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Interlude

Reitzer

Le chalet fermait à vingt et une heures.

Reitzer attendit que le dernier client s'éloigne, un type en anorak qui soufflait sur son vin chaud, puis il baissa le rideau de fer. Le métal grinça. Il faudrait huiler les rails, comme chaque année, comme personne ne le faisait jamais.

Il alluma une cigarette, tira une longue bouffée, regarda la place Broglie se vider. Les guirlandes clignotaient, bleues et blanches. Les autres chalets fermaient un par un. Les générateurs se taisaient. Le silence revenait, avec le froid. La fumée de sa cigarette montait droit dans l'air immobile.

Vingt-trois ans qu'il faisait ça.

✦ ✦ ✦

Dans l'arrière-boutique, il compta la caisse.

Huit cent quarante-deux euros. En liquide, comme toujours. Cash only, c'était la règle. Il nota le chiffre sur son carnet, celui avec la couverture cartonnée, celui qu'il gardait toujours sur lui. Puis il ouvrit le tiroir sous le comptoir, sortit l'enveloppe kraft, et inscrivit un autre chiffre.

Deux mille huit cent quarante-sept euros.

La différence, il la glissa dans l'enveloppe. Deux mille euros. Comme tous les soirs. Parfois un peu plus, parfois un peu moins. En moyenne, cent mille sur le mois de décembre, rien que pour ce chalet. Trois cent mille si on comptait les trois.

Trois cent mille euros.

Et lui, il touchait combien ? Deux mille cinq cents pour le mois. Deux mille cinq cents euros pour bosser quatorze heures par jour, sept jours sur sept. Coordonner les livraisons, gérer les plannings, régler les emmerdes. Former les saisonniers qui ne savaient rien faire. Vérifier les stocks, surveiller les caisses, tenir les comptes. Les vrais et les autres.

Le chalet de la place Broglie, celui de la place Kléber, celui de la place du Château. Trois chalets, douze employés, trois cent mille euros sur le mois. Et lui au milieu, à courir de l'un à l'autre, à colmater les fuites, à faire tourner la machine.

Deux mille cinq cents.

✦ ✦ ✦

Il avait commencé en 2001.

À l'époque, c'était juste un boulot. Un ami d'ami qui cherchait quelqu'un pour tenir un stand à la Foire européenne. Saucisses, bière, rien de compliqué. Reitzer avait trente-deux ans, il sortait d'un divorce, il avait des dettes. Il avait dit oui.

Le premier mois, il avait gagné mille deux cents euros. Le deuxième, pareil. Puis l'ami d'ami lui avait proposé autre chose.

« Tu notes un chiffre, tu m'en donnes un autre. La différence, tu la mets de côté. Je passe la récupérer. Tu touches un bonus. »

Il n'avait pas posé de questions. Il avait besoin d'argent. Tout le monde avait besoin d'argent.

Vingt-trois ans plus tard, il faisait toujours la même chose. Foire européenne en septembre, marché de Noël de fin novembre à fin décembre, Village de Pâques en avril. Et tous les messtis de la région, les fêtes de village, les dimanches de printemps à automne. Fête de la bière à Schiltigheim, fête de la choucroute à Krautergersheim, fête des cerises à Westhoffen. Partout où il y avait une foule et du cash, il y avait un chalet. Partout où il y avait un chalet, il y avait une enveloppe.

Au début, c'était l'ami d'ami. Puis un autre type. Puis un autre. Ils changeaient tous les trois ou quatre ans, sans explication. Un jour, l'ancien ne venait plus, et un nouveau se présentait avec le bon mot de passe.

Celui de maintenant s'appelait Werner. Grand, mince, manteau beige, écharpe bordeaux. Le bras droit du commissaire, envoyé directement par ceux d'en haut. Francfort, Luxembourg, les noms qu'on ne prononçait pas. Il ne parlait presque jamais. Il passait vers vingt-deux heures, prenait l'enveloppe, comptait les billets, notait quelque chose sur son téléphone, repartait. Pas de bonjour, pas de merci. Comme si Reitzer n'existait pas.

✦ ✦ ✦

Il referma le tiroir, écrasa sa cigarette.

Moritz travaillait bien. Ponctuel, efficace, il ne posait pas de questions. C'était rare. La plupart des types qu'il embauchait, des saisonniers, des intérimaires, des gens de passage, ils finissaient toujours par ouvrir leur gueule. Pourquoi on déclare autant ? Pourquoi les chiffres collent pas ? Pourquoi l'enveloppe ?

Moritz, il s'en foutait. Il faisait son boulot, il fermait sa gueule, il rentrait chez lui. Un bon élément. Reitzer l'avait repéré tout de suite, dès l'entretien. Un type cassé, un type qui avait besoin. Le genre qui ne fait pas de vagues.

