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Chapitre 2

Les yeux ouverts

Lundi 8 décembre 2025, 11 heures

Augustin arriva au chalet à onze heures. Le rideau était levé, les bonbonnes alignées. Mais derrière le comptoir, à la place d'Oksana, il y avait un type qu'il n'avait jamais vu. La trentaine, rasé de près, un blouson matelassé noir sans marque. Des mains épaisses, des ongles carrés, propres. Le genre de mains qui n'ont jamais travaillé dehors.

« T'es qui ? »

« Medhi. Je remplace. »

« Tu remplaces qui ? »

Le type haussa les épaules. Il avait une façon de se tenir, les pieds écartés, le menton levé, qui disait qu'il ne répondrait pas aux questions.

« La fille. Elle est plus là. »

Augustin regarda l'endroit où Oksana rangeait son carnet, sous la caisse, entre les rouleaux de sacs plastique. Vide. Plus de carnet, plus de crayon de papier, plus rien. Comme si elle n'avait jamais été là.

« Partie où ? »

« J'en sais rien, mec. On m'a appelé hier soir. C'est tout. »

Medhi se retourna vers les premiers clients. Il servait vite, sans compter, sans noter. Les bretzels partaient par deux, par trois. Pas de chiffres, pas de traces. Oksana notait chaque bretzel. Lui faisait du volume. Elle faisait des preuves.

Augustin pensa à leur dernière conversation. Samedi soir, avant qu'elle s'éloigne vers la rue de la Mésange. Nikita, dix-sept ans, à Odessa. Cinquante-six euros par mois pour le tram, cinquante-six euros pour son fils. Et ce regard qu'elle avait eu, juste avant de partir. Un regard qui disait quelque chose qu'il n'avait pas compris.

✦ ✦ ✦

À la pause de treize heures, Augustin traversa la place. Le vent s'était levé, un vent de nord-est qui portait une odeur de neige. Les bâches des chalets claquaient. Un gosse pleurait quelque part, couvert par le grondement des générateurs. Le ciel était bas, gris, chargé. Le genre de ciel qui annonce le froid pour plusieurs jours.

Il y avait un forain qu'il connaissait de vue, trois chalets plus loin. Manu. La cinquantaine, un accent du Sud, des avant-bras épais couverts de tatouages délavés. Il vendait des saucisses et du munster fondu depuis quinze ans. On disait qu'il avait fait toutes les foires d'Alsace, qu'il connaissait tout le monde, qu'il savait des choses. On disait aussi qu'il avait fait de la taule, dans les années quatre-vingt-dix, mais personne ne savait pour quoi.

Augustin s'approcha du stand. Il n'y avait pas de file. Manu essuyait sa plaque avec un chiffon gras. L'odeur de graisse brûlée prenait à la gorge, mêlée à celle du munster fondu et de l'oignon grillé.

« Un sandwich. Saucisse, moutarde. »

Manu le regarda. Pas longtemps. Juste assez pour jauger.

« Trois cinquante. »

Augustin fouilla sa poche. Un euro cinquante. Tout ce qui restait jusqu'à vendredi. Il sentit les pièces froides sous ses doigts, les compta sans les sortir.

« J'ai pas assez. Laisse tomber. »

Manu haussa les épaules. Il prépara le sandwich quand même. Pain, saucisse, trait de moutarde. Gestes lents, mécaniques. Ceux d'un type qui a fait ça dix mille fois.

« Prends. C'est les invendus d'hier de toute façon. »

Augustin prit le sandwich. Il sentait la graisse tiède à travers la serviette en papier.

« Tu connais la fille qui bossait avec moi ? Oksana. »

Manu ne leva pas les yeux. Il s'était remis à essuyer sa plaque, le dos un peu plus raide qu'avant.

« Non. »

« Ukrainienne. Blonde. Elle comptait tout dans un carnet. »

« Je connais pas. »

Augustin attendit. Manu grattait la plaque avec une spatule, le dos tourné. Le bruit du métal sur le métal couvrait le silence. Quelque chose avait changé dans sa posture. Une tension dans les épaules.

« Elle a disparu. Du jour au lendemain. »

Manu ne répondit pas. Quelque part derrière eux, un haut-parleur crachait Mon beau sapin en version synthétique. Un groupe de touristes passait en riant, des sacs de shopping à la main.

Augustin attendit encore une seconde. Manu ne se retournerait pas.

Il s'éloigna.

✦ ✦ ✦

À quinze heures, Reitzer passa.

