Le manteau beige
Samir habitait cité de l'Ill, au bout de la ligne B.
Un immeuble des années soixante-dix, huit étages, façade lépreuse. La neige recouvrait les voitures garées en épis, les poubelles renversées, les tags sur les murs. Augustin monta à pied, les escaliers puaient la pisse et le cannabis. Il frappa à la porte du sixième. Trois coups, une pause, deux coups. Le code d'avant, celui de la cellule.
La porte s'ouvrit.
Samir n'avait pas changé. La cinquantaine, crâne rasé, barbe grise, des bras comme des cuisses. Six mois de taule ensemble, à Strasbourg-Elsau, en 2020. Violences en réunion pour Samir aussi, mais avec des circonstances aggravantes. Il avait envoyé un CRS à l'hôpital avec une fracture du crâne. Il n'avait jamais regretté.
« Moritz. »
« Samir. »
Ils ne se serrèrent pas la main. Samir s'écarta, le laissa entrer.
L'appartement était petit, propre, spartiate. Une télé éteinte, un canapé défoncé, une table avec des journaux en arabe. L'odeur du café turc, épais, amer. Sur le mur, une photo de La Mecque et une autre d'un enfant. Le fils de Samir, mort d'une overdose en 2018. C'était pour ça qu'il avait cogné le CRS. C'était pour ça qu'il comprenait.
La neige tombait derrière la fenêtre, silencieuse.
« T'as une sale gueule. »
« Je sais. »
« C'est pourquoi ? »
« C'est pour ma fille. »
Samir ne demanda pas de détails. Il n'avait pas besoin d'explication. Un père qui vient chercher une arme le jour de Noël, avec une gueule de déterré et des yeux de fou. Il savait ce que ça voulait dire.
Il disparut dans la chambre, revint avec un sac en toile. Il le posa sur la table, l'ouvrit.
Un pistolet. Noir, compact, usé. Un Beretta 92, le genre qu'on trouvait dans les caves et les coffres de bagnole. Le genre qui avait déjà servi.
« Chargeur plein. Quinze balles. T'en auras pas d'autre. »
Augustin prit l'arme. Elle était lourde, froide. Il la soupesa, vérifia le cran de sûreté, fit jouer la culasse. Les gestes qu'il avait vus dans les films, dont il avait parlé en prison avec Samir, les nuits où ils n'arrivaient pas à dormir.
Il glissa le Beretta dans sa ceinture, sous le manteau.
« Merci. »
Samir le regarda. Ses yeux étaient calmes, sans jugement. Il avait vu des hommes partir comme ça, avec cette lumière morte dans le regard. Ils ne revenaient pas.
« Tu sais ce que tu fais ? »
« Oui. »
« Tu reviendras pas. »
« Je sais. »
Samir acquiesça lentement. Il y avait quelque chose dans son regard, du respect peut-être. Ou de la tristesse. Ou les deux. Il tendit la main. Augustin la serra. La poigne était ferme, chaude.
« Allah yerhamo. »
Que Dieu ait pitié de lui. Une prière pour les morts.
Augustin sortit dans le froid.
Le 25 décembre, huit heures du matin.
Le marché de Noël était fermé.
Place Broglie, les chalets avaient leurs rideaux baissés, les guirlandes éteintes. Quelques papiers gras traînaient entre les stands, vestiges de la veille. Des gobelets de vin chaud écrasés, des serviettes en papier, des prospectus piétinés. La neige de la nuit recouvrait tout, immaculée, silencieuse. Le 24 avait été le plus gros jour de l'année. Des milliers de visiteurs, des dizaines de milliers d'euros en cash, des centaines de litres de vin chaud. Et maintenant, le silence. La place déserte, les toits blancs, l'odeur de cannelle qui persistait dans l'air froid.
Augustin traversa la place, le Beretta sous le manteau.
Il regarda son poignet par réflexe. Le verre brisé de la Serica, les aiguilles figées à vingt-trois heures dix-sept. Six jours déjà. Une éternité. Le bracelet était taché de sang séché, le sien, celui de vendredi. Il ne l'avait pas enlevé.
Il savait qu'ils seraient là.
Le 25 au matin, c'était le jour des comptes. Reitzer et ses types, dans l'arrière-boutique, à compter les liasses, à remplir les sacs, à faire partir l'argent vers Kehl. C'était comme ça que ça fonctionnait. Il l'avait vu, avant. Quand il travaillait encore là. Quand il servait le vin chaud et fermait les yeux sur le reste. Quand Oksana comptait les billets à côté de lui, silencieuse, efficace, disparue.
Ses pas crissaient dans la neige fraîche.
Le rideau du chalet était baissé, mais la porte de l'arrière-boutique était entrouverte.
De la lumière filtrait. Des voix, étouffées. L'odeur du café, de la cigarette, de l'argent.
Augustin poussa la porte.
