers le bâtiment.

Aude resta un instant devant la grille. D'autres parents déposaient leurs enfants, pressés, le téléphone à la main, les yeux ailleurs. Le froid montait de l'Ill toute proche, un froid humide qui s'insinuait sous le manteau.

Elle repartit. Le quai des Bateliers luisait de givre. Elle remonta vers la station de tram, croisa des étudiants qui sortaient de soirée, des employés qui marchaient vite, le col relevé. Une odeur de pain chaud sortait de la boulangerie au coin de la rue. Elle ne s'arrêta pas.

✦ ✦ ✦

Le bureau du service AEMO était avenue de Colmar, dans un immeuble des années soixante-dix, béton et fenêtres carrées. Aude y passait une heure le matin, pour les réunions d'équipe, les points sur les dossiers, la paperasse. Le reste du temps, elle était dehors. Dans les appartements, les cages d'escalier, les salles d'attente des tribunaux.

Ce matin-là, il y avait une réunion de synthèse pour le cas Yilmaz. Samira, sept ans. Mère seule, trois enfants, logement insalubre à Cronenbourg. Le père était en Turquie, ou en prison, personne ne savait. La mère travaillait de nuit dans un entrepôt Amazon, dormait le jour, laissait les enfants se débrouiller.

Autour de la table, il y avait Aude, sa cheffe de service, une assistante sociale de la CAF, et un éducateur stagiaire qui prenait des notes sans lever les yeux.

« La situation se dégrade », dit Aude. « Samira ne va plus à l'école depuis trois semaines. La mère dit qu'elle est malade, mais je n'ai vu aucun certificat. L'appartement... »

Elle chercha ses mots.

« L'appartement est dans un état critique. Pas de chauffage depuis un mois. Les enfants dorment tous dans la même pièce, sur des matelas au sol. La petite a des poux, des caries non soignées, et un retard de langage important. »

La cheffe de service acquiesça sans un mot. Elle avait cinquante-cinq ans, vingt-huit ans de métier, le regard de quelqu'un qui a tout vu et qui ne s'étonne plus. Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Dix heures moins le quart. La réunion suivante était à dix heures.

« Tu préconises quoi ? »

« Un signalement. Une demande de placement, au moins pour Samira. »

« Et les deux autres ? »

« Le grand a quatorze ans, il se débrouille. Le moyen a dix ans, il est suivi par l'école. Mais Samira... »

Aude s'arrêta. Elle pensa à la dernière visite. La petite assise par terre, dans le noir, qui jouait avec un bout de carton. Ses yeux qui s'étaient levés vers Aude. Pas de sourire, pas de peur. Juste une attente vide.

« Le problème », dit la cheffe, « c'est qu'il n'y a pas de place. Ni au foyer, ni en famille d'accueil. J'ai appelé la semaine dernière pour un autre cas, priorité absolue, et on m'a dit d'attendre janvier. »

Silence autour de la table.

« Janvier », répéta Aude.

« Janvier. Au mieux. »

L'assistante sociale de la CAF feuilletait le dossier sans rien dire. Elle avait un autre rendez-vous à dix heures trente, de l'autre côté de la ville. Le stagiaire avait arrêté de prendre des notes. Trois mois de stage et il avait déjà appris l'essentiel : ne pas lever les yeux, ne pas poser de questions, ne pas s'attacher.

« En attendant ? » demanda Aude.

« En attendant, tu continues le suivi. Tu fais ce que tu peux. »

La cheffe referma le dossier. Réunion suivante.

✦ ✦ ✦

Elle sortit de la réunion à dix heures. Dans le couloir, une affiche plastifiée : « La bienveillance, c'est notre force ! » avec un soleil jaune et des mains qui se serraient. Le néon au-dessus grésillait. En dessous, Nadia attendait sur une chaise en plastique.

Une collègue avec qui elle avait commencé, il y a douze ans. Nadia était en arrêt depuis septembre. Burn-out, disait le certificat. Effondrement, disait son visage.

« Tu reprends quand ? »

Nadia haussa les épaules. Elle était venue chercher des papiers, un formulaire pour la mutuelle.

