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Interlude

Oksana

La chambre faisait neuf mètres carrés.

Un lit une place contre le mur, une table sous la fenêtre, une chaise en plastique, un radiateur électrique qui chauffait à peine. Les toilettes sur le palier, partagées avec deux locataires qu'Oksana n'avait jamais vus. La douche au rez-de-chaussée, dans un cagibi humide qui sentait la moisissure.

Rue Goya. L'Elsau. En face, les murs de la prison se dressaient, gris, massifs, percés de fenêtres grillagées. Le soir, des lumières s'allumaient derrière les barreaux. Des hommes enfermés, comme elle était enfermée. Sauf qu'eux avaient un toit, trois repas par jour, et des papiers.

Trois cents euros par mois. En liquide. Pas de bail, pas de quittance, pas de trace. La propriétaire, Madame Muller, une veuve aux cheveux jaunes et aux doigts chargés de bagues, prenait les billets le premier du mois, les comptait, les rangeait dans la poche de son tablier, refermait la porte. Elle ne posait jamais de questions. Elle ne voulait pas savoir.

C'était l'arrangement.

✦ ✦ ✦

Le soir, après le marché, Oksana rentrait à pied.

Cinquante-cinq minutes depuis la place Broglie. Le tram, c'était cinquante-six euros par mois avec l'abonnement. Cinquante-six euros qu'elle pouvait envoyer à Nikita.

Elle marchait vite, la tête baissée, les mains dans les poches. Par la rue du Vieux-Marché-aux-Vins, la rue Sainte-Marguerite, puis la longue rue de Molsheim jusqu'à la Montagne Verte et l'Elsau. Quatre kilomètres dans le froid. Le bitume luisait sous les lampadaires. Les vitrines de Noël projetaient des reflets rouges et verts sur le trottoir mouillé. Elle ne regardait personne. Personne ne la regardait. Une femme de plus qui rentrait du travail, invisible dans la nuit.

Dans la chambre, elle allumait le radiateur, faisait bouillir de l'eau sur une plaque électrique, se préparait un thé. Pas de cuisine, pas de frigo. Elle mangeait les bretzels invendus qu'elle ramenait du chalet. Le sel lui irritait les lèvres, mais c'était gratuit. Sur son temps libre, elle prenait le pont vers Kehl et faisait ses courses au Lidl allemand. Les pâtes, le riz, les conserves coûtaient trente pour cent moins cher qu'en France. Elle revenait avec un sac à dos plein, de quoi tenir la semaine.

Elle s'asseyait sur le lit, le dos contre le mur, les mains autour de la tasse chaude. La vapeur montait vers le plafond jauni par l'humidité.

Et elle pensait à Odessa.

✦ ✦ ✦

Odessa, c'était avant.

L'appartement de sa mère, dans un immeuble soviétique de Moldavanka. Le vieux quartier, celui des contrebandiers et des poètes, des cours intérieures où le linge séchait entre les balcons. Trois pièces, un poêle à gaz, l'odeur du bortsch et du pain noir. Les cris des enfants en bas, les klaxons des marshrutkas, les mouettes qui montaient du port.

Elle se souvenait des matins d'été. L'escalier de l'immeuble sentait le chou et la poussière chaude. On entendait les radios par les fenêtres ouvertes, les disputes des voisins, le claquement des dominos dans la cour. Sa mère préparait le café sur le réchaud, un café turc épais comme de la boue, et Oksana le buvait debout sur le balcon, face à la mer qu'on devinait au bout des toits.

Elle se souvenait des hivers aussi. Le givre sur les vitres, les tuyaux qui gelaient, les coupures d'électricité. On se serrait autour du poêle, on racontait des histoires, on attendait que ça passe. Ça passait toujours.

Oksana avait grandi là. Elle y avait eu son fils, Nikita, à dix-sept ans. Le père était parti avant la naissance. Elle ne l'avait jamais revu. Elle n'avait jamais voulu le revoir.

Elle avait travaillé. Vendeuse, serveuse, femme de ménage. Des petits boulots payés en liquide, sans contrat. En Ukraine, c'était normal. On se débrouillait. On ne comptait sur personne.

Nikita avait grandi. Un garçon calme, sérieux, qui passait ses soirées sur l'ordinateur. Il voulait devenir programmeur. Il apprenait l'anglais sur YouTube, lisait des forums américains, rêvait de la Silicon Valley. Il avait les yeux de sa mère, bleus, délavés. Il avait dix-sept ans maintenant. Presque un homme. Presque l'âge où les hommes meurent.

