Le parfum de la cannelle
Augustin Moritz versa le vin chaud dans le gobelet en carton. Le liquide fumait dans l'air froid. Quatre euros. La femme paya avec un billet de dix, attendit sa monnaie en soufflant sur ses doigts. Augustin lui rendit six euros. Elle s'éloigna sans un mot, le gobelet entre les mains comme une relique.
Derrière elle, la file s'étirait sur une dizaine de mètres. Des touristes emmitouflés, des couples qui se tenaient par le bras, des enfants juchés sur des épaules. Dix-huit heures, la place Broglie était noire de monde. Les guirlandes clignotaient au-dessus des chalets, bleues et blanches, le rythme légèrement désynchronisé d'une rangée à l'autre. Une odeur de cannelle et de saucisse grillée flottait dans l'air, mêlée aux effluves de diesel des générateurs qui toussaient derrière les stands. Quelque part à gauche, un haut-parleur crachotait Jingle Bells en boucle, la bande saturée aux aigus.
Augustin remplit un autre gobelet. Et un autre. Et un autre.
À côté de lui, Oksana comptait les bretzels. Elle en avait vendu cent quarante-deux depuis l'ouverture. Il le savait parce qu'elle comptait à voix basse, en ukrainien, les yeux fixés sur un carnet où elle notait chaque vente au crayon de papier. Oksana avait trente-cinq ans, pas de papiers, et des mains gercées par le froid. Elle travaillait au chalet depuis onze jours et n'avait toujours pas de contrat.
« Cent cinquante », dit-elle.
Augustin acquiesça.
Le patron, Reitzer, avait dit qu'il passerait vers vingt heures pour récupérer la caisse de l'après-midi. Comme tous les soirs. Il comptait les billets dans l'arrière-boutique, notait un chiffre sur son carnet, et repartait avec une enveloppe kraft sous le bras.
Augustin regarda sa montre. Une Serica 5303, cadran bleu nuit, lunette céramique bleu cristallin, bracelet acier. Chronomètre de plongée. Il ne plongeait pas. Il ne plongeait plus. La montre valait mille cinq cents euros neuve. Il l'avait achetée trois ans plus tôt, quand il croyait encore à quelque chose. Il ne l'avait jamais vendue.
Il versa un autre vin chaud. Quatre euros.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il ne regarda pas. C'était soit Aude pour un changement d'horaire, soit un message automatique de France Travail. Dans les deux cas, ça pouvait attendre.
À dix-neuf heures, la file avait doublé. Les gens s'impatientaient, tapaient des pieds sur les pavés. Un type en costume gris commanda quatre vins chauds d'un coup et paya avec sa carte. Refusé. Il recommença. Refusé. Augustin lui montra le panneau « Espèces uniquement » scotché sur le comptoir. Le type soupira, fouilla ses poches, sortit un billet de cinquante.
« Vous avez pas plus petit ? »
Le type fit non de la tête. Augustin ouvrit la caisse, compta la monnaie. Il restait trois billets de dix, une poignée de pièces. Il donna trente-quatre euros au type, qui s'éloigna avec ses quatre gobelets en équilibre.
Oksana le regarda.
« On va manquer de monnaie. »
« Je sais. »
« Tu préviens Reitzer ? »
« Non. »
Oksana haussa les épaules et retourna à ses bretzels. Cent soixante.
Derrière le groupe suivant, un homme en manteau beige attendait son tour. La cinquantaine, des cheveux gris coupés court, une écharpe bordeaux. Il regardait ailleurs, vers le fond de la place, comme s'il cherchait quelqu'un. Quand son tour arriva, il commanda un vin chaud, paya avec l'appoint, et s'éloigna sans avoir croisé le regard d'Augustin.
Un client parmi d'autres. Augustin l'oublia aussitôt.
À vingt heures dix, Reitzer arriva. Petit, trapu, une doudoune sans manches par-dessus un pull jacquard et des bottes fourrées. Il avait le visage des gens qui dorment mal, des cernes sous les yeux qu'Augustin n'avait pas remarqués les premiers jours, et une alliance qui brillait sous les guirlandes. Il entra par l'arrière du chalet, sans dire bonsoir.
« La caisse. »
Augustin lui tendit le tiroir. Reitzer compta les billets, les lèvres remuant en silence. Il nota un chiffre sur son carnet. Augustin aperçut « 2 847 ». Puis Reitzer sortit une enveloppe kraft de sa doudoune et y glissa une partie des billets. Pas tous. Peut-être la moitié.