Reitzer était là, assis devant la table pliante, des liasses de billets empilées devant lui. Des billets de cinquante, de vingt, de dix. Les recettes de la veille, le dernier jour du marché. À côté de lui, Medhi comptait, notait sur un carnet. Le même Medhi qui avait remplacé Oksana trois semaines plus tôt. Un Marocain de vingt-cinq ans, nerveux, docile. Il avait pris ses heures, pris sa place, appris à fermer les yeux comme les autres. Il ne savait probablement pas ce qui était arrivé à Oksana. Il ne voulait pas savoir.
Ils levèrent les yeux.
Reitzer vit le Beretta. Son visage changea. La surprise, puis la peur, puis quelque chose qui ressemblait à de la résignation.
« Moritz. Qu'est-ce que... »
« Où est ma fille ? »
Medhi fit un geste vers sa ceinture.
Augustin tira.
La détonation claqua dans l'espace confiné, assourdissante. La balle atteignit Medhi à l'épaule droite. Il tomba en arrière, renversa les caisses de bouteilles vides, s'effondra en hurlant. Le sang jaillit, éclaboussa les billets éparpillés. Des billets de cinquante euros, tachés de rouge.
Augustin garda le Beretta pointé sur Reitzer.
« Où est ma fille ? »
Reitzer leva les mains. Ses lèvres tremblaient. Il n'était plus le patron, le chef, l'homme qui donnait des ordres. Il était un vieillard terrorisé avec une arme braquée sur lui.
« Kehl. Elle est à Kehl. L'entrepôt Keller, près du pont. C'est Werner qui l'a. C'est pas moi, Moritz, c'est Werner, j'ai rien à voir avec... »
« Tu m'emmènes. Maintenant. »
Reitzer acquiesça frénétiquement. Il se leva, les mains toujours visibles, les jambes flageolantes.
« D'accord. D'accord, je t'emmène. Tout ce que tu veux. »
Ils sortirent par l'arrière, traversèrent la place déserte jusqu'à une BMW noire garée rue de la Mésange. Leurs pas laissaient des traces sombres dans la neige, deux lignes parallèles qui s'éloignaient du chalet.
Au loin, aucune sirène. Personne n'avait entendu. Le marché était fermé, les riverains dormaient encore, les cloches des églises sonnaient la messe de Noël. Jour de fête.
Medhi resta au sol, gémissant, la main pressée contre son épaule. Il survivrait. Probablement.
Reitzer prit le volant. Augustin s'installa à l'arrière, le Beretta pointé sur la nuque du vieil homme.
« Roule. »
La BMW fonça vers l'est.
Personne ne parlait. La neige tombait sur le pare-brise, les essuie-glaces battaient un rythme monotone. La radio était éteinte. Le silence était total.
Reitzer conduisait, les mains crispées sur le volant. Il jetait des regards dans le rétroviseur, cherchait le visage d'Augustin. Il ne trouvait rien. Pas de colère, pas de peur, pas de doute. Juste un vide. Le vide d'un homme qui a déjà accepté ce qui va suivre.
Ils passèrent le pont de l'Europe, franchirent la frontière. Pas de douane, pas de contrôle. Schengen. La plus belle invention de l'Europe moderne, avait dit Werner. Un espace sans frontières, où l'argent et les hommes circulaient librement. Où les enfants aussi pouvaient disparaître.
Côté allemand, les rues étaient calmes, désertes. Les maisons avaient des sapins illuminés aux fenêtres, des couronnes aux portes. Des familles prenaient leur petit-déjeuner de Noël, ouvraient leurs cadeaux, riaient. Elles ne savaient pas.
Kehl. Cinq minutes du pont, mais un autre monde.
La zone industrielle s'étendait le long du Rhin. Entrepôts, hangars, parkings vides. Depuis des décennies, c'était une plaque tournante. Marchandises, armes, drogue, êtres humains. Tout transitait par là, entre la France et l'Allemagne, entre l'Est et l'Ouest. Les douanes fermaient les yeux, les flics des deux côtés touchaient leur part. Un no man's land fiscal, un trou noir légal. Le genre d'endroit où les gens disparaissaient sans que personne ne pose de questions.
L'entrepôt était au bout d'une impasse. Un bâtiment industriel, tôle ondulée, parking vide. Une enseigne délavée au-dessus de la porte : KELLER SPEDITION.
Un fourgon blanc était garé devant. Le Renault Trafic aux plaques de Freiburg. Celui qu'Augustin avait vu au marché, celui qui emportait l'argent vers l'Allemagne. Celui qui avait emmené Oksana, trois semaines plus tôt.
« C'est là », dit Reitzer. Sa voix tremblait.
Ils descendirent. La neige craquait sous leurs pieds. Le froid était mordant, le ciel bas et gris. Pas un bruit, pas un mouvement. Juste le vent qui soufflait entre les hangars, qui soulevait la neige en tourbillons.
À l'intérieur, il faisait froid.
Un espace immense, vide, éclairé par des néons blafards qui grésillaient. Des palettes empilées contre les murs, des caisses en bois, des bâches en plastique. L'odeur de gazole, de poussière, de béton humide.
Augustin vit autre chose aussi.
