Les autres
Le directeur départemental Marc Vogel fut enterré le 28 décembre 2025, au cimetière Nord, à la Robertsau, dans le caveau familial.
Trois cents personnes assistèrent à la cérémonie. Le préfet du Bas-Rhin prononça un discours sobre. Il parla d'un serviteur de l'État, d'une carrière exemplaire, d'une perte pour la République. Il évoqua le courage d'un homme mort en affrontant un forcené armé.
La veuve, Françoise Vogel, se tenait droite au premier rang. Manteau noir, collier de perles, visage fermé. Elle reçut les condoléances avec la dignité qu'on attendait d'elle. Elle ne pleura pas.
Julien, l'aîné, quarante ans, notaire à Colmar, était là avec sa femme Bénédicte et leurs deux enfants. Ils avaient passé le réveillon ensemble, trois jours plus tôt. Ils avaient ouvert les cadeaux sous le sapin, bu du champagne, ri aux blagues des petits-enfants. Et maintenant ils enterraient le patriarche.
Louise, la cadette, trente-sept ans, urgentiste à Mulhouse, avait pris trois jours de congé. Elle avait pleuré à l'église, pas au cimetière. Elle était retournée travailler le 30 décembre. Les urgences n'attendaient pas.
L'assurance-vie s'élevait à huit cent mille euros. La maison de l'Orangerie valait le double. Julien s'occupa des formalités, de la succession, des papiers. Il découvrit des choses. Des comptes en Suisse que personne ne connaissait. Des virements vers des sociétés luxembourgeoises. Des relevés bancaires qui ne correspondaient à rien. Il referma les dossiers, rangea les papiers, n'en parla à personne. Ce qui était enterré devait rester enterré.
Personne ne mentionna l'entrepôt de Kehl.
L'enquête fut ouverte en janvier.
Au début, il ne s'agissait que d'un fait divers sanglant. Un ancien détenu, Augustin Moritz, avait abattu trois hommes dans un entrepôt de la zone industrielle de Kehl avant de se faire tuer par la police devant le domicile du directeur départemental. Les médias parlèrent de vengeance personnelle, de déséquilibre mental, de radicalisation. Le mot « terrorisme » fut prononcé, puis abandonné faute de preuves.
Puis les enquêteurs trouvèrent les corps.
Trois femmes dans une chambre froide, à l'arrière de l'entrepôt. Ukrainiennes, moldaves, sans papiers. Elles avaient entre dix-neuf et vingt-quatre ans. L'une d'elles était enceinte de cinq mois.
La plus jeune s'appelait Daria. Elle venait de Marioupol, avait fui après les bombardements. On lui avait promis un travail de serveuse à Strasbourg. Elle avait traversé quatre frontières dans un camion frigorifique, puis on l'avait mise au travail. Pas comme serveuse.
Les deux autres, Tatiana et Svetlana, avaient des histoires similaires. La faim, la guerre, l'espoir, le piège. Elles étaient là depuis septembre. Elles ne sortaient jamais. Elles ne voyaient jamais le ciel.
La presse changea de ton.
Les Dernières Nouvelles d'Alsace titrèrent : « L'horreur derrière les guirlandes. » France 3 Alsace diffusa un reportage de vingt minutes. Pendant une semaine, on ne parla que de ça.
Puis un attentat eut lieu à Lyon. Et Strasbourg disparut des écrans.
La nouvelle directrice départementale de la sécurité publique s'appelait Martine Lantz. Cinquante-deux ans, ancienne de la PJ de Lyon, aucun lien avec Strasbourg. Elle avait été nommée en urgence, le 3 janvier, pour « restaurer la confiance ».
Son premier acte fut d'ouvrir une enquête interne sur les activités de Marc Vogel.
Son deuxième acte fut de la refermer, trois mois plus tard, faute d'éléments probants.
Les carnets de Reitzer avaient disparu. L'appartement de la rue du Faubourg-de-Saverne avait été vidé dans la nuit du 26 décembre. Quelqu'un avait été plus rapide que la police. Quelqu'un était toujours plus rapide.