« Je sais pas. Peut-être jamais. »

Elle avait maigri. Ses mains tremblaient un peu quand elle tenait son sac.

« Fais attention à toi », dit Aude.

C'était tout ce qu'il y avait à dire.

✦ ✦ ✦

Onze heures, première visite. Les Hoffmann, à Schiltigheim. Un pavillon propret avec un jardin, une balançoire, un chien qui aboyait derrière la clôture. Le père était commercial, la mère ne travaillait pas. Deux enfants, huit et onze ans. Le signalement était venu de l'école : des bleus sur le bras du petit, des excuses qui ne tenaient pas. Le signalement datait de trois semaines. Trois semaines à circuler de bureau en bureau avant d'atterrir sur la pile d'Aude.

Aude sonna. La mère ouvrit, souriante, apprêtée. Brushing, rouge à lèvres, chemisier repassé. Elle avait préparé du café et des biscuits.

« Madame Moritz, entrez, je vous en prie. »

Elle avait gardé le nom d'Augustin après le divorce. Pour les enfants, pour l'école, pour les papiers. Pour ne pas avoir à expliquer.

Aude entra. Le salon était impeccable. Parquet ciré, photos de famille sur les murs, une console avec des magazines rangés en éventail. Tout était à sa place. Tout était parfait. Une odeur de cire et de fleurs artificielles. Le chien aboyait toujours dehors.

Elle avait vu des dizaines de salons comme celui-là. Elle savait ce que ça voulait dire.

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La visite dura une heure. Les enfants étaient à l'école, le père au travail. La mère parla beaucoup, trop. Elle expliqua les bleus : une chute dans l'escalier, un jeu qui avait mal tourné, une maladresse. Elle souriait sans arrêt, de ce sourire qui ne montait pas jusqu'aux yeux.

Aude prit des notes, posa des questions, écouta les réponses. Elle connaissait la musique. Les mots qui couvraient les silences. Les gestes qui disaient autre chose.

« Je reviendrai la semaine prochaine. Avec les enfants, cette fois. »

« Bien sûr. Quand vous voudrez. »

La mère la raccompagna jusqu'à la porte, toujours souriante. Le chien aboyait toujours.

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Dans la voiture, Aude resta un moment sans bouger. Les mains sur le volant, le regard fixe. Le pare-brise était couvert de givre. Elle mit le chauffage, attendit que ça fonde.

Elle pensa à Augustin.

Pas au Augustin d'aujourd'hui, celui qui vendait du vin chaud place Broglie, celui qu'elle croisait pour déposer Céleste. L'autre. Celui d'avant.

Elle l'avait rencontré à une fête, il y a dix-huit ans. Chez des amis communs, dans un appartement enfumé de la Krutenau. Il parlait fort, riait fort, buvait trop. Il travaillait dans une imprimerie, à l'époque. Il avait des projets, des idées, des colères. Il lisait des livres qu'elle ne comprenait pas, citait des philosophes dont elle n'avait jamais entendu parler.

Elle l'avait trouvé agaçant. Puis attachant. Puis indispensable.

Ils s'étaient mariés trois ans plus tard. Amory était né l'année suivante. Pendant un moment, ça avait ressemblé à une vie.

✦ ✦ ✦

Aude démarra la voiture et reprit la route.

La deuxième visite était à Cronenbourg, chez les Yilmaz. Samira, sept ans, les yeux vides.

L'appartement était au cinquième étage d'une barre HLM, escalier B. L'ascenseur était en panne. Aude monta à pied, croisa une femme qui descendait avec un caddie, un gamin qui jouait sur son téléphone assis sur une marche. L'escalier sentait la javel et le chou.

Elle sonna. Personne. Elle sonna encore. Des bruits de pas, une voix d'enfant, puis le silence.

« Madame Yilmaz ? C'est Aude Moritz, du service AEMO. »

Un long moment passa. Puis la porte s'ouvrit, à peine, retenue par une chaîne.

Un œil la regardait. Celui de Samira.

« Maman dort. »

« Je sais, ma puce. Je peux entrer ? »

La petite hésita. Puis elle referma la porte, défit la chaîne, rouvrit.