Dans un coin, près d'un radiateur électrique qui ronronnait faiblement. Des matelas à même le sol, tachés, défoncés. Des couvertures sales, grises, qui avaient dû être blanches. Des vêtements de femmes empilés dans un carton. Des robes courtes, des talons hauts, des sous-vêtements en dentelle bon marché. L'odeur de parfum synthétique, de sueur, de peur. De désespoir.
Oksana était passée par là. Avant de disparaître vers l'Est. Ou d'autres femmes, d'autres Oksana, des dizaines, des centaines. Des femmes sans papiers, sans famille, sans existence. Des femmes qu'on faisait travailler dans les vitrines de l'autre côté du Rhin, jusqu'à ce qu'elles soient usées, cassées, inutiles. Et alors on les envoyait plus loin encore. Pologne, Ukraine, Moldavie. Là où personne ne les chercherait.
Elle n'existe pas.
Augustin serra les dents. La rage montait, froide, métallique.
Deux hommes étaient là.
Farès, le Tunisien au blouson de cuir, celui du tabassage, celui qui l'avait maintenu devant l'école pendant qu'on emmenait sa fille. Adossé à des caisses, les bras croisés. Il avait un pansement sur l'arcade sourcilière, là où Augustin l'avait mordu la veille. Il sourit en le voyant entrer. Un sourire mauvais, satisfait.
Et au fond, assis derrière une table de fortune, des planches posées sur des tréteaux, Werner.
Le manteau beige était posé sur le dossier de la chaise. L'écharpe bordeaux pendait à un crochet. Werner portait un costume gris anthracite maintenant, une chemise blanche, une montre en or au poignet. Mais c'était lui. L'homme du marché, l'homme du banc devant chez Aude, l'homme qui avait pris la main de Céleste devant l'école. L'homme qui avait dit « Ton papa t'attend dans la voiture ».
« Monsieur Moritz. »
Werner se leva. Sa voix était calme, posée. L'accent allemand, à peine perceptible.
« On m'a beaucoup parlé de vous. »
Augustin poussa Reitzer vers le centre de la pièce, garda le Beretta levé.
« Où est ma fille ? »
« Elle va bien. Elle est dans le fourgon. Elle dort. »
Werner contourna la table, s'approcha. Ses gestes étaient lents, mesurés. Il n'avait pas peur. Il avait l'habitude des hommes armés, des négociations tendues, des situations qui pouvaient basculer. C'était son métier.
« Vous avez fait beaucoup de dégâts, monsieur Moritz. La police française vous cherche. Votre photo est sur toutes les chaînes. Enlèvement parental, disent-ils. Un père désespéré qui a craqué. »
Il sourit. Un sourire mince, sans chaleur.
« Nous avons bien travaillé, n'est-ce pas ? »
Augustin ne répondit pas. Il gardait le Beretta pointé sur Werner, mais du coin de l'œil il surveillait Farès, l'Allemand près de la porte, Reitzer qui tremblait.
« Mais nous sommes des gens raisonnables », continua Werner. « Nous pouvons trouver un arrangement. »
« Quel arrangement ? »
Werner s'arrêta à trois mètres d'Augustin. Les mains dans les poches, détendu.
« Vous avez des compétences. Vous savez vous battre, vous savez résister. Vous avez survécu à Farès, ce qui n'est pas rien. Nous avons besoin de quelqu'un pour une livraison. Vers l'Est. Un convoi, de la marchandise. Rien de compliqué. »
Il fit une pause.
« En échange, votre fille est rendue à sa mère. Et vous recevez une compensation. Cinquante mille euros. Cash. De quoi recommencer ailleurs. Espagne, Portugal, Amérique du Sud. Vous choisissez. »
Augustin comprit.
La livraison vers l'Est, c'était un aller simple. On l'enverrait quelque part, Pologne, Ukraine, plus loin encore, avec un chargement de femmes ou de drogue ou d'armes. Et là-bas, un accident arriverait. Une embuscade, une trahison, une balle dans la nuque. Son corps disparaîtrait dans une fosse, dans un fleuve, dans un four crématoire. Et Céleste serait rendue à sa mère avec une belle histoire : papa a pris l'argent et il est parti. Papa vous a abandonnées.
Mission suicide. Mort certaine. Avec le bonus d'être transformé en salaud aux yeux de ses propres enfants.
« Et si je refuse ? »
Werner haussa les épaules.
« Votre fille disparaît. Définitivement. Et vous avec. On retrouvera vos corps dans quelques semaines, quelques mois. Ou jamais. »
Il pencha la tête, comme s'il réfléchissait.
« Elle a trois ans, c'est ça ? Céleste ? C'est un joli prénom. Elle serait bien, à l'Est. Il y a des gens qui paient cher pour des enfants de cet âge. Des gens qui... »
Il ne finit pas sa phrase.
Il n'eut pas besoin de finir.
Augustin sentit quelque chose se briser en lui. La dernière barrière, la dernière retenue. Ce qui restait d'humanité, de civilisation, de contrôle.
Il regarda Werner. Il regarda le costume gris, la montre en or, le sourire tranquille. Il regarda l'homme qui venait de menacer de vendre sa fille.
Et il sut qu'il allait le tuer.
