L'enveloppe blanche
Le jeudi, Reitzer l'attendait devant le chalet.
Il était huit heures du matin. Le marché n'ouvrait qu'à onze heures, mais Augustin venait souvent tôt pour vérifier le stock, nettoyer les bonbonnes, préparer les premiers litres de vin chaud. Reitzer n'était jamais là à cette heure. Reitzer dormait jusqu'à midi et passait le soir pour la caisse.
Il était là.
Debout devant le rideau baissé, les mains dans les poches de sa doudoune sans manches, le souffle qui faisait de la buée dans l'air froid. À côté de lui, un type qu'Augustin ne connaissait pas. Jeune, vingt-cinq ans peut-être, une veste de survêtement sous un blouson en cuir. Il regardait son téléphone.
La place était déserte. Pas de touristes, pas de guirlandes allumées, pas d'odeur de cannelle. Juste le froid, le silence, et les deux types devant le rideau gris. Au loin, un camion de livraison faisait tourner son moteur au ralenti. Le bruit résonnait entre les façades vides.
« Moritz. »
Augustin s'arrêta à trois mètres. Il sentit quelque chose se nouer dans son ventre. Le ton de Reitzer. La présence du type. L'heure. L'odeur du diesel qui montait du camion, âcre dans l'air glacé.
« Y a un problème ? »
« On arrête. »
Augustin ne dit rien. Il attendit.
« Le contrat, c'est fini. On n'a plus besoin de toi. »
« Mon CDD court jusque la fin du marché. »
Reitzer haussa les épaules.
« Y a eu des plaintes. Des clients. Tu sers mal, tu fais la gueule, tu fais fuir les gens. »
« C'est faux. »
« C'est ce qui est marqué. »
Le type au blouson de cuir leva les yeux de son téléphone. Il ne dit rien, mais sa façon de regarder Augustin disait tout. Pas de discussion.
Reitzer sortit une enveloppe de sa poche. Pas une enveloppe kraft, une enveloppe blanche, fine. Le papier était légèrement froissé aux coins, comme s'il l'avait préparée la veille et gardée dans sa poche toute la nuit.
« Ton solde de tout compte. Jusqu'à hier. Cash. Tu signes le papier, c'est réglé. »
Augustin regarda l'enveloppe. Blanche, anonyme. Comme lui. Comme Oksana.
« Et si je signe pas ? »
Reitzer sourit. Pas un vrai sourire. Un étirement des lèvres qui découvrait ses dents jaunies.
« Tu signes. »
Le type au blouson fit un pas en avant. Il rangea son téléphone dans sa poche, lentement. Ses semelles crissèrent sur le givre des pavés. Puis il parla, pour la première fois. Une voix basse, sans accent.
« T'aurais pas dû poser de questions, Moritz. Sur la fille. Sur le reste. Y a des choses qui te regardent pas. »
Augustin sentit le froid du matin lui mordre la nuque. Autour d'eux, la place Broglie était vide. Quelques employés municipaux installaient des barrières au bout de la rue. Un camion de livraison reculait devant un chalet fermé, bip-bip-bip. Personne ne regardait.
Augustin prit l'enveloppe. À l'intérieur, une liasse de billets et une feuille pliée en deux. « Rupture anticipée d'un commun accord. Article L.1243-1 du Code du travail. » Une ligne pour la signature. Une case pour la date.
Il signa.
Reitzer récupéra la feuille, la glissa dans sa doudoune. Le type au blouson se décolla du mur où il s'était adossé.
« Ton tablier, tes affaires, c'est dans le chalet. Medhi te les donnera ce soir. Passe pas avant dix-huit heures. »
Ils s'éloignèrent vers la rue de la Mésange. Augustin les regarda partir. Reitzer marchait devant, le type derrière, les mains dans les poches. Leurs silhouettes disparurent au coin de la rue.
Il resta un moment devant le chalet fermé.
Le rideau métallique, gris, cabossé en bas à droite. L'enseigne « Vins d'Alsace & Spécialités » en lettres gothiques jaunes sur fond bordeaux. Les guirlandes au-dessus, éteintes à cette heure, qui pendaient comme des fils morts. Une affichette « Vin chaud 4€ » décollée à un coin, qui claquait faiblement dans le vent.
Quatre semaines. Il avait travaillé là quatre semaines. Arrivé mi-novembre, viré mi-décembre. Entre les deux, des centaines de vins chauds, des milliers de pièces rendues, des dizaines de sourires forcés à des touristes qui ne le voyaient pas.
Et une femme qui avait disparu parce qu'elle notait tout.
T'aurais pas dû poser de questions.