L'appartement sentait le tabac froid et la friture. Les volets étaient fermés. Dans la pénombre, Aude distingua le salon : les matelas au sol, les vêtements en tas, les assiettes sales sur la table basse. Une télé allumée sans le son, des dessins animés qui clignotaient dans le noir.

Samira retourna s'asseoir par terre, devant la télé. Elle portait un pyjama trop grand, taché. Ses cheveux n'avaient pas été peignés depuis des jours.

Aude s'accroupit à côté d'elle.

« T'as mangé ce matin ? »

La petite fit non de la tête.

« Tu veux que je te prépare quelque chose ? »

Un haussement d'épaules. Cette indifférence des enfants qui ont renoncé à demander.

Aude alla dans la cuisine. Le frigo était presque vide : un fond de lait, des œufs, un paquet de jambon périmé. Elle trouva du pain de mie, fit deux tartines avec ce qui restait de beurre. Le robinet gouttait. Une mouche tournait au-dessus de l'évier.

Quand elle revint, Samira n'avait pas bougé. Elle mangeait en regardant la télé, mécaniquement, sans faim ni plaisir.

✦ ✦ ✦

Aude resta une heure. La mère ne se réveilla pas. Les deux autres enfants étaient à l'école, ou ailleurs, elle ne savait pas. Elle nota ce qu'elle voyait : l'état de l'appartement, l'absence de nourriture, l'enfant livrée à elle-même.

Avant de partir, elle s'accroupit à nouveau devant Samira.

« Je vais revenir, d'accord ? »

La petite fit oui de la tête, sans la regarder.

« Si t'as besoin de quelque chose, tu demandes à la maîtresse. Elle peut m'appeler. »

Pas de réponse.

Aude se releva, sortit, referma la porte derrière elle. Dans l'escalier, elle s'arrêta au troisième étage. Elle s'appuya contre le mur, ferma les yeux. Le néon du palier clignotait.

Trente et un dossiers. Trente et un gamins comme Samira, plus ou moins. Des situations qui empiraient, des solutions qui n'existaient pas, des places qui ne se libéraient jamais.

Elle reprit sa descente.

✦ ✦ ✦

Pause déjeuner. Un café rue de la Krutenau, près du bureau. Elle commanda un sandwich qu'elle mangea sans faim, debout au comptoir, en regardant son téléphone. Le café était bondé, bruyant. Des étudiants riaient à une table. La machine à expresso sifflait.

Un mail de la direction. Objet : « Rappel. Indicateurs trimestriels à renseigner avant le 15/12. » Nombre de visites effectuées, nombre de signalements traités, taux de réponse sous 72 heures. Des cases à cocher, des chiffres à rentrer. Pendant ce temps, Samira mangeait des tartines seule dans le noir.

Un message d'Amory. « Je mange chez Léo ce soir. » Pas de point d'interrogation, pas de demande de permission. Une information.

Elle répondit : « OK. Rentre pas trop tard. »

Elle pensa à lui. Seize ans, grand, les épaules larges de son père, le regard fermé. Il avait été un enfant facile, rieur, câlin. Maintenant il ne parlait plus, ou si peu. Des monosyllabes, des haussements d'épaules, des portes qui claquent.

Elle savait que c'était l'âge. Elle savait aussi que c'était autre chose. Le divorce, la prison de son père, les regards des autres au lycée. « C'est ton père, le gilet jaune ? Celui qui a fait de la taule ? »

Au lycée Kléber, les gosses venaient de bonnes familles. Des profs, des médecins, des cadres sup. Pas des ex-taulards qui vendaient du vin chaud au marché de Noël. Amory n'en parlait jamais. Mais elle savait qu'il portait ça, quelque part, dans ses silences. La honte qu'il ne voulait pas nommer.

✦ ✦ ✦

Elle repensa au procès.

Novembre 2019. Le tribunal de grande instance de Strasbourg. Augustin dans le box, costume gris emprunté, cravate mal nouée. Elle était assise au fond de la salle, seule. Céleste n'était pas encore née. Amory avait dix ans, il était resté chez une voisine.