Pas pour se défendre. Pas pour sauver Céleste. Juste pour le tuer. Juste pour voir la vie quitter ses yeux.
« D'accord. »
Werner sourit.
« Je savais que vous étiez raisonnable. Posez l'arme. »
Augustin baissa lentement le Beretta. Farès se décolla des caisses, s'approcha pour prendre l'arme.
Augustin tira.
Farès s'effondra avant d'avoir compris.
Deux balles dans la poitrine. Il tomba en arrière, heurta les caisses, glissa au sol. Ses yeux étaient grands ouverts, incrédules. Sa bouche s'ouvrait et se fermait, sans son. Le blouson de cuir se tachait de rouge. Il essaya de ramper vers la porte, laissant une traînée de sang sur le béton.
Werner avait sorti un pistolet.
Il tira. Une fois, deux fois. Une brûlure au flanc gauche. Augustin encaissa, chancela, ne tomba pas. Il visa, tira. Quatre balles. Deux touchèrent Werner à l'abdomen, une à l'épaule. L'Allemand recula, heurta la table, s'effondra.
Reitzer courait vers la porte. Augustin pivota, tira deux fois. Le dos. Reitzer tomba face contre terre, glissa sur le béton, gémit.
Le silence revint.
L'odeur de poudre, de sang, de peur. Les gémissements des blessés. Le grésillement des néons.
Augustin se retourna vers Werner.
Il était encore vivant. Il se traînait vers son arme, tombée à deux mètres, laissant une trace rouge sur le béton gris. Sa respiration était sifflante, laborieuse. Du sang coulait de sa bouche.
Augustin s'approcha. Appuya sur la détente.
Clic.
Il appuya encore. Clic. L'arme s'était enrayée. Une balle coincée dans la chambre, peut-être. Ou le mécanisme usé, fatigué. Le genre de chose qui arrivait avec les vieux Beretta qu'on trouvait dans les caves.
Il regarda le pistolet. Neuf balles tirées, six encore dans le chargeur. Mais l'arme était morte.
Il la lança. Elle tournoya dans l'air, frappa Werner au visage. L'Allemand recula, leva les bras pour se protéger.
Augustin bondit.
Ce qui suivit n'avait plus rien d'humain.
Augustin attrapa Werner à la gorge, le souleva, le plaqua contre la table. L'Allemand se débattait, griffait, mordait. Ses mains cherchaient les yeux d'Augustin, sa gorge, n'importe quoi. Augustin lui écrasa le visage contre le bord de la table.
Le nez se brisa avec un bruit de branche sèche.
Il recommença.
L'arcade sourcilière éclata. Le sang jaillit, chaud, poisseux.
Il recommença.
La pommette céda. Les dents se brisèrent.
Il recommença. Encore et encore, jusqu'à ce que le visage ne soit plus qu'une masse informe, jusqu'à ce que les os craquent sous ses mains, jusqu'à ce que Werner cesse de bouger.
Il le lâcha.
Le corps s'affaissa sur le sol, désarticulé, méconnaissable.
Augustin se releva.
Ses mains étaient couvertes de sang jusqu'aux coudes. Ses vêtements étaient trempés. Son visage était éclaboussé de rouge. Il respirait fort, par saccades rauques. Un son montait de sa gorge. Pas un cri, pas un sanglot. Quelque chose de plus primitif. Un grondement. Le son que ferait un animal blessé, acculé, dangereux.
Son flanc brûlait. Il baissa les yeux. Du sang, le sien, coulait sous son manteau. La balle de Werner avait traversé, peut-être. Ou était restée à l'intérieur. Il ne savait pas. Il s'en foutait.
Reitzer rampait toujours vers la porte.
Il gémissait, pleurait. Ses jambes ne répondaient plus. Une des balles avait dû toucher la colonne. Il se traînait avec les bras, les ongles qui raclaient le béton, laissant une traînée rouge derrière lui.
Augustin marcha vers lui.
Chaque pas lui coûtait. La douleur irradiait de son flanc, remontait dans sa poitrine, descendait dans ses jambes. Il serra les dents. Il ramassa une chaise en métal au passage. Une chaise pliante, le genre qu'on trouve dans les entrepôts, les salles de réunion, les arrière-boutiques.
Reitzer se retourna.
Il vit Augustin. Il vit la chaise. Il vit le sang, les yeux, la mort qui approchait.
« Non. Non, Moritz. On peut... on peut s'arranger. J'ai de l'argent. Beaucoup d'argent. Je peux... »
Le premier coup lui brisa l'épaule. Un craquement sec, net.
« Attends... »
Le deuxième coup lui défonça les côtes. On entendit l'air s'échapper de ses poumons, un sifflement horrible.
« S'il te plaît... »
Le troisième, le quatrième, le cinquième. Augustin ne comptait plus. Il frappait. Il pensait à Oksana, aux matelas par terre, aux vêtements dans le carton. Il pensait aux femmes qu'on avait fait passer par cet entrepôt, aux vies qu'on avait détruites, à l'argent qu'on avait blanchi. Il pensait à sa fille dans le fourgon, droguée, seule, terrifiée.
