Une chance sur cent millions
Le cimetière Saint-Urbain, sous la pluie.
Céleste ne comprenait pas pourquoi on mettait papa dans un trou. Elle avait demandé à maman, maman avait pleuré. Elle avait demandé à Amory, Amory n'avait pas répondu. Il n'avait pas parlé depuis trois jours.
Il n'y avait presque personne. Maman, Amory, mamie. Un homme qu'elle ne connaissait pas, à l'écart. Crâne rasé, barbe grise, blouson de cuir malgré le froid. Il n'était pas venu embrasser maman. Il se tenait sous un arbre, immobile, les mains jointes devant lui.
C'était tout.
Pas de discours, pas de musique, pas de prêtre. Juste la pluie qui tombait sur la boîte en bois, et le bruit des gouttes sur les parapluies.
Deux gerbes de fleurs. L'une avec un mot : « Jo — Le Nada ». L'autre sans mot, mais avec un gilet jaune posé dessus, détrempé par la pluie. Le jaune fluo était devenu gris sale.
Papa était dedans, c'est ce qu'on lui avait dit. Elle ne comprenait pas comment papa pouvait tenir dans une boîte. Papa était grand. Papa sentait la cannelle.
Amory lui tenait la main. Il serrait fort, trop fort. Elle n'avait pas dit qu'il lui faisait mal. Elle avait senti qu'il en avait besoin.
Le cercueil était descendu. Maman avait jeté une poignée de terre. Puis Amory. Puis mamie. Céleste n'avait pas voulu. Elle avait secoué la tête, s'était cachée derrière la jambe de maman.
L'homme au crâne rasé s'était approché. Il avait jeté quelque chose dans le trou. Pas de la terre. Un objet petit, métallique. Céleste n'avait pas vu quoi. Une douille de Beretta, peut-être. Ou autre chose. Un secret entre eux.
Après, il y avait eu du café chez mamie. Personne ne parlait. Les adultes étaient assis dans le salon, les tasses refroidissaient sur la table, personne ne les touchait. Céleste avait dessiné dans un coin, par terre, avec ses crayons de couleur. Un bonhomme avec un bonnet rose. Elle avait écrit « papa » en dessous, avec les lettres à l'envers.
Aude avait regardé le dessin. Elle n'avait rien dit. Elle avait juste serré Céleste contre elle, longtemps, trop longtemps, et Céleste avait senti les larmes de maman couler dans ses cheveux.
Juin 2040
Céleste sortit du lycée Kléber, son sac sur l'épaule.
La philo s'était bien passée. Elle avait pris le sujet sur la justice. Quatre heures à noircir des pages, à citer des gens dont personne dans sa classe n'avait jamais entendu parler. Arendt sur la banalité du mal, Foucault sur le pouvoir, Simone Weil sur l'enracinement. Elle avait parlé des gilets jaunes aussi. De la violence légitime et de la violence légale. De ceux qui cassent des vitrines et de ceux qui cassent des vies. La correctrice allait soit adorer, soit la descendre en flammes. Pas de milieu.
Aude l'attendait devant le portail. Cinquante-huit ans, les cheveux gris maintenant, plus courts qu'avant. Les yeux fatigués mais doux. Elle portait le même manteau bleu depuis dix ans. Elle travaillait toujours à l'AEMO. Elle n'avait jamais arrêté. Elle n'avait jamais voulu arrêter.
« Alors ? »
« Je crois que ça va. Ou alors c'est une catastrophe. On verra. »
Elles marchèrent vers le tram. L'air de juin était doux, les tilleuls en fleur. Céleste portait une montre au poignet. Une Seiko Cocktail, cadran nacré bleu, bracelet cuir bordeaux, coeur ouvert. Celle qu