Augustin glissa l'enveloppe dans sa poche sans l'ouvrir. Il traversa la place, passa devant le grand sapin éteint, remonta vers l'Homme de Fer. Le tram de la ligne A arrivait. Il monta, s'assit près de la fenêtre. Le wagon était presque vide à cette heure. Deux lycéennes en retard qui gloussaient sur leurs téléphones, un homme en bleu de travail qui dormait debout accroché à la barre, une vieille avec un chariot pliant et un sac Monoprix.
Augustin regarda la ville défiler. Les façades à colombages du centre, puis les immeubles des années soixante, puis les barres de la périphérie. Le soleil d'hiver rasait les toits, pâle, sans chaleur.
À France Travail, il attendit deux heures.
L'agence de Hautepierre occupait un bâtiment bas au 9 rue Alfred de Vigny, derrière le centre commercial. Des chaises en plastique bleu alignées face à un guichet vitré. Des affiches sur les murs : « Votre avenir commence ici », « Formation = Insertion », « Ensemble vers l'emploi ». Des gens qui attendaient, le ticket froissé à la main, les yeux vides.
Augustin prit un ticket. 73. Au compteur, 51.
Il s'assit. À côté de lui, un type en survêtement regardait une vidéo sur son téléphone, le son coupé. De l'autre côté, une femme en hijab remplissait un formulaire, un enfant endormi sur les genoux. L'air sentait le désinfectant et le café froid. Le néon au-dessus du guichet 3 grésillait par intermittence.
Il regarda l'heure par réflexe. La Serica au poignet. Cadran bleu nuit, bracelet acier. Mille cinq cents euros. Il regarda autour de lui. Le type en survêtement, la femme au hijab avec son enfant endormi, les visages gris. Il tira sa manche sur le bracelet.
Les conseillers appelaient, écoutaient, tapaient sur leurs claviers. Tout le monde parlait bas, comme dans un hôpital ou une église. Le ronronnement de la ventilation couvrait les voix. Quelque part, un téléphone sonnait, sonnait, sonnait. Personne ne répondait.
La femme au hijab se leva, récupéra son enfant, s'approcha du guichet. Augustin la regarda parler à la conseillère, acquiescer, signer un papier. Elle repartit avec une liasse de documents et le même visage fermé qu'en arrivant.
Il se leva, s'approcha du guichet. La conseillère avait la cinquantaine, des lunettes rectangulaires, un chemisier fleuri sous un gilet gris. Elle ne leva pas les yeux de son écran.
« Votre numéro d'inscription ? »
Augustin donna le numéro. Elle tapa, fronça les sourcils.
« Vous êtes déjà inscrit. Depuis mars. »
« Je sais. J'avais trouvé un CDD. C'est fini. »
« Fin de contrat anticipée ? »
« Oui. »
« Motif ? »
« Accord des parties. »
Elle tapa encore. Ses ongles claquaient sur le clavier, un bruit sec, régulier.
« Vous avez le document ? »
Augustin sortit la feuille froissée de sa poche. Elle la regarda, la scanna, la lui rendit.
« Vos droits vont être recalculés. Vous recevrez un courrier. En attendant, vous êtes toujours catégorie A. Vous devez actualiser chaque mois. Des questions ? »
« Combien de temps avant le premier versement ? »
« Trois semaines minimum. Peut-être plus avec les fêtes. »
Trois semaines. Noël. Le Nouvel An. Les bureaux fermés, les dossiers en attente, les gens qui crèvent en silence pendant que le système digère.
« Et le RSA ? »
Elle tapa, regarda l'écran.
« Vous le touchez déjà. Cinq cent trente-quatre euros. C'est cumulable avec un CDD partiel, mais là vous n'avez plus de contrat. Ça reste au même montant. »
« L'APL ? »
« Vous avez fait la demande ? »
« Non. »
Elle le regarda pour la première fois. Un regard bref, professionnel, mais pas tout à fait vide.
« Vous devriez. Avec votre situation, vous y avez droit. Ça peut aller jusqu'à deux cents euros par mois. Faut faire la demande en ligne, sur le site de la CAF. Vous avez un ordinateur ? »
« Non. »
« Un téléphone avec internet ? »
« Oui. »
« Alors faites-le. Comptez six à huit semaines de traitement. »
Six à huit semaines. Mi-février, au mieux. D'ici là, il serait où ?
« D'accord. »
« Autre chose ? »
« Non. »
Elle lui tendit un papier. Récépissé de déclaration de situation. Tampon, date, signature. La preuve qu'il existait encore, quelque part, dans une base de données.
Dehors, il faisait froid.
Augustin marcha jusqu'au Lidl de la rue Charles Péguy, derrière le Leroy Merlin. Un bâtiment rectangulaire, parking bitumé, caddies enchaînés. Il poussa la porte vitrée, prit un panier. L'air chaud du magasin lui brûla les joues.