Werner n'avait jamais existé. Pas de trace dans les fichiers allemands, pas d'empreintes exploitables, pas de témoins. Les chalets du marché de Noël appartenaient à une société écran basée au Luxembourg, elle-même détenue par une holding chypriote, elle-même liée à un fonds d'investissement dont les bénéficiaires restaient anonymes.
Les avocats de la holding firent savoir qu'ils coopéreraient pleinement avec la justice. Ils envoyèrent trois mille pages de documents comptables, tous parfaitement en règle. Les enquêteurs passèrent deux mois à les éplucher. Ils ne trouvèrent rien.
Le procureur classa l'affaire en juin.
« Faute de preuves suffisantes pour établir l'implication d'agents publics dans les faits reprochés. »
Les mecs au-dessus ne furent jamais inquiétés.
Ils n'avaient jamais mis les pieds à Strasbourg. Ils pilotaient depuis Francfort, depuis Luxembourg, depuis des bureaux climatisés où personne ne posait de questions. Le réseau se reconfigura, reprit ses activités ailleurs. Il y avait d'autres marchés, d'autres foires, d'autres villes. Munich, Cologne, Vienne. Partout où les touristes affluaient, partout où l'argent liquide circulait, partout où personne ne regardait de trop près.
Strasbourg était grillé pour un moment. Mais le système, lui, continuait.
Il continuait toujours.
Medhi Bouziane sortit de l'hôpital le 15 janvier.
La balle lui avait traversé l'épaule gauche, manquant l'artère de deux centimètres. Les médecins parlèrent de chance. Medhi ne dit rien. Il ne parlait plus beaucoup, depuis le 25 décembre.
Il fut interrogé quatre fois par la police. Il raconta ce qu'il savait. Les chalets, les enveloppes, les chiffres gonflés. Il donna des noms, des dates, des lieux. Les enquêteurs notèrent tout, hochèrent la tête, le remercièrent pour sa coopération.
Aucune charge ne fut retenue contre lui. Petit poisson, dirent-ils. Témoin utile.
Il signa sa déposition, récupéra ses affaires, sortit du commissariat par la porte de derrière. Le flic qui l'accompagnait lui serra la main.
« Bonne continuation. »
Medhi le regarda. Il pensa aux fourgons blancs qui partaient vers l'Est. Aux femmes qu'on chargeait dedans comme du bétail. Au bruit que faisaient les portes en se refermant. Il pensa à Oksana, qui l'avait formé pendant trois jours avant de disparaître. À son sourire fatigué, à ses yeux qui ne regardaient jamais rien. Il pensa à tout ce qu'il avait vu et à tout ce qu'il n'avait pas dit. Parce que personne ne lui avait posé les bonnes questions. Parce que personne ne voulait vraiment savoir.
« Ouais. Bonne continuation. »
Il quitta Strasbourg en février. Direction Lorient, où un cousin lui avait trouvé un travail sur le port. Il n'emporta qu'un sac de sport et trois cents euros en liquide.
Dans le train, il regarda défiler les champs enneigés. Il pensa à Augustin. Au regard qu'il avait eu quand il était entré dans l'arrière-boutique, le matin du 25. Au Beretta qu'il pointait sur Reitzer. À la balle qui l'avait touché à l'épaule, lui, Medhi, parce qu'il avait fait un geste stupide vers sa ceinture.
Augustin aurait pu le tuer. Il ne l'avait pas fait.
Medhi ne savait pas ce qu'il aurait fait à la place d'Augustin. Prendre un flingue, aller jusqu'au bout. Venger Oksana, venger les autres, se faire tuer devant la maison d'un commissaire. Il ne savait pas s'il en aurait eu le courage. Ou la folie.
Il ne voulait pas le savoir.
Il ne revint jamais.
Aude reprit le travail le 6 janvier.
Sa cheffe lui avait proposé un congé supplémentaire, un suivi psychologique, un aménagement de poste. Elle avait refusé. Elle avait besoin de travailler. Elle avait besoin de quelque chose à faire, de dossiers à traiter, de visites à effectuer. Elle avait besoin de ne pas penser.
Les nuits étaient le plus dur.