L'Ukrainienne, c'était autre chose.

Elle notait tout. Chaque bretzel, chaque vin chaud, chaque transaction. Au début, il avait cru qu'elle vérifiait sa paie. Les étrangers faisaient souvent ça, ils avaient peur de se faire arnaquer. Puis il avait vu le carnet, les colonnes de chiffres, les totaux quotidiens.

Elle comptait. Elle comparait. Elle savait.

Il en avait parlé à Werner. Werner avait acquiescé sans un mot, noté quelque chose sur son téléphone, dit qu'il s'en occupait. Et ce soir, justement, Werner s'en était occupé. Reitzer n'avait pas demandé les détails. Il ne demandait jamais. Il connaissait l'entrepôt de Kehl, la zone industrielle après le pont, les fourgons blancs qui partaient vers l'Est. Il savait ce que ça voulait dire.

✦ ✦ ✦

Vingt-deux heures quinze.

Il entendit la porte de l'arrière-boutique s'ouvrir. Werner entra, referma derrière lui. Il ne dit rien. Il ne disait jamais rien.

Reitzer lui tendit l'enveloppe. Werner l'ouvrit, compta les billets, les rangea dans la poche intérieure de son manteau. Puis il sortit son téléphone, tapa quelque chose, attendit une réponse.

« Vogel veut te voir. »

Reitzer sentit son estomac se contracter. Vogel. Le commissaire divisionnaire. Il ne l'avait vu que trois fois en vingt-trois ans. La première, quand on lui avait expliqué comment ça marchait vraiment, qui était derrière, ce qui arrivait aux gens qui parlaient. La deuxième, quand il y avait eu un problème avec un ancien employé qui avait voulu jouer au malin. La troisième, il ne s'en souvenait plus. Peut-être qu'il avait effacé.

« Quand ? »

« Maintenant. »

✦ ✦ ✦

La voiture était garée rue de la Nuée-Bleue. Une Audi noire, vitres teintées. Werner ouvrit la portière arrière, fit signe à Reitzer de monter.

Le commissaire était assis à l'intérieur. Manteau gris, écharpe noire, cheveux blancs. Il avait vieilli depuis la dernière fois. Plus de rides, plus de fatigue sous les yeux. Mais la voix était la même. Douce, posée, presque paternelle. La voix d'un homme qui n'a jamais eu besoin de crier.

« Reitzer. Ça fait longtemps. »

« Commissaire. »

« Werner me dit que vous avez eu un petit souci cette semaine. »

Reitzer fit oui de la tête. L'Ukrainienne.

« C'est réglé. »

« Je sais. Werner est efficace. » Vogel regarda par la fenêtre, les guirlandes qui clignotaient sur la place. « Vous savez ce que j'apprécie chez vous, Reitzer ? Votre discrétion. Vingt-trois ans, pas un mot, pas un problème. C'est rare. »

Reitzer ne répondit pas. Il n'y avait rien à répondre.

« L'employé que vous avez embauché. Moritz. »

« Il travaille bien. »

« Il pose des questions ? »

« Non. »

« Il a remarqué quelque chose ? »

« Je ne crois pas. »

Vogel resta silencieux un moment. Il avait ce geste, ce mouvement de tête presque imperceptible, qui pouvait signifier n'importe quoi. Approbation, doute, réflexion.

« Gardez-le à l'œil. Werner me dit qu'il a un passé. Les Gilets jaunes, la prison. Ce genre de profil, ça peut devenir... curieux. »

« Je le surveille. »

« Bien. » Le commissaire sourit. Un sourire bref, sans chaleur. « Vous pouvez y aller, Reitzer. Et merci pour votre travail. On ne vous le dit pas assez. »

Reitzer descendit de la voiture. Werner referma la portière. L'Audi démarra, tourna au coin de la rue, disparut dans la nuit.

✦ ✦ ✦

Il resta un moment sur le trottoir, dans le froid.

Merci pour votre travail. On ne vous le dit pas assez.

Vingt-trois ans. Trois cent mille sur décembre pour les trois chalets. Cent cinquante mille sur le reste de l'année, les foires, les messtis. Et lui, il touchait deux mille cinq cents pour le mois le plus chargé. Quinze mille par an, tout compris. Moins de cinq pour cent de ce qu'il faisait rentrer.

Il repensa à l'Ukrainienne. Elle notait tout. Elle comparait. Elle avait compris, comme lui avait compris au bout de quelques mois, vingt-trois ans plus tôt. Sauf qu'elle, elle avait fait l'erreur de le montrer.

Et Moritz ? Vogel avait raison. Un ancien Gilet jaune, un type qui avait fait de la prison pour ses idées. Le genre qui croit encore que la vérité sert à quelque chose. Le genre qui peut devenir curieux.

Il faudrait le surveiller.