À l'entrée, les cagettes de fruits et légumes. Bananes à 1,19 le kilo, clémentines d'Espagne en filet. Une femme triait les avocats un par un, les soupesait, les reposait. Au milieu du magasin, le bazar de la semaine : cette fois des outils de bricolage, des guirlandes de Noël soldées, un aspirateur robot à 89 euros. Un gosse tirait sa mère vers un sapin en plastique.
Augustin longea les palettes posées à même le sol. Briques de lait par douze, packs d'eau, papier toilette en gros conditionnement. La musique d'ambiance crachotait un tube des années 80, méconnaissable. Odeur de plastique neuf et de pain industriel qui sortait du four en libre-service.
Pain de mie, fromage sous cellophane, une boîte de sardines, un paquet de pâtes, six œufs. Il fit le calcul dans sa tête. Neuf euros, peut-être dix. Il passa devant le rayon alcool sans s'arrêter. Devant les jouets non plus. Une peluche licorne, douze euros. Céleste aurait aimé.
Dans une allée, il reconnut une silhouette. Un ancien collègue de l'imprimerie, Kremer. Conducteur offset. Ils avaient bossé ensemble trois ans avant la fermeture. L'autre poussait un caddie plein, le regard ailleurs. Augustin bifurqua vers les surgelés. Kremer ne l'avait pas vu. Ou faisait semblant.
À la caisse, une fille avec un piercing à la lèvre scanna les articles sans le regarder. Derrière lui, un type tapait du pied, son pack d'eau sous le bras. Le tapis roulant grinçait.
« Neuf euros quarante-deux. »
Il paya en liquide. Dehors, sous l'auvent du magasin, il s'arrêta. Un SDF était assis contre le mur, un chien couché à ses pieds. Augustin passa devant sans le regarder.
Il sortit l'enveloppe blanche de sa poche, celle qu'il n'avait pas ouverte. Il compta les billets. Deux de cent, quatre de vingt, trois de dix. Trois cent dix euros. Son solde de tout compte pour quatre semaines de travail au noir, sans fiches de paie, sans charges, sans rien.
Il recompta. Trois cent dix. Moins les courses. Trois cents euros et des poussières.
Le loyer du studio était de quatre cent cinquante. La pension pour Aude, trois cents. L'électricité, le téléphone, la bouffe.
Il rangea les billets dans sa poche, prit son sac de courses et marcha vers l'arrêt de tram.
En fin d'après-midi, il croisa Mme Belkacem dans l'escalier. Sa voisine du troisième. Elle montait avec un caddie plein, un gamin accroché à sa jambe.
« Monsieur Moritz ! Vous travaillez pas aujourd'hui ? »
« Non. Jour de repos. »
Elle sourit, continua sa montée. Le gamin le regarda par-dessus son épaule jusqu'à ce qu'ils disparaissent à l'étage. L'odeur d'épices qui flottait derrière eux. Quelque chose qui mijotait.
Le soir, il retourna place Broglie.
Dix-huit heures, comme Reitzer avait dit. Le marché battait son plein. Les guirlandes clignotaient, la foule défilait, l'odeur de cannelle flottait dans l'air froid. Augustin fendit la masse des touristes jusqu'au chalet.
Medhi était seul derrière le comptoir. Il servait un couple de retraités, sourire commercial, gestes fluides. Quand il vit Augustin, son visage ne changea pas.
« Tes affaires sont derrière. Le sac noir. »
Augustin contourna le chalet, entra par l'arrière. Un sac-poubelle noir, noué, posé contre les caisses de bouteilles vides. Il l'ouvrit. Son tablier, roulé en boule. Une paire de gants en latex qu'il avait laissée là. Un stylo.
C'est tout.
Il referma le sac, le prit sous son bras. En ressortant, il croisa le regard de Medhi.
« Bonne continuation », dit Medhi.
Il n'y avait rien à répondre. Augustin s'éloigna dans la foule.
Il passa devant le Nada.
Cette fois, il entra.
Jo était derrière le comptoir, comme toujours. Un type massif, la soixantaine, des bras tatoués jusqu'aux coudes et une barbe grise qui lui mangeait le visage. Il leva les yeux quand Augustin poussa la porte. La chaleur du bar, l'odeur de bière et de tabac froid.
« Tiens. Moritz. »
Augustin s'assit au comptoir. Le bar était à moitié plein. Des habitués, des gueules connues. Un type jouait au flipper dans le fond, les claquements métalliques ponctuant le brouhaha. Un autre lisait L'Équipe près de la fenêtre. La radio passait du jazz, un truc ancien, saxophone et contrebasse.
« Un café. »
Jo lui servit le café sans rien dire. Augustin sortit une pièce de deux euros, la posa sur le zinc.
« Ça va pas fort, on dirait. »
« Non. »
Jo ne demanda pas de détails. C'était pour ça qu'Augustin venait ici. Pas de questions, pas de conseils, pas de pitié. Juste un comptoir, un café, et des gens qui fermaient leur gueule.