Céleste se réveillait souvent. Elle appelait, elle pleurait, elle voulait de la lumière. Aude se levait, la prenait dans ses bras, la berçait jusqu'à ce qu'elle se rendorme. Parfois ça prenait une heure. Parfois deux.
Un soir de janvier, Céleste avait demandé :
« Papa il revient quand ? »
Aude n'avait pas répondu tout de suite. Elle avait serré sa fille contre elle, senti l'odeur de son shampooing, la chaleur de son petit corps.
« Papa ne reviendra pas, ma chérie. Tu te souviens, on en a parlé. »
« Mais pourquoi ? »
« Parce qu'il est parti très loin. Trop loin pour revenir. »
Céleste avait réfléchi. Puis :
« Il reviendra pour mon anniversaire ? »
Aude avait fermé les yeux. Elle avait pensé à Augustin. À ce qu'il avait été, avant. À ce qu'il était devenu. Au gâchis immense de tout ça.
« Non, ma puce. Mais il t'aime très fort. Même de loin. »
Céleste avait hoché la tête, pas vraiment convaincue. Puis elle s'était rendormie.
Le lendemain matin, Aude la déposa à l'école comme d'habitude. La petite portait son bonnet à pompon rose, celui qu'elle avait le jour de l'enlèvement. Elle ne l'enlevait plus, même à l'intérieur, même pour dormir. Aude n'insistait pas.
À la porte de l'école, elle croisa Madame Lambert. L'animatrice qui était de service le 24 décembre. Celle qui avait laissé partir Céleste avec l'homme au manteau beige.
Leurs regards se croisèrent. Madame Lambert ouvrit la bouche, voulut dire quelque chose. Aude passa devant elle sans s'arrêter.
Plus tard, beaucoup plus tard, elles se parlèrent.
Un soir de mars, après la fermeture. Madame Lambert l'attendait sur le parking, les mains dans les poches, le visage défait.
Elle expliqua. Elle avait dû raconter cette histoire cent fois. À la police, à sa hiérarchie, à son copain, à elle-même. À force de la répéter, elle l'avait polie, arrondie. Elle avait trouvé les mots justes, les justifications qui tenaient. L'appel préalable. La femme qui disait être une collègue. L'urgence. L'homme avec tous les papiers. Le SMS signé « Aude Moritz ». Elle était seule avec dix-huit enfants. C'était la veille de Noël.
« J'aurais dû attendre. J'aurais dû insister. Je ne dors plus depuis. Je vois son visage toutes les nuits. »
Elle pleurait. Aude la regarda. Elle se demanda quelle était la vraie version. Celle d'avant les répétitions, celle d'avant les justifications. Elle ne le saurait jamais. Ça n'avait plus d'importance.
Elle pensa à elle-même. À cette journée du 24 décembre. Les dossiers qui s'empilaient, la collègue absente, le téléphone qui sonnait sans arrêt. Les vingt minutes de retard à l'école.
« Vous étiez seule avec dix-huit enfants. Il avait tous les papiers. Tous les papiers. »
Ce n'était pas un pardon. Ce n'était pas une accusation non plus. C'était juste la vérité.
Elles aussi, ce jour-là, étaient seules. Elles aussi étaient débordées. Le système broyait tout le monde.
Amory passa son bac en juin.
Il eut la mention assez bien. Pas brillant, mais suffisant. Il s'inscrivit en droit à l'université de Strasbourg. Pas en école de commerce, finalement. Il avait changé d'avis.
« Pourquoi le droit ? » avait demandé Aude.
Il avait haussé les épaules.
« Pour comprendre. »
Il ne dit pas quoi. Elle ne demanda pas.
Il ne parlait pas de son père. Pas à ses amis, pas à ses profs, pas à personne. Quand on lui posait la question, et on la lui posa souvent, dans les semaines qui suivirent, les mois qui suivirent, il haussait les épaules et changeait de sujet. Son père était mort. Point. Il n'y avait rien à ajouter.
Mais il avait gardé la Baltic. La montre que son père lui avait offerte pour ses quatorze ans, celle qu'il avait fourrée au fond d'un tiroir en jurant de ne jamais la porter. Il l'avait ressortie le 26 décembre, le lendemain de la mort d'Augustin. Il l'avait mise à son poignet.