✦ ✦ ✦

La guerre, c'était 2014 d'abord. Le Donbass, les hommes qui partaient, les cercueils qui revenaient. Odessa avait tenu. Odessa tenait toujours.

Puis 2022.

Les bombes sur le port. Les sirènes la nuit. Les files devant les distributeurs, les rayons vides dans les magasins, la peur qui s'installait comme une seconde peau. On dormait habillé, le sac prêt près de la porte. On apprenait les noms des abris, les horaires des alertes, le son des différents missiles.

Oksana avait compris. Ce n'était plus une guerre lointaine, à l'Est, chez les autres. Les Russes voulaient tout. Odessa, Kiev, le pays entier. Ils ne s'arrêteraient pas.

Elle avait regardé Nikita. Seize ans. Dans deux ans, dix-huit. L'âge de la mobilisation. L'âge où on vous met un fusil dans les mains et où on vous envoie mourir dans une tranchée pour un bout de terre que personne ne retrouvera sur une carte.

Elle était partie.

Pas pour elle. Pour lui. Pour gagner de l'argent, trouver un moyen de le faire sortir avant ses dix-huit ans, avant que les frontières ne se ferment définitivement.

Sa mère était restée. Trop vieille, trop fatiguée. « Je mourrai à Odessa », elle avait dit. « Comme ta grand-mère. Comme ton arrière-grand-mère. »

Oksana l'avait embrassée sur le front, avait pris le bus pour Lviv, et n'était jamais revenue.

✦ ✦ ✦

Le voyage avait duré trois semaines.

Lviv, la frontière polonaise, Varsovie, un gymnase transformé en centre d'accueil, des lits de camp, l'odeur de sueur et de désinfectant. Puis un bus vers l'Ouest. L'Allemagne, la France. Des bénévoles qui donnaient des couvertures, des sandwichs, des formulaires. Des promesses que personne ne tiendrait.

Elle était arrivée à Strasbourg en avril 2025. Elle ne savait pas pourquoi Strasbourg. C'était le bus qui allait là. Elle avait suivi.

Les premiers mois, un foyer. Une chambre partagée, des douches collectives, des repas à heures fixes. Elle avait fait des demandes, rempli des dossiers, attendu. Le titre de séjour, l'autorisation de travail. Tout prenait du temps. Des mois. Des années peut-être.

Elle n'avait pas des mois.

Elle avait trouvé le chalet sur Facebook. Un groupe ukrainien, une annonce. « Vendeurs marché de Noël, payé en liquide. » Elle avait appelé. Reitzer avait dit : « Tu commences lundi. »

✦ ✦ ✦

Le carnet, c'était un réflexe.

En Ukraine, on notait tout. Les dépenses, les recettes, les heures. C'était comme ça qu'on survivait. On comptait, on vérifiait, on ne faisait confiance à personne.

Au chalet, elle avait commencé dès le premier jour. Chaque bretzel vendu, chaque vin chaud servi. Elle notait dans un carnet à spirale, au crayon de papier, parce que l'encre gelait.

Au début, c'était pour elle. Pour vérifier qu'on ne la volait pas.

Puis elle avait remarqué.

Le troisième soir, Reitzer était passé pour la caisse. Il avait compté les billets, noté un chiffre sur son carnet. Elle avait jeté un œil. Il avait écrit 2 847 euros.

Elle avait fait le calcul dans sa tête. Elle connaissait les prix par cœur. Cent quatre-vingt-trois bretzels à deux euros cinquante. Deux cent quarante-six vins chauds à quatre euros. Total : mille quatre cent quarante et un euros cinquante.

La moitié.

Reitzer déclarait le double de ce qu'ils vendaient.

Elle avait compris. Elle avait vu ça à Odessa, dans les marchés de Privoz. On gonflait les recettes pour blanchir l'argent sale. On déclarait plus qu'on ne vendait. L'argent noir devenait propre. Les mafieux le faisaient, les politiques aussi. Tout le monde savait. Personne ne disait rien.

Elle avait continué à noter. Chaque soir, elle comparait ses chiffres à ceux que Reitzer inscrivait. L'écart était toujours le même. Le double. Parfois un peu plus.

Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait de ces preuves. Mais elle les avait.

✦ ✦ ✦

Un soir, elle avait vu une photo sur le téléphone d'Augustin.