Pas pour la caisse. Trop tôt. Il entra par l'arrière avec un autre type. Plus grand, plus soigné. Manteau beige, écharpe bordeaux, chaussures à boucles. Le genre qu'on voyait aux inaugurations, sur les photos du DNA avec le maire et les huiles. La cinquantaine, cheveux gris coupés court, mâchoire carrée. Augustin l'avait déjà vu quelque part. Ici, peut-être. Au marché. Un client parmi d'autres, qui payait avec l'appoint et ne croisait pas les regards.

Ils restèrent dans l'arrière-boutique. Entre les caisses de bouteilles vides et le stock de gobelets, il y avait un espace de deux mètres carrés où personne n'allait. Reitzer avait posé une chaise pliante et un carton retourné qui servait de table. C'est là qu'il comptait l'argent, d'habitude.

Augustin servait un client. Vin chaud, quatre euros. Il tendit l'oreille.

« ...les listings sont propres... »

La voix de Reitzer, basse, rapide. Nerveuse.

« ...combien sur décembre ?... »

L'autre voix. Posée, précise. L'accent du coin, mais poli, gommé. Une voix de conférence de presse, de point média. Le genre qu'on entend sur France Bleu Alsace entre deux pubs pour les cuisinistes.

« ...trois cent mille, peut-être plus si le week-end de l'Avent... »

« ...et la fille ?... »

Un silence. Augustin rendit la monnaie au client. Ses doigts tremblaient. Il les serra sur le bord du comptoir.

« ...réglé. Elle notait tout. »

« ...comment ça, réglé ?... »

« ...partie. On s'en occupe pas, elle avait rien. Pas de papiers, pas de contrat, pas d'adresse. Elle existe pas. »

Un rire bref. Pas celui de Reitzer. Un rire sec, administratif. Le rire d'un type habitué à ce que les problèmes disparaissent.

Augustin servit un autre client. Bretzel, deux euros cinquante. Il prit le billet, ouvrit la caisse, la referma. Ses gestes étaient mécaniques. Son cerveau était ailleurs, de l'autre côté du rideau.

« ...le nouveau, il est clean ?... »

« ...Medhi. Il sait. C'est mon neveu. »

« ...bien. On continue comme prévu. Janvier, on bascule sur autre chose. Vogel veut pas qu'on traîne. »

Des pas. Augustin se retourna vers les bouteilles, fit semblant de ranger. Le nom résonnait dans sa tête. Vogel. Comme l'oiseau. Vogel veut pas qu'on traîne. Et cette voix. Cette voix qu'il connaissait sans la connaître.

L'homme au manteau beige sortit par l'arrière. Il ne regarda pas le chalet, ne regarda pas Augustin. Il rajusta ses manchettes et disparut entre les stands. Il marchait comme quelqu'un qui possède l'espace autour de lui.

Reitzer resta. Il s'approcha du comptoir, les mains dans les poches de sa doudoune.

« Ça va, Moritz ? T'as l'air crevé. »

« Ça va. »

« La fille, Oksana. Tu la connaissais ? »

Augustin sentit le piège. La question trop simple, le ton trop léger.

« Non. On bossait ensemble. C'est tout. »

« Elle est partie. Problème de visa. Tu vois le genre. »

« Je vois. »

Reitzer acquiesça lentement. Il avait les yeux injectés, comme d'habitude. Mais quelque chose d'autre, aussi. Une attention, une vigilance qu'Augustin ne lui connaissait pas.

« T'es réglo, Moritz. Je le sais. T'as eu des emmerdes, mais t'es réglo. »

Il tapota le comptoir deux fois et sortit par l'arrière.

✦ ✦ ✦

Le soir, Augustin ne passa pas au Nada. Il rentra directement.

Dans le tram, il resta debout près de la porte. Le wagon sentait le caoutchouc mouillé et la sueur froide. Une femme avec un caddie à roulettes lui jeta un regard méfiant. Un gamin écoutait du rap sans écouteurs, le son grésillant dans l'air surchauffé. Deux lycéennes se prenaient en photo, les lèvres en cul de poule, indifférentes au monde. Augustin regardait son reflet dans la vitre noire. Un type de quarante ans, les traits tirés, les épaules basses. Un type que personne ne regardait.

Elle existe pas.

C'est ce que l'autre avait dit. L'homme au manteau beige. Oksana n'existait pas. Pas de papiers, pas de contrat, pas d'adresse. Une femme de trente-cinq ans qui comptait les bretzels à voix basse, qui avait des mains gercées et un accent qui roulait sur les consonnes. Elle n'existait pas.

Et maintenant elle avait disparu parce qu'elle notait tout.

Vogel veut pas qu'on traîne.