La chaise se tordait, se pliait. Reitzer ne criait plus. Il ne bougeait plus.
Augustin frappa jusqu'à ce que la chaise se brise en deux.
Farès. Dehors.
Augustin sortit de l'entrepôt.
La neige tombait toujours, lourde, épaisse. Elle recouvrait les traces de pas, les taches de sang, les preuves. Le ciel était bas, gris, uniforme. Pas un bruit. Pas une sirène. Jour de Noël.
Farès avait réussi à se traîner jusqu'au fourgon. Il essayait d'ouvrir la portière, la main tremblante, le sang qui coulait de sa poitrine. Ses poumons sifflaient. Il crachait du rouge.
Il vit Augustin sortir de l'entrepôt.
Il vit le sang sur ses mains, sur son visage, sur ses vêtements.
Il vit les yeux.
Il leva la main.
« Attends. Attends, putain. J'ai rien fait. C'est pas moi qui ai décidé. C'est Werner. C'est Vogel. J'ai juste fait ce qu'on m'a dit. Je suis personne. S'il te plaît. J'ai une femme, j'ai des gosses, j'ai... »
Augustin ne dit rien.
Je suis personne.
Comme Oksana. Comme Céleste. Comme tous ceux que le système broyait.
Il regarda autour de lui. Près de l'entrée de l'entrepôt, des outils. Des clés à molette, des barres de fer, un pied-de-biche rouillé.
Il prit le pied-de-biche.
Farès se mit à pleurer. De vraies larmes, de la morve, de la terreur pure. Il n'y avait plus de dignité, plus de fierté. Juste un animal qui sentait la mort venir.
« Non. Non non non. Pitié. »
Augustin s'approcha.
Chaque pas était une douleur. Son flanc pissait le sang. Il sentait ses forces le quitter, lentement, goutte après goutte. Mais pas encore. Pas maintenant. Pas avant d'avoir fini.
Le premier coup lui brisa le poignet.
Farès hurla.
Le deuxième lui écrasa le genou.
Le troisième, le crâne.
Silence.
Augustin resta debout, le pied-de-biche à la main.
Il respirait fort, par saccades rauques. La vapeur de son souffle montait dans l'air glacé, se dissipait. Un son montait de sa gorge. Pas un cri, pas un sanglot. Quelque chose de plus primitif. Un grondement. Le son que ferait un loup blessé.
Il lâcha le pied-de-biche. Le métal tinta sur le sol gelé.
Il regarda ses mains. Rouges jusqu'aux coudes. Méconnaissables. Ce n'étaient plus ses mains. Ce n'étaient plus des mains humaines.
Il regarda son reflet dans la vitre du fourgon.
Un monstre le regardait.
Un homme couvert de sang. Les yeux injectés, exorbités. Le visage éclaboussé de rouge. La bouche entrouverte, les dents tachées. Les cheveux collés par la sueur et le sang.
Il ne se reconnaissait pas.
Il n'y avait plus d'Augustin Moritz. Plus de père, plus d'ex-mari, plus d'ancien militant. Plus de lecteur de Lordon, plus de gilet jaune, plus de rêveur qui croyait qu'on pouvait changer le monde. Plus rien de ce qu'il avait été.
Il n'y avait plus que ça.
La bête.
Il retourna dans l'entrepôt.
Le pistolet de Werner était tombé près du corps. Un Glock 17. Il le ramassa, vérifia le chargeur. Plein. Dix-sept balles.
Son flanc pulsait. Il posa la main dessus. Chaude, poisseuse. Le sang ne s'arrêtait pas. Il avait une heure, peut-être deux. Après, il s'effondrerait. Après, ce serait fini.
C'était assez.
Le fourgon.
Augustin marcha vers le Trafic. Ses jambes tremblaient. Chaque pas lui coûtait. La douleur dans le flanc était sourde, profonde maintenant. Quelque chose de vital avait été touché. Il le sentait.
Il ouvrit la portière arrière.
Céleste était là.
Recroquevillée sur une couverture grise, les yeux fermés, le pouce dans la bouche. Elle dormait. Ils l'avaient droguée. Quelque chose pour la calmer, pour qu'elle ne crie pas, pour qu'elle ne se souvienne pas. Elle ne s'était rendu compte de rien.
Augustin la regarda.
Sa fille. Trois ans. Le sac à dos licorne à côté d'elle, le bonnet à pompon rose serré dans sa main. Même endormie, elle ne l'avait pas lâché. Le bonnet que sa mère lui avait mis le matin, avant de la déposer à l'école. Avant que le monde s'effondre.
Il voulut la prendre dans ses bras. La serrer contre lui, sentir sa chaleur, sa vie.
Puis il vit ses mains.
Le sang. Jusqu'aux coudes. Sous les ongles. Dans les plis.
Il recula.
Il ne pouvait pas la toucher. Pas comme ça. Pas avec ces mains-là.
Il trouva un robinet derrière l'entrepôt. Un robinet de chantier, rouillé, qui gouttait.