Une petite fille, trois ans peut-être. Doudoune rose, bonnet à pompon, sac à dos en forme de licorne. Elle courait dans un parc, les bras tendus vers des canards. On voyait ses dents de lait dans son sourire.

Augustin l'avait vue regarder.

« C'est Céleste. Ma fille. »

Il n'avait rien dit d'autre. Mais elle avait vu comment son visage s'était adouci. Comment il avait touché l'écran du bout du doigt, un geste tendre, presque involontaire. Comment il avait rangé le téléphone vite, comme s'il avait montré quelque chose de trop intime.

Un homme qui avait eu une vie. Une famille, une femme, une maison. Et qui avait tout perdu.

Comme elle.

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Dès le sixième jour, Reitzer l'avait regardée différemment.

Il était passé pour la caisse. Il avait compté les billets, noté son chiffre. Puis ses yeux s'étaient posés sur le carnet, sous la caisse, entre les rouleaux de sacs plastique.

Il n'avait rien dit. Il avait juste regardé. Un regard froid, calculateur. Le regard de quelqu'un qui évalue un problème.

Le lendemain, un type était apparu. La trentaine, blouson de cuir, des mains épaisses. Il s'était posté près de l'arrière-boutique pendant une heure. Il ne faisait rien. Il regardait. Il la regardait.

Deux jours plus tard, Reitzer était revenu avec un autre homme. Manteau gris, chaussures à boucles, le genre qui ne travaille pas avec ses mains. Ils avaient parlé à voix basse dans l'arrière-boutique.

« ...les listings sont propres... »

« ...trois cent mille sur décembre... »

« ...et la fille ?... »

« ...elle notait tout... »

« ...réglé. Elle existe pas. »

Oksana avait fait semblant de rien entendre. Elle avait servi un client, rendu la monnaie, souri. Ses mains ne tremblaient pas. Elle avait appris à ne pas trembler. À Odessa, on apprenait vite.

Le soir, elle avait caché le carnet. Pas dans la chambre, trop risqué. Dans une consigne de la gare, casier 247. Vingt euros pour un mois. Elle avait gardé la clé autour du cou, sous son pull, contre sa peau.

✦ ✦ ✦

Le soir de l'avant-dernier jour, Augustin lui avait parlé.

Pas les mots qu'on échange entre collègues. « Passe-moi les gobelets », « on manque de monnaie ». Il avait posé des questions. D'où elle venait. Si elle avait une famille.

Elle lui avait parlé de Nikita. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-être parce qu'il avait une fille, lui aussi. Peut-être parce qu'elle n'avait parlé à personne depuis des semaines, et que les mots sortaient tout seuls.

Il n'avait pas dit « c'est dur » ou « courage ». Il avait juste écouté.

Il y avait quelque chose chez lui, une cassure ancienne, une colère froide sous la surface. Un homme qui avait cru à quelque chose et qui n'y croyait plus. Quand elle s'était éloignée vers la rue de la Mésange, elle avait senti son regard dans son dos. Elle ne s'était pas retournée.

✦ ✦ ✦

Ce soir-là, elle appela Nikita.

Vingt-trois heures à Strasbourg, minuit à Odessa. Il décrocha à la deuxième sonnerie.

« Maman. »

Sa voix. Grave maintenant. Presque celle d'un homme. Chaque fois qu'elle l'entendait, elle mesurait le temps perdu.

« Comment tu vas ? »

« Ça va. Babouchka a fait des varenykis. »

Elle ferma les yeux. Les varenykis de sa mère. Les petits raviolis aux pommes de terre qu'il adorait depuis l'enfance. Elle sentait presque l'odeur, le beurre fondu, l'aneth frais.

« Et les cours ? »

« Ça va. L'anglais c'est facile. Le prof dit que j'ai un bon accent. »

« C'est YouTube. »

« C'est moi. »

Elle sourit. Son fils. Son orgueil.

Un silence. La télé en fond. Elle reconnut la voix du présentateur de 1+1, les informations ukrainiennes. Les bombardements, les morts, la guerre qui n'en finissait pas. Quelque part, une sirène. Lointaine.

« Il y a eu des frappes cette nuit ? »

« Non. Enfin, sur le port. Pas sur nous. »

Pas sur nous. Comme si c'était normal. Comme si les bombes sur le port n'étaient qu'un détail.

« Maman ? »

« Oui. »

« Tu reviens quand ? »

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait le mur de la prison par la fenêtre, les lumières derrière les barreaux. Des hommes enfermés. Des vies suspendues.