« On a manqué de monnaie », dit Augustin.
Reitzer ne leva pas les yeux.
« Je t'en apporte demain matin. Cinquante en pièces, ça ira ? »
« Ça ira. »
Reitzer rangea l'enveloppe, referma le tiroir, le rendit à Augustin. Il resta un instant immobile, les mains dans les poches, le regard sur la foule qui défilait devant le chalet.
« C'est le gros week-end qui arrive. L'Avent. Tu vas voir, samedi, on va pas s'arrêter. »
Il avait dit ça d'un ton neutre, ni enthousiaste ni las. Le ton d'un type qui constate. Puis il tapota le comptoir deux fois, un geste machinal, et sortit par l'arrière.
L'enveloppe kraft avait disparu sous sa doudoune.
Oksana n'avait rien vu. Elle comptait ses bretzels. Cent quatre-vingt-sept.
À vingt et une heures, ils fermèrent le chalet. Augustin baissa le rideau métallique pendant qu'Oksana rangeait les bouteilles vides dans des caisses. Le froid s'était durci, un froid sec qui s'insinuait sous les couches de vêtements. La place se vidait lentement. Les derniers touristes traînaient devant les vitrines illuminées, prenaient des photos du grand sapin qu'on apercevait au loin, place Kléber.
Augustin ôta son tablier, le plia, le rangea sous le comptoir. Ses mains sentaient le vin et la cannelle. Cette odeur ne partait plus, même après trois douches.
Oksana finissait de compter. Elle nota un dernier chiffre, referma le carnet, le glissa dans la poche de son blouson. Puis elle resta un moment immobile, les bras le long du corps, à regarder le rideau baissé.
« Tu rentres comment ? » demanda Augustin.
Elle haussa les épaules.
« À pied. »
« À pied ? Par ce froid ? »
« Cinquante-six euros par mois, le tram. C'est cinquante-six euros pour Nikita. »
« T'habites où ? »
Elle le regarda. Ses yeux étaient clairs, d'un bleu délavé, fatigués.
« Rue Goya. Une chambre chez une dame. À côté de la prison. Elle loue aux étudiants, normalement. Moi je suis pas étudiante. »
Elle eut un demi-sourire, bref.
« Elle pose pas de questions. Je pose pas de questions. Ça marche. »
Augustin connaissait ce genre d'arrangement. Il en avait connu d'autres, à l'époque où il militait, quand il fallait loger des gens qui n'avaient pas de papiers, pas d'adresse, pas d'existence officielle.
« T'as mangé ? »
« J'ai pris un bretzel tout à l'heure. Les invendus. Reitzer dit qu'on peut. »
« Il dit ça, oui. »
Elle rangea ses gants dans sa poche, remonta la fermeture de son blouson jusqu'au menton.
« Toi t'as une famille ? »
La question était venue sans préambule, comme elle faisait tout, directement.
« Une fille. Trois ans. Et un fils de seize ans. »
« Ils sont où ? »
« Chez leur mère. On est séparés. »
Oksana ne dit pas « désolée » ou « c'est dur ». Elle resta silencieuse un instant, c'est tout.
« Moi j'ai un fils aussi. Dix-sept ans. Il est resté là-bas. À Odessa. Avec ma mère. »
Elle dit ça en regardant ses mains, les ongles courts, les gerçures.
« Quand j'aurai assez, je le fais venir. Ou je rentre. Je sais pas encore. »
Elle releva les yeux.
« Bon. À demain. »
« À demain. »
Elle s'éloigna vers la station de tram, sa silhouette mince disparaissant dans la foule clairsemée.
Augustin resta un moment devant le chalet fermé. Autour de lui, d'autres forains faisaient la même chose : ranger, compter, fermer. Certains se connaissaient, échangeaient quelques mots. Pas lui. Quelques stands plus loin, deux types discutaient à voix basse. L'un d'eux, massif, une barbe rousse, jeta un coup d'œil vers Augustin, puis se détourna.
Il remonta la rue de la Mésange vers la place de l'Homme de Fer. Sur sa gauche, entre les façades, il aperçut le grand sapin de la place Kléber, trente mètres de haut, illuminé de bleu et d'or. Des gamins couraient autour, surexcités. Un père portait une fillette endormie dans ses bras.