Elle était encore neuve. Comme le début de sa nouvelle vie.
Il ne l'enleva plus.
À Odessa, dans un appartement de Moldavanka, Nikita Chenko fêta ses dix-huit ans le 3 mars 2026.
Il était seul.
Sa mère avait disparu en décembre 2025. Le dernier message datait du 18. « Tout va bien mon fils. Je t'envoie de l'argent bientôt. Je t'aime. » Après, plus rien. Les appels tombaient sur la messagerie. Les SMS restaient sans réponse.
Au début, il s'était dit qu'elle était occupée. Le marché de Noël, le travail, la fatigue. Elle rappellerait. Elle rappelait toujours.
Puis les jours avaient passé. Noël, le Nouvel An. Toujours rien.
En janvier, il avait contacté l'ambassade d'Ukraine à Paris. On lui avait demandé des papiers, des preuves, des documents. Il avait envoyé tout ce qu'il avait. Une copie de son passeport, des photos, les derniers messages. On lui avait dit qu'on allait chercher. On ne rappela jamais.
Il contacta la police française via un formulaire en ligne. La réponse arriva trois semaines plus tard. « Aucune personne correspondant à ce signalement n'a été retrouvée sur le territoire national. » Aucune Oksana Chenko, trente-cinq ans, de nationalité ukrainienne. Aucune trace.
Il contacta les associations d'aide aux réfugiés, les ONG, les collectifs de soutien. Certains répondirent, la plupart non. Ceux qui répondirent lui posèrent des questions, notèrent les informations, promirent de faire circuler la photo. Personne ne la reconnut.
Elle n'existait pas.
C'était comme si elle n'avait jamais existé.
Le soir de son anniversaire, il s'assit sur le balcon de l'appartement. En face, les immeubles soviétiques de Moldavanka, les antennes paraboliques, les cordes à linge. En bas, les gamins qui jouaient au foot dans la cour. Quelque part, une radio passait de la pop ukrainienne.
Il pensa à sa mère. À son sourire quand elle lui annonçait qu'elle partait. « C'est pour toi, Nikita. Pour qu'on ait une meilleure vie. » À sa voix au téléphone, fatiguée mais heureuse. « Je suis bien traitée. Les gens sont gentils. »
Il se demanda si elle avait souffert. Si elle avait eu peur. Si elle avait pensé à lui, à la fin.
Il garda le téléphone de sa mère chargé, au cas où. Il le vérifia chaque matin, chaque soir. Il dormait avec, posé sur l'oreiller à côté de lui.
Le téléphone ne sonna jamais.
Le chalet de la place Broglie rouvrit en novembre 2026.
Nouveau gérant, nouvelle équipe, nouveaux employés. Des jeunes, pour la plupart, des étudiants, des intérimaires. Ils ne savaient rien de ce qui s'était passé l'année précédente. Personne ne leur avait dit.
Le vin chaud coûtait quatre euros cinquante, maintenant. Cinquante centimes de plus que l'an dernier. L'inflation, disait le gérant. Les charges. Le prix du gaz. La guerre en Ukraine.
L'odeur de cannelle flottait toujours sur la place, mêlée aux effluves de saucisse grillée et de diesel des générateurs. Les guirlandes clignotaient. Les haut-parleurs crachaient du Mariah Carey. Les touristes se pressaient devant les étals, photographiaient les décorations, achetaient des bredalas et des petits sapins en bois.
Un soir de décembre, une femme s'arrêta devant le chalet. La quarantaine, manteau vert, écharpe mauve. Elle regarda le comptoir, les bouteilles alignées, le jeune vendeur qui servait les clients. Elle resta là une minute, peut-être deux. Puis elle repartit sans rien acheter.
Elle s'appelait Aude. Elle ne reviendrait plus.
Personne ne se souvenait d'Augustin Moritz.
Personne ne se souvenait d'Oksana Chenko.
Personne ne se souvenait des trois femmes dans la chambre froide.
Le marché de Noël continuait.
Il continuait toujours.