Il l'ouvrit à fond. L'eau jaillit, glacée, qui lui brûla la peau. Il se frotta les mains, les bras, le visage. Le sang partait mal, s'incrustait sous les ongles, dans les plis de la peau, dans les lignes de la paume. L'eau rouge coulait sur le béton, se mêlait à la neige.
Il frotta jusqu'à ce que sa peau soit à vif. Jusqu'à ce que ses mains soient rouges de froid au lieu de sang.
Son flanc saignait toujours. Il arracha un morceau de sa chemise, le pressa contre la plaie. Ça ne suffirait pas. Mais ça tiendrait. Le temps qu'il fallait.
Il regarda ses vêtements. Irrécupérables. Le manteau, le pull, le pantalon. Tout était trempé de sang, le sien, celui des autres. Il ne pouvait pas traverser Strasbourg comme ça. Il ne pouvait pas prendre Céleste dans ses bras comme ça. Il ne pouvait pas la ramener à sa mère en ressemblant à ce qu'il était devenu.
Il retourna dans l'entrepôt.
Le corps de Werner était là où il l'avait laissé.
Affaissé contre la table, le visage détruit, méconnaissable. Le costume gris était trempé de sang. Mais le manteau beige était resté sur le dossier de la chaise. Intact. Propre.
Augustin le décrocha.
Le tissu était doux, lourd, cher. Du cachemire mélangé, probablement. Le genre de manteau qui coûtait plus qu'un mois de son ancien salaire. Le genre de manteau qu'il n'aurait jamais pu s'offrir.
Il l'enfila.
Trop large aux épaules, trop long aux manches. Il flottait dedans. Mais il couvrait le sang, les taches, l'horreur. Il trouva l'écharpe bordeaux pendue au crochet, la noua autour de son cou pour cacher les éclaboussures sur sa chemise.
Il se regarda dans un morceau de vitre brisée.
Un homme en manteau beige, écharpe bordeaux, le visage tuméfié. Le look d'un cadre supérieur qui se serait fait agresser. Absurde. Grotesque.
Il portait les vêtements de l'homme qu'il venait de tuer. Il portait la peau du monstre.
Peut-être que c'était approprié. Peut-être qu'il n'y avait plus de différence.
Il ressortit dans la neige.
Quand il revint au fourgon, Céleste avait ouvert les yeux.
Elle le regardait, hébétée, confuse. Elle ne comprenait pas où elle était, ce qui s'était passé, pourquoi elle était dans ce camion froid au lieu de son lit chaud. Les effets de la drogue se dissipaient lentement.
« Papa ? »
Sa voix, petite, fragile. Rauque de sommeil.
« Oui ma puce. C'est papa. »
Elle cligna des yeux. Elle regardait le manteau, l'écharpe. Ce n'étaient pas les vêtements de papa. Mais c'était sa voix, son visage, son odeur sous le sang et la peur.
« Je veux voir maman. Et Amory. »
Augustin sentit quelque chose se briser dans sa poitrine. Pas de la douleur. Il était au-delà de la douleur maintenant. Autre chose. De l'amour, peut-être. Ou ce qu'il en restait, après tout ce qu'il avait fait.
« On y va. On rentre. »
Il la prit dans ses bras.
Elle était légère, chaude, vivante. Elle sentait le shampooing à la fraise et la sueur. Elle s'accrocha à son cou, enfouit son visage dans son épaule. Elle ne demanda pas pourquoi papa avait un nouveau manteau. Elle ne demanda pas pourquoi ça sentait bizarre. Elle ne demanda rien.
« J'ai eu peur, papa. »
« Je sais. C'est fini maintenant. »
Il la serra contre lui. Fort. Trop fort, peut-être. Elle ne protesta pas.
Il prit la BMW de Reitzer.
Les clés étaient dans la poche du mort. Augustin les récupéra sans regarder le corps. Il installa Céleste sur le siège arrière, attacha sa ceinture, posa le sac à dos licorne à côté d'elle. Elle s'endormit presque aussitôt, la tête contre la vitre, le bonnet à pompon serré dans sa main.
Il conduisit vers Strasbourg.
Ses mains tremblaient sur le volant. Sa vision se brouillait par moments, des taches noires au bord du champ visuel, qui s'agrandissaient. Le sang traversait le pansement de fortune, tachait le siège en cuir. Il serra les dents.
Le pont de l'Europe, la frontière, les rues de la ville. Jour de Noël, midi passé. Les gens marchaient dans la neige, souriaient, portaient des paquets cadeaux. Les cloches des églises sonnaient. Les enfants couraient sur les trottoirs avec leurs jouets neufs. Ils ne savaient pas. Ils ne sauraient jamais.
Il gara la voiture quai des Bateliers. La neige recouvrait le banc où il s'était assis, trois jours plus tôt, à regarder l'immeuble d'Aude. Le banc où Werner l'avait surveillé.
Il prit Céleste dans ses bras, monta les trois étages. Chaque marche était un supplice. Son flanc hurlait. Ses jambes tremblaient. Mais il montait.
Il sonna.
Aude ouvrit.
Son visage était ravagé. Les yeux rouges, les joues creusées, les cheveux défaits. Elle n'avait pas dormi. Elle avait pleuré toute la nuit, appelé la police, rappelé la police, hurlé, supplié, désespéré.