✦ ✦ ✦

Reitzer rentra chez lui à pied.

Un deux-pièces rue du Faubourg-de-Saverne, au troisième étage, vue sur la cour. Quarante mètres carrés, un canapé défoncé, une télé qui marchait une fois sur deux. Il vivait seul depuis le divorce. Pas d'enfants, pas de famille, pas d'amis. Juste le boulot, les chalets, les enveloppes.

Il ouvrit une bière, s'assit devant la fenêtre. Les réverbères de la cour jetaient une lumière jaune sur les poubelles. Un chat passait entre les voitures garées.

Trois cent mille sur décembre. Et lui, deux mille cinq cents.

Il avait pensé, parfois, à demander plus. À exiger sa part. Après tout, sans lui, rien ne marchait. C'était lui qui tenait les comptes, qui gérait les employés, qui faisait tourner la boutique. C'était lui qui prenait les risques.

Mais il savait ce qui arrivait aux gens qui demandaient. Il avait vu l'ancien employé, celui qui avait voulu jouer au malin. Serge, il s'appelait. Un gars du coin, la quarantaine, qui bossait aux stands depuis dix ans. Un soir, il avait dit à Reitzer qu'il voulait renégocier. Qu'il en savait assez pour demander plus. Qu'il avait gardé des documents, des preuves. Il souriait en disant ça. Il croyait que ça le protégeait.

Werner était passé le lendemain. Il avait écouté Reitzer lui expliquer la situation. Il n'avait rien dit. Il avait sorti son téléphone, tapé quelque chose, attendu. Puis il avait rangé le téléphone et dit : « Demain soir, vingt-deux heures, tu me l'amènes au chalet. » C'est tout. Pas de colère, pas de menace. Une instruction, comme on donne une adresse de livraison.

Le lendemain, Serge était monté dans la voiture. Confiant, presque. Il pensait qu'on allait négocier. Reitzer l'avait regardé s'installer sur la banquette arrière, à côté de Werner. La portière s'était refermée. La voiture avait démarré. Reitzer n'avait jamais revu Serge. Personne ne l'avait revu. Sa femme avait signalé sa disparition. Les flics avaient cherché deux semaines, puis avaient classé l'affaire. Fugue probable. Dépression. Le genre de type qui part un jour et ne revient pas.

Werner n'avait jamais reparlé de Serge. La fois suivante, il était passé comme d'habitude, avait pris l'enveloppe, compté les billets, noté quelque chose sur son téléphone. Comme si rien ne s'était passé. C'était ça, le plus glaçant. Pas la violence. L'absence. Werner ne haïssait personne. Il n'aimait personne non plus. Les gens étaient des problèmes ou des non-problèmes. Serge était devenu un problème. Puis il avait cessé d'exister. Simple. Propre. Administratif.

Et l'Ukrainienne. Werner s'en était occupé. Quelques heures, et elle n'existait plus.

Reitzer but une gorgée de bière. Elle était tiède. Comme tout le reste.

Il regarda ses mains. Des mains de cinquante-cinq ans. Les articulations gonflées, les veines saillantes, une tache brune sur le dos de la main gauche. Vingt-trois hivers dehors, à compter des billets dans le froid. Ses genoux craquaient le matin. Son dos le lançait le soir. Il dormait mal, se réveillait à quatre heures, restait dans le noir à regarder le plafond. Le médecin parlait de tension, de cholestérol, de ralentir. Ralentir. Comme si c'était possible.

✦ ✦ ✦

Il pensa au lendemain.

Six heures du matin, appel du fournisseur pour les bretzels. Sept heures, tournée des trois chalets, vérifier que tout était en place. Appeler son neveu Medhi pour remplacer l'Ukrainienne. Le gamin était fiable, il savait comment ça marchait, il ne poserait pas de questions. Midi, pause. Quatorze heures, rebelote. Les employés croyaient qu'il arrivait à midi, qu'il glandait, qu'il se la coulait douce. Ils ne voyaient pas les six heures du matin, les coups de fil, les problèmes à régler avant l'ouverture. Ils ne voyaient que le type qui passait, qui comptait, qui repartait.

Et recommencer.

Encore dix-huit jours jusqu'à Noël. Encore dix-huit jours de froid, de chalets, d'enveloppes. Puis une pause jusqu'à Pâques. Puis les messtis, les fêtes de village, les dimanches. Puis la Foire européenne. Puis le marché de Noël, encore.

La roue tournait. Elle ne s'arrêtait jamais.

Et lui, il restait dedans. Parce qu'il n'avait nulle part où aller. Parce qu'il ne savait rien faire d'autre. Parce que sortir, c'était mourir.

Il finit sa bière, écrasa la canette, la jeta dans la poubelle qui débordait.

Demain, six heures. Les bretzels.