Augustin détourna le regard.
Il passa devant le Nada. Le bar était plein, comme tous les soirs de décembre. À travers la vitre embuée, il aperçut Jo derrière le comptoir, qui tirait une pression. Des têtes connues, des habitués. L'affiche du festival Ososphère encore scotchée sur la porte. Un sticker de fourmi dans un coin de la vitre. Une dinoponera.
D'habitude, il s'arrêtait. Un café, parfois une bière. On le connaissait ici. On l'avait vu à la télé, à l'époque des ronds-points. Ça lui valait un hochement de tête, parfois un verre offert. Ce soir, il n'avait pas les trois balles pour sa bière.
Devant l'entrée, deux types fumaient, cols relevés. Un bout de conversation lui parvint.
« ...le commissaire, il paraît qu'il touche sur tous les marchés de la région... »
« Arrête tes conneries. »
« Je te dis. Mon beau-frère bosse à la préfecture, il... »
Augustin continua.
La station de tram était noire de monde. Des vigiles en gilet jaune filtraient l'accès aux quais avec des barrières mobiles. On avançait par vagues, dix personnes à la fois, parqués comme des bêtes entre les barrières métalliques.
Augustin attendit son tour. Le froid lui brûlait les joues, les doigts. Il n'avait pas de gants. Ses gants étaient restés dans la voiture, sur le parking de Hautepierre. La Peugeot 205 ne roulait plus depuis six mois. Plus d'argent pour l'assurance, plus d'argent pour l'essence. Elle attendait sur le bitume craquelé, entre les barres, avec les gants sur le tableau de bord.
Le tram arriva. Ligne A, direction Hautepierre Maillon. Il resta debout, coincé entre un groupe d'étudiants et une vieille femme qui serrait son sac contre elle. Le wagon sentait la laine mouillée, la sueur, le vin chaud régurgité.
À Hautepierre, il descendit.
Le froid était plus vif ici qu'en centre-ville, un froid de périphérie, sans les lumières ni les foules pour donner l'illusion de la chaleur. Les barres se dressaient dans la nuit, percées de fenêtres allumées. L'avenue Racine, refaite il y a dix ans, semblait déjà fatiguée. Au loin, le cercle orange du Zénith luisait faiblement.
Son studio était au quatrième étage d'une barre beige de la maille Jacqueline, entre une famille nombreuse dont il n'avait jamais vu le père et un type qui travaillait de nuit et qu'il croisait parfois dans l'escalier à six heures du matin. Vingt-huit mètres carrés, un coin cuisine, une fenêtre qui donnait sur le parking.
Il ouvrit la porte, alluma la lumière. Le radiateur électrique ronronnait dans le coin. Sur la table, une assiette avec les restes de son petit-déjeuner, deux tartines de pain, une tasse de café froid. Il n'avait rien mangé depuis.
Son téléphone vibra à nouveau. Cette fois, il regarda.
Aude.
Céleste te réclame. Elle a fait un dessin pour toi. Je te la dépose demain à 8h, je la récupère à 11h30 au chalet ?
Il tapa sa réponse.
OK.
Puis il resta un moment immobile, le téléphone à la main. Sur l'écran, la photo de Céleste en fond d'écran. Trois ans, les cheveux en bataille, un sourire qui montrait ses dents de lait. La photo datait de l'été dernier, dans le parc de l'Orangerie. Elle courait après les canards, les bras tendus, en riant.
Augustin posa le téléphone sur la table.
Il ouvrit le frigo. Une brique de lait, trois œufs, un bout de fromage sous cellophane. Il referma le frigo.
Il s'assit sur le lit, un matelas posé sur un sommier métallique, et ôta ses chaussures. Ses pieds étaient glacés malgré les deux paires de chaussettes. Il les frotta l'un contre l'autre, machinalement.
Sur l'étagère au-dessus du lit, une rangée de livres. Lordon, Friot. Un exemplaire corné du Manifeste du parti communiste. Il n'avait plus ouvert un livre depuis le procès.
À côté des livres, une photo encadrée. Amory à onze ans, sur un vélo neuf, devant l'appartement du quai des Bateliers. Il en avait seize maintenant. Augustin ne savait plus ce qu'il aimait, ce qu'il voulait, ce qu'il pensait de son père.
Augustin effleura le bracelet de sa montre. Un geste automatique, comme on vérifie qu'une porte est bien fermée.