« Bientôt. »

« Tu dis toujours bientôt. »

« Je sais. »

« Ça fait huit mois. »

« Je sais, Nikita. »

Un silence. Elle l'entendit respirer. Son petit garçon. Son homme.

« Je t'attends », dit-il.

Elle sentit quelque chose se briser dans sa poitrine. Une fissure, fine, profonde. Celle qui ne se referme jamais.

« Je t'aime, Nikita. »

« Moi aussi, maman. »

Elle raccrocha. Elle resta longtemps assise sur le lit, le téléphone contre sa poitrine. Sur l'écran, la photo de Nikita. La plage d'Arcadia, l'été dernier. Son sourire, le soleil sur l'eau, les parasols derrière lui. Un monde d'avant.

Elle ne dormit pas.

✦ ✦ ✦

Le lendemain, elle décida de ne pas retourner au chalet.

Elle resta dans la chambre. Elle réfléchissait.

Partir ? Pour aller où ? Sans papiers, sans argent.

La police ? Ils pouvaient l'expulser. La renvoyer dans la guerre.

Continuer ? Faire semblant de rien, rendre le carnet, s'excuser ?

À midi, elle sortit. Elle marcha jusqu'à la gare, récupéra le carnet dans la consigne. Elle le feuilleta sur le quai, au milieu des voyageurs. Onze jours de chiffres. La preuve. Elle ne savait pas de quoi, exactement. Mais la preuve.

L'après-midi, elle changea d'avis. Elle irait au chalet. Pour récupérer sa paie. Quatre jours de retard, cent soixante euros. Elle en avait besoin.

Elle arriva place Broglie vers quinze heures. La foule défilait entre les chalets. Elle s'approcha du stand. Derrière le comptoir, un type qu'elle n'avait jamais vu. La trentaine, blouson de cuir, des mains épaisses.

« Reitzer est là ? »

Le type la regarda sans s'arrêter de servir.

« Non. Il passe ce soir. Vingt heures. »

« J'ai besoin de ma paie. »

« Connais pas. Reviens ce soir. »

Elle attendit un instant. Le type l'avait déjà oubliée. Un client suivant, un vin chaud, quatre euros.

Elle ne reviendrait pas ce soir. Elle savait ce que ça voulait dire. Un nouveau type, pas de questions, Reitzer qui n'était pas là en pleine journée. Ils l'avaient remplacée. Effacée.

Avant de quitter la gare, elle remit le carnet dans la consigne. Avec son passeport. Avec quelques photos de Nikita, celles qu'elle gardait toujours sur elle.

Si quelque chose tournait mal, au moins ça serait en sécurité. Et si elle devait partir vite, elle n'aurait qu'à passer à la gare.

Elle glissa la clé sous son pull, contre sa peau. Le métal froid sur sa poitrine.

✦ ✦ ✦

Ils l'attendaient rue Goya.

Deux hommes, devant l'immeuble. Un type au blouson de cuir. Et un autre, qu'elle n'avait jamais vu. Grand, mince, manteau beige, écharpe bordeaux. Il fumait une cigarette, adossé à une Peugeot grise.

Derrière eux, un fourgon blanc. Un Renault Trafic, plaques allemandes. Moteur au ralenti.

Quand il la vit, il sourit. Un sourire calme, patient. Le sourire de quelqu'un qui a tout son temps.

« Oksana. On t'attendait. »

Elle ne répondit pas.

« Viens. On va discuter. »

Elle regarda la rue. Vide. Les pavillons, les volets fermés, le mur de la prison au bout. Personne. Pas un passant, pas une voiture. Comme si le quartier entier avait été vidé pour elle.

Elle pensa à Nikita. Sa voix au téléphone. « Je t'attends. » La photo sur l'écran, son sourire sur la plage.

Le type au blouson ouvrit la portière arrière du fourgon.

Elle monta.

✦ ✦ ✦

On ne la revit jamais.

Dans la chambre de la rue Goya, ses affaires restèrent intactes. La valise, les vêtements, quelques photos de famille. Madame Muller attendit une semaine, puis deux. Elle avait payé jusqu'à fin décembre. Elle ne revint pas.

À la gare, la consigne 247 resta fermée un mois. Puis le délai expira. Un employé l'ouvrit, trouva un passeport ukrainien, des photos d'un adolescent aux yeux clairs, et un carnet à spirale rempli de chiffres au crayon.

Il jeta le tout à la poubelle.