Elle vit Céleste.
« Oh mon Dieu. Oh mon Dieu. »
Elle la prit dans ses bras, la serra contre elle, pleura. Des sanglots qui la secouaient tout entière, qui lui coupaient le souffle. Céleste se réveilla, passa ses bras autour du cou de sa mère, murmura quelque chose qu'Augustin n'entendit pas.
« Maman. »
« Ma puce. Ma puce. Ma puce. »
Aude pleurait, riait, pleurait. Elle couvrait le visage de Céleste de baisers, touchait ses cheveux, ses joues, ses mains. Elle vérifiait qu'elle était réelle, qu'elle était là, qu'elle était vivante.
Derrière Aude, dans le couloir, Amory apparut.
Il était pâle, défait. Les yeux cernés, les cheveux en bataille. Il avait passé la nuit à regarder son téléphone, à attendre des nouvelles, à se sentir coupable de tout ce qu'il avait dit, de tout ce qu'il avait pensé.
Il regarda son père.
Il regarda le manteau beige, trop grand, élégant. L'écharpe bordeaux. Le visage tuméfié, épuisé. Et la tache sombre qui s'élargissait au flanc, qui gouttait sur le palier.
« Papa. »
C'était la première fois qu'il l'appelait comme ça depuis des mois. Depuis le jour où il avait dit à Lucas que son père était « un raté ».
« Je... je suis désolé. Pour ce que j'ai dit. Pour tout. Je... »
Sa voix se brisa. Il avait seize ans et il pleurait comme un enfant.
Augustin s'approcha, le prit dans ses bras. Son fils, grand, maladroit, qui sanglotait contre son épaule. Qui s'accrochait à lui comme il ne l'avait plus fait depuis des années.
« C'est rien. C'est fini. »
Ils restèrent là un moment, tous les quatre, dans l'entrée de l'appartement.
Céleste dans les bras d'Aude. Amory contre Augustin. Une famille brisée, réunie pour quelques minutes. Le temps d'un souffle, d'un battement de cœur.
Puis Augustin se détacha.
« Je dois y aller. »
Aude le regarda. Elle vit le sang qui gouttait. Elle vit le manteau qui n'était pas le sien. Elle vit les yeux. Quelque chose avait changé dans ses yeux, quelque chose qui n'y était pas avant.
Elle comprit.
« Augustin... Tu es blessé. Il faut appeler une ambulance. Il faut... »
« C'est pas fini. Tant qu'il est là, ça recommencera. »
Elle ne demanda pas qui. Elle savait. Vogel. Le nom qu'il avait prononcé, les nuits où il ne dormait pas. Le nom qui revenait dans ses cauchemars.
« Tu ne peux pas... Dans cet état... »
« Je peux. »
Elle ne dit rien. Elle savait qu'il avait raison. Elle savait aussi qu'il ne reviendrait pas. Elle le voyait dans ses yeux, dans sa posture, dans le sang qui gouttait sur le parquet.
« Prends soin d'eux. »
Il embrassa Céleste sur le front. Elle dormait déjà, épuisée, en sécurité dans les bras de sa mère. Il respira son odeur. Shampooing à la fraise, peau de bébé, innocence. Il voulut graver cette odeur dans sa mémoire. Pour après. Pour quand il n'y aurait plus rien d'autre.
Il serra la main d'Amory. Son fils le regarda, les yeux mouillés. Il voulut dire quelque chose. Merci, pardon, je t'aime. Les mots ne sortirent pas. Il fit oui de la tête.
Il regarda Aude une dernière fois.
Elle pleurait en silence. Les larmes coulaient sur ses joues, tombaient sur les cheveux de Céleste. Elle ne dit pas « reste ». Elle ne dit pas « ne fais pas ça ». Elle savait que c'était inutile.
« Au revoir. »
Il partit.
Dans la voiture, il pensa.
Sa vision se troublait. Le sang continuait de couler, malgré le pansement. Il avait froid, très froid. Les signes d'une hémorragie. Il le savait. Il s'en foutait.
Il pensa à sa vie. À ce qu'elle avait été, à ce qu'elle était devenue.
Quarante ans. Un mariage raté, deux enfants, une condamnation. Des années de lutte, de colère, d'espoir. Pour rien. Le système avait gagné. Il gagnait toujours. Les Reitzer, les Werner, les Vogel, ils n'étaient que des rouages. Derrière eux, il y avait les flux, les comptes, les paradis fiscaux. L'argent qui blanchissait tout, qui achetait tout, qui détruisait tout.
Il pensa à Oksana. Elle n'existe pas. Les femmes dans le carton, les matelas par terre, les vies effacées. Le système qui broyait les invisibles, les sans-papiers, les sans-voix. Ceux qui n'existaient pas.
Il pensa à Amory. Son fils, formaté par le système, qui rêvait de fric et de réussite. Corrompu avant même d'avoir vécu. Mais qui avait pleuré. Qui avait dit pardon. Qui avait dit « papa ». Il y avait encore quelque chose à sauver, peut-être.