Il alla à la fenêtre. Le parking était presque vide. Trois voitures, dont la sienne, la Peugeot, grise de poussière, immobile depuis des mois. Elle ne démarrerait plus.
Il resta là un moment, à regarder le parking, les lampadaires orange, le froid qui faisait de la buée sur la vitre.
Puis il ferma le rideau et se coucha.
Le lendemain, Aude arriva à huit heures.
Céleste était dans ses bras, emmitouflée dans une doudoune rose qui la faisait ressembler à une petite boule. Un petit sac à dos licorne pendait à son épaule. Elle tendit les mains vers Augustin dès qu'elle le vit.
« Papa ! »
Il la prit, la serra contre lui. Elle sentait le shampooing pour enfants et le lait chaud. Ses petites mains froides se posèrent sur ses joues.
« T'as froid, papa. »
« Un peu. »
Aude restait sur le seuil, les bras croisés. Elle portait un manteau vert sombre qu'il ne connaissait pas. Ses grands cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Elle avait les traits tirés. Elle avait toujours les traits tirés.
« Y a un change, de l'eau, un goûter et ses crayons dans le sac. »
« C'est bon. »
« Je la récupère à onze heures trente. Au chalet. »
Augustin hocha la tête.
Elle fit un pas en arrière, comme si elle vérifiait quelque chose. Puis elle se pencha, embrassa Céleste sur le front.
« À tout à l'heure, ma puce. Sois sage avec papa. »
« Oui ! »
Aude fit un signe de tête à Augustin et s'éloigna dans le couloir. Il entendit ses pas dans l'escalier, puis plus rien.
Il referma la porte.
Céleste le regardait avec ses grands yeux noirs.
« J'ai fait un dessin. »
« Montre-moi. »
Elle se tortilla pour attraper son sac à dos, l'ouvrit, en sortit une feuille pliée en quatre. Augustin la déplia. Des traits de couleur, du rouge, du vert, du jaune. Au centre, une forme qui pouvait être une maison ou un arbre. À côté, un bonhomme orange avec des bras immenses.
« C'est toi », dit Céleste en pointant le bonhomme.
« Il est très beau. »
« Et là c'est le sapin. Le grand. Celui avec les lumières. »
Augustin regarda le dessin. Le sapin de la place Kléber. Trente mètres de haut, décoré par la ville, photographié par des millions de touristes.
« Tu veux qu'on aille le voir ? »
Céleste ouvrit grand les yeux.
« Oui ! »
Ils prirent le tram. Céleste voulait s'asseoir près de la fenêtre pour regarder dehors. Augustin la cala sur un siège vert, resta debout à côté d'elle. Elle commentait tout, les voitures, les passants, les chiens. Augustin répondait par monosyllabes, la main posée sur son petit dos pour qu'elle ne tombe pas.
Place de l'Homme de Fer, ils descendirent et marchèrent jusqu'à la place Kléber. La foule était déjà dense malgré l'heure matinale. Des familles, des groupes de touristes avec des guides, des adolescents qui traînaient en fumant. Leurs cigarettes rougeoyaient dans l'air glacé.
Céleste tira Augustin par la main vers le sapin.
« Il est grand ! »
« Très grand. »
« C'est le plus grand du monde ? »
« Je sais pas. Peut-être. »
Elle resta un moment à regarder les boules de couleur, les guirlandes, les lumières qui clignotaient même en plein jour. Sa main serrait celle d'Augustin.
« Papa ? »
« Oui. »
« Pourquoi tu travailles au marché de Noël ? »
Augustin ne répondit pas tout de suite.
« Parce qu'il faut bien. »
« T'aimes pas ça ? »
« C'est du travail. »
Céleste réfléchit un instant.
« Moi quand je serai grande je travaillerai pas. »
Augustin sourit. Pour la première fois depuis des jours, peut-être.
« On verra. »
Ils firent le tour des chalets. Céleste voulait tout regarder, les boules de Noël, les pains d'épices, les jouets en bois. Augustin la portait quand elle était fatiguée, la reposait quand elle voulait marcher.
Devant le carrousel, elle s'arrêta net. Les chevaux de bois tournaient lentement, peints de rouge et d'or, montés par des enfants emmitouflés. La musique nasillarde du manège couvrait le brouhaha de la foule.
« Papa. »
Elle ne demandait pas. Elle montrait.