« T'as bouffé ? »
« Non. »
Jo disparut dans l'arrière-cuisine, revint avec une assiette. Un sandwich au jambon, coupé en deux. Du pain de la veille, un peu sec. Il la posa devant Augustin.
« C'est la maison. »
Augustin voulut refuser. Il ouvrit la bouche, la referma. Il avait faim. Il avait froid. Il n'avait plus de boulot, plus d'argent, plus rien.
Il mangea le sandwich.
Jo essuyait des verres, le dos à moitié tourné. Au bout d'un moment, il parla sans le regarder.
« Tu bossais au marché, c'est ça ? Le chalet de Reitzer. »
« Ouais. C'est fini. »
Jo posa le verre, en prit un autre.
« Fais gaffe, Moritz. »
Augustin leva les yeux.
« Le marché, c'est pas juste des vins chauds et des bretzels. Y a des gens derrière. Des gens bien placés. Tu vois ce que je veux dire. »
« Non. »
Jo le regarda. Ses yeux étaient fatigués, mais pas vides. Les yeux d'un type qui a vu des choses et qui a appris à se taire.
« Le commissaire divisionnaire. Vogel. C'est lui qui tient tout ça. Les forains, les placiers, les autorisations. Tout passe par lui. Et ceux qui posent des questions... »
Il laissa la phrase en suspens. Reprit son torchon, son verre.
« Tu vois ce que je veux dire. »
Augustin ne répondit pas. Il finit son café. Le liquide était tiède, amer.
« Merci pour le sandwich. »
« De rien. Fais gaffe à toi. »
À vingt-deux heures, il rentra.
Devant la barre d'en face, des gamins en survêtements fumaient sur un banc cassé. Un scooter tournait au ralenti, le pot percé. Quelqu'un l'avait regardé passer, puis s'était détourné.
Le studio était glacé. Le radiateur ne suffisait plus, ou alors il l'avait baissé sans s'en rendre compte pour économiser l'électricité. Il garda son manteau, s'assit sur le lit. Le matelas grinça sous son poids. Quelque part dans l'immeuble, une télé beuglait un jeu télévisé. Des applaudissements enregistrés, une musique de générique. À travers le mur, la famille d'à côté. Des voix, des enfants. Une engueulade brève, puis le silence. Puis la télé.
Trois cents euros. Moins les courses, moins le café.
Le loyer tombait le 1er janvier. Quatre cent cinquante euros. Il ne les avait pas.
La pension pour Aude, le 5. Trois cents euros. Il ne les avait pas non plus.
Il pensa à appeler Aude. Lui expliquer. Lui demander un délai. Mais un délai pour quoi ? Pour trouver un autre boulot en plein mois de décembre, avec son casier, avec son CV troué, avec sa gueule de type qui a fait de la taule ?
Le problème, c'est qu'il savait qu'il pouvait. Il l'avait fait, avant. Conducteur offset à l'imprimerie Meinau, douze ans. Délégué syndical, formateur des apprentis, le type sur qui on comptait quand une machine déconnait à trois heures du matin. Il connaissait les Heidelberg par cœur, les calages, les encres, les papiers. Il avait des mains qui savaient faire. Un cerveau qui savait résoudre.
Mais ça, c'était avant.
Ce n'était pas qu'il ne pouvait pas. C'est qu'il avait arrêté d'essayer.
Il y avait eu des moments, au début, où il s'était dit qu'il allait remonter. Refaire des CV, passer des entretiens, accepter n'importe quoi. Mais chaque refus, chaque regard méfiant quand on voyait le trou dans son parcours, chaque « on vous rappellera » qui ne rappelait jamais, ça l'avait usé. Pas d'un coup. Lentement. Comme l'eau qui creuse la pierre.
Maintenant il flottait. RSA, petits boulots au noir, survie au jour le jour. Il avait cessé de se projeter. L'avenir, c'était demain. Après-demain, c'était trop loin.
Samedi, il devait voir les enfants. Les deux. Amory qui avait accepté de venir. Céleste qui ferait des dessins.
Qu'est-ce qu'il allait leur dire ?
Le commissaire divisionnaire. Vogel. C'est lui qui tient tout ça.
Augustin se leva, alla à la fenêtre. Le parking. Les lampadaires. La 205.
Il pensa à la vendre. Cent euros, peut-être deux cents si elle démarrait encore. Mais elle ne démarrera plus. Et même deux cents euros, c'était rien. Un pansement sur une hémorragie.
Il resta là un long moment, à regarder le parking vide. Le vent faisait trembler les branches d'un arbre maigre, au bout du parking. Un lampadaire clignotait, orange, orange, noir, orange.
Puis il ferma le rideau et éteignit la lumière.
Il ne dormit pas.