Il pensa à Céleste. Trois ans. Ses dessins, ses rires, ses questions. Papa sent la cannelle. Une chance sur cent millions. Peut-être qu'elle, elle verrait un monde différent. Peut-être qu'elle se battrait, qu'elle résisterait, qu'elle refuserait de se soumettre. Peut-être qu'elle construirait quelque chose, bloc par bloc, comme dans Minecraft.
Il y croyait. Il fallait y croire.
C'était tout ce qui restait.
L'adresse de Vogel était facile à trouver.
Un directeur départemental de la sécurité publique. Ce genre d'information était publique. Rue des Jardiniers, dans le quartier de l'Orangerie. Une maison de maître, jardin arboré, volets blancs. Le genre de maison qu'on achetait avec trente-cinq ans de corruption.
Augustin gara la BMW à deux rues de là. Il vérifia le Glock. Chargeur plein. Dix-sept balles.
Il descendit.
Ses jambes le portaient à peine. Le monde tanguait. Les taches noires s'agrandissaient au bord de sa vision. Il avait froid, si froid. Mais il marchait.
Il marcha vers la maison.
La grille était ouverte.
Jour de Noël. Vogel était chez lui, avec sa famille. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants. Le repas de fête, les cadeaux, la bûche. Les rires qu'on entendait à travers les fenêtres, la musique de Noël, l'odeur de dinde qui s'échappait.
Augustin traversa le jardin. Les graviers crissaient sous ses pas. La neige tombait sur ses épaules, sur le manteau beige, sur son visage. Il ne se cachait pas. Il n'avait plus rien à cacher.
Il sonna.
Vogel ouvrit lui-même.
Il portait un pull en cachemire bleu marine, un pantalon de velours beige. Détendu, souriant. Le patriarche qui accueille un visiteur de Noël. Puis il vit Augustin.
Il vit le manteau beige.
L'écharpe bordeaux.
Les vêtements de Werner.
Son visage changea. La surprise, la peur, la compréhension. Tout passa en une seconde.
« Moritz. »
« Vogel. »
« Comment vous... »
Il avait compris. Il voyait le manteau et il comprenait ce qui s'était passé à Kehl. Werner était mort. Ses hommes étaient morts. Et maintenant, l'homme qu'il avait voulu écraser était devant sa porte, couvert du sang de ses complices.
Augustin leva le Glock.
« Ils n'existent pas », dit-il.
Il tira.
La première balle atteignit Vogel à la poitrine.
Il recula, tomba contre le chambranle. Ses yeux étaient grands ouverts, incrédules. Sa bouche s'ouvrait et se fermait, sans son. Le pull en cachemire se tachait de rouge.
Augustin s'approcha.
« Pour Oksana. »
Il tira une deuxième fois. L'épaule.
« Pour Céleste. »
Une troisième. Le ventre.
« Pour tous les autres. »
Il continua. Chaque balle était un nom, un visage, une douleur. Les femmes de l'entrepôt. Les invisibles du système. Les vies broyées.
Vogel s'effondra.
Le sang coulait sur le parquet ciré, s'étalait vers le tapis persan. Le sapin de Noël clignotait dans le salon. Quelque part dans la maison, une femme hurla.
Augustin resta debout, le Glock à la main. Fumée à la bouche du canon.
C'était fini.
Les sirènes arrivèrent deux minutes plus tard.
Augustin n'avait pas bougé. Il était toujours devant la porte, l'arme pendant au bout de son bras. La neige tombait sur lui, le recouvrait peu à peu. Elle se déposait sur le manteau beige, sur ses cheveux, sur ses épaules. Il regardait le corps de Vogel, le sang qui se mêlait à la neige fondue, la maison bourgeoise.
Derrière lui, dans le salon, les petits-enfants de Vogel pleuraient. La femme hurlait toujours. Le sapin clignotait.
Les voitures de police s'arrêtèrent devant la grille. Des hommes en descendirent, se déployèrent, pointèrent leurs armes.
« Lâchez votre arme ! À genoux ! Les mains sur la tête ! »
Augustin les regarda.
Il pensa à Céleste. Son visage endormi dans les bras d'Aude. Sa main qui serrait le bonnet à pompon. Sa petite voix douce.
Il pensa à Amory. Ses excuses, ses larmes. Le mot « papa » qu'il n'avait plus prononcé depuis des mois.
Il pensa à Aude. Tout ce qu'ils avaient été. Tout ce qu'ils n'avaient pas su garder.
Il sourit.
Un sourire fatigué, épuisé, presque paisible.
Puis il leva le Glock.
Les coups de feu claquèrent dans l'air froid.
Augustin tomba sur les graviers du jardin, face au ciel gris. Le manteau beige s'étalait autour de lui, se tachait de rouge, se couvrait de neige. Il ne sentait plus rien. Plus la douleur, plus le froid, plus la rage. Plus rien.
Il voyait les nuages. Les flocons qui descendaient, lents, silencieux. Les branches nues des arbres. Le ciel d'hiver.
Céleste.
Une chance sur cent millions.
La neige continuait de tomber.
Il ferma les yeux.