Le procureur avait parlé de violences en réunion, de dégradations, de rébellion. Huit mois d'images, de ronds-points, de manifestations. Les samedis à attendre qu'il rentre, à guetter les infos, à chercher son visage dans les cortèges gazés. La peur, d'abord. Puis la colère. Puis cette fatigue immense qui avait tout recouvert.

Augustin avait pris dix mois ferme. Vol et dégradation de biens publics, le tarif habituel pour un gilet jaune. Plus violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique. Un CRS qu'il avait frappé pendant une charge, place de la République. Il avait déjà un sursis pour une vieille histoire, avant elle, avant les enfants.

Elle se souvenait de son visage quand le verdict était tombé. Pas de surprise. Pas de révolte. Juste un affaissement, comme si quelque chose s'était vidé d'un coup.

Elle n'avait pas pleuré. Elle n'avait plus de larmes, à ce moment-là. Juste cette pensée, froide, précise : C'est fini.

Elle l'avait regardé s'enfoncer. De loin. Sans rien pouvoir faire.

✦ ✦ ✦

Quatorze heures. Troisième visite.

À dix-sept heures, elle repassait au bureau pour déposer ses notes. Dans le couloir, Bertrand enfilait son manteau. Cinquante-deux ans, vingt-trois ans de service, trente-huit dossiers.

« Tu pars ? »

« J'ai ma fille ce soir. »

Il avait toujours quelque chose. Sa fille, son train, son rendez-vous. Dix-sept heures pile, tous les jours. Les urgences attendraient demain.

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Le soir, elle récupéra Céleste à la sortie du périscolaire. La petite était fatiguée, grognon. Elle avait fait la sieste trop tard, elle ne voulait pas mettre son manteau, elle voulait rester jouer avec Emma.

« On y va, ma puce. Papa te prend samedi matin. »

Le mot « papa » fit l'effet d'un interrupteur. Céleste enfila son manteau, attrapa son sac à dos licorne, courut vers la porte.

Sur le chemin du retour, Céleste trottinait à côté d'elle, sa petite main dans la sienne. Elle racontait sa journée, Emma, le dessin qu'elle avait fait, la chanson de Noël qu'ils apprenaient. Aude écoutait, disait « ah oui », « c'est bien », « tu me montreras ».

Le quai des Bateliers était calme à cette heure. Les réverbères s'allumaient. Une péniche glissait sur l'Ill, ses lumières reflétées dans l'eau noire. L'odeur du fleuve, vase et froid.

Elle pensa à la pension. Trois cents euros, le 5 de chaque mois. Augustin n'avait jamais été en retard, pas une seule fois depuis le divorce. Même quand il n'avait rien, même quand il enchaînait les missions à la journée. Il se débrouillait. Il payait.

Mais le marché de Noël, c'était un CDD. Et après ?

Elle chassa la pensée. Une chose à la fois.

✦ ✦ ✦

L'appartement était silencieux quand elle rentra. Amory n'était pas là. Chez Léo, comme prévu. Elle coucha Céleste, lui lut une histoire, resta un moment assise au bord du lit à regarder sa fille s'endormir. Sur la table de nuit, la veilleuse hippopotame diffusait une lumière rose. Demain elle serait verte, ou bleue. Céleste changeait la couleur tous les soirs, un rituel qu'elle avait inventé toute seule.

Puis elle retourna dans le salon, s'assit sur le canapé, alluma la télé sans le son. Les infos. Des images du marché de Noël, la foule, les lumières, un journaliste qui parlait du froid.

Elle pensa à Augustin, quelque part dans cette foule, derrière un comptoir, à servir du vin chaud.

Elle pensa à ce qu'il avait été. Ce qu'ils avaient été.

Elle pensa à Samira, seule dans l'appartement sombre, qui mangeait des tartines devant la télé.

Elle pensa à Nadia, ses mains qui tremblaient, son « peut-être jamais ».

Elle éteignit la télé, resta dans le noir.

Dehors, le bruit d'une péniche qui passait sur l'Ill. Le claquement du radiateur. Le silence.

Elle aussi, elle tenait.

Mais jusqu'à quand ?