Augustin regarda les prix. Trois euros le tour. Il avait un billet de cinq dans sa poche, c'était tout ce qui restait jusqu'à la paie de vendredi.
Il paya.
Céleste choisit un cheval blanc avec une crinière dorée. Augustin l'installa sur la selle, vérifia qu'elle tenait bien la barre. Le manège démarra. Elle passa devant lui une fois, deux fois, trois fois, le visage grave, concentré, comme si monter ce cheval de bois était la chose la plus importante du monde.
Au quatrième tour, elle sourit.
Au cinquième, elle fit un signe de la main.
Le manège s'arrêta. Augustin la récupéra, la posa par terre. Elle lui prit la main sans rien dire.
Vers dix heures, elle commença à traîner les pieds. Trop de marche, trop de froid, trop de monde. Augustin la hissa sur ses épaules. Elle s'accrocha à ce qui lui restait de cheveux, posa son menton sur sa tête.
« Papa, tu sens bizarre. »
« C'est le vin chaud. »
Ils redescendirent vers la place Broglie. Augustin marchait lentement, zigzaguant entre les touristes. Le Temple Neuf se dressait sur leur gauche, protestant et austère. Sur les marches, un accordéoniste jouait, un gobelet devant lui pour les pièces. Céleste écouta un moment, fascinée. Augustin lui donna cinquante centimes à jeter dans le gobelet. Elle visa, rata, recommença, réussit. L'accordéoniste inclina la tête sans s'arrêter de jouer.
Plus qu'un euro cinquante jusqu'à vendredi.
À onze heures, ils arrivèrent au chalet. Le rideau était levé, les bonbonnes alignées. Mais Oksana n'était pas là. Sa place derrière le comptoir était vide, le carnet absent de son emplacement habituel.
Augustin posa Céleste sur le tabouret derrière le comptoir.
« Tu restes sage. Maman arrive bientôt. »
Céleste fit oui de la tête. Elle ouvrit son sac à dos licorne, en sortit un crayon et un bout de papier. Des bonshommes, des maisons, des sapins. Toujours les mêmes dessins, avec les mêmes couleurs.
Oksana arriverait peut-être plus tard. Ou pas. Les gens disparaissaient, dans ce genre de boulot. On ne posait pas de questions.
Le marché ouvrit à onze heures trente. Les premiers clients arrivèrent. Vin chaud, bretzel, vin chaud. Augustin servait, encaissait, rendait la monnaie. Le générateur toussait. La cannelle embaumait. Céleste dessinait.
À midi moins le quart, Aude apparut dans la foule. Elle portait le même manteau vert sombre, des bottes en cuir usé. Ses grands cheveux bouclés flottaient dans le vent froid.
Céleste bondit du tabouret.
« Maman ! »
Aude la prit dans ses bras, l'embrassa sur le front. Elle regarda Augustin un instant. Cette façon qu'elle avait de chercher quelque chose dans ses yeux, comme avant. Comme quand ils étaient encore ensemble.
« Tu manges assez ? »
« Oui. »
« T'as maigri. »
« C'est le froid. »
Elle n'insista pas. Elle avait appris à ne plus dire, à ne plus insister. C'était ça, le divorce. Pas la rupture, mais l'effacement progressif du droit de s'inquiéter.
« Samedi prochain, ça te va ? Pour les voir tous les deux ? Amory a dit qu'il viendrait. »
Augustin sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
« Il a dit ça ? »
« Oui. Je lui ai parlé. Il veut essayer. »
« Samedi. »
Aude cala Céleste sur sa hanche. La petite fit un signe de la main à son père.
Augustin leva la main en retour.
Elles s'éloignèrent dans la foule, disparurent au coin de la rue.
Un client s'approcha. Deux vins chauds. Augustin servit. Huit euros. La monnaie. Le client s'éloigna.
Le générateur toussait.
La foule défilait. Les lumières de Noël scintillaient au-dessus des chalets.
Il servit un autre vin chaud. Quatre euros.
Augustin toucha le bracelet de sa montre. L'enveloppe kraft. Le chiffre sur le carnet de Reitzer. La moitié des billets qui disparaissait chaque soir. Le carnet d'Oksana, ses colonnes de chiffres au crayon. La conversation surprise devant le Nada. Le commissaire, il touche sur tous les marchés. Il ne savait pas encore ce que ça signifiait.
Mais il avait vu.