Augustin descendit à Hautepierre. Le froid était plus sec qu'en ville, plus net. Le vent soufflait entre les barres d'immeubles, charriait des sacs plastique et des feuilles mortes. Il marcha jusqu'à la maille Jacqueline, monta les quatre étages. La minuterie s'éteignit au troisième. Il finit dans le noir, la main sur la rampe, l'odeur de javel et de cuisine froide dans les narines. Dans la cage d'escalier, quelqu'un avait écrit « ACAB » au marqueur noir. Au deuxième, de la musique filtrait sous une porte. Du raï, peut-être. Ou de la pop arabe.

Dans le studio, il n'alluma pas tout de suite. Il resta un moment devant la fenêtre, à regarder le parking. Les lampadaires orange. Les voitures alignées. La sienne, la 205, toujours là. Une fine couche de givre commençait à se former sur le pare-brise.

Il pensa à ce que Lordon écrivait sur la servitude. Sur le consentement. Sur la façon dont on finit par vouloir ce qu'on nous impose. On ne fait pas faire n'importe quoi à n'importe qui, mais on peut faire faire beaucoup de choses à beaucoup de gens. Il avait lu ça, avant. Quand il croyait encore que comprendre changeait quelque chose.

Trois cent mille euros. Peut-être plus si le week-end de l'Avent.

Le marché de Noël. Trois millions de visiteurs, des centaines de chalets, des flux de cash impossibles à tracer. Tu vends cent vins chauds, tu en déclares deux cents. L'argent entre sale, ressort propre. Il l'avait vu dès le premier soir, l'enveloppe kraft, les billets qui partaient. Il avait fermé les yeux.

Et Oksana les avait ouverts.

✦ ✦ ✦

Le lendemain, il retourna au chalet.

Le froid avait encore durci dans la nuit. Les pavés de la place Broglie étaient blancs de givre. Les forains soufflaient dans leurs mains en montant les étals. Un type du stand de bredele jurait en allemand contre un groupe électrogène qui refusait de démarrer. L'odeur de cannelle n'arrivait pas à couvrir celle du gasoil.

Medhi était déjà là, efficace, muet. Il ne comptait rien, ne notait rien. Les bretzels partaient, les vins coulaient, l'argent entrait. Le système tournait. Parfait, huilé, invisible.

À la pause, Augustin mangea un bretzel rassis debout derrière le chalet. L'un des invendus de la veille, dur comme du carton, qui craquait sous la dent. Le sel lui brûlait les lèvres gercées. Au moins le sandwich de Manu lui avait calé l'estomac la veille.

Il observait les allers-retours. Les types en camionnette blanche qui livraient les fûts de vin. Le placier qui passait vérifier les emplacements, son bloc-notes à la main. Les petits arrangements qu'il n'avait pas remarqués les premiers jours. Un forain qui filait des billets à un vigile municipal. Un autre qui stockait des caisses derrière le chalet d'en face, alors qu'il n'y avait rien dans son stand. Des regards, des signes de tête, un langage qu'il commençait à déchiffrer.

Tout le monde savait. Personne ne disait rien.

Vers seize heures, il servit un vin chaud. Quatre euros. Oksana aurait dit « cent soixante-trois ». Medhi ne dit rien.

À vingt heures, Reitzer passa pour la caisse. Même geste, même enveloppe kraft, même chiffre noté sur le carnet. 2 634. Augustin regarda les billets disparaître dans l'enveloppe. Quarante, peut-être cinquante. Huit cents, mille euros. La moitié.

« Demain, tu fermes seul. Medhi a un truc. »

« D'accord. »

Reitzer partit. Augustin resta derrière le comptoir. La place se vidait. Les guirlandes clignotaient. Un groupe de lycéens passait en riant, des gobelets vides à la main. Une femme appelait son chien. Un vendeur de marrons grillés poussait sa carriole vers la sortie, les roues grinçant sur les pavés.

Céleste. Son dessin, le bonhomme orange aux bras immenses. Sa main dans la sienne devant le grand sapin. Son rire quand le carrousel tournait.

Amory. Seize ans, de l'autre côté de la ville. Est-ce qu'il savait ce que son père faisait ? Est-ce qu'il s'en foutait ?

Aude. T'as maigri. Sa façon de ne plus insister.

Il ferma le chalet à vingt et une heures. Baissa le rideau, rangea les bouteilles, nettoya le comptoir. Les gestes d'un type qui fait son boulot, qui ne pose pas de questions, qui rentre chez lui et recommence le lendemain.

Sauf qu'il avait entendu.

Elle notait tout.

Elle existe pas.

Vogel veut pas qu'on traîne.

Augustin resta un moment devant le rideau baissé. Autour de lui, les forains rangeaient leurs stands. Personne ne le regardait. Personne ne faisait attention à lui. Un type parmi d'autres, un saisonnier, un rouage.

Il toucha le bracelet de sa montre.

Il ne pouvait plus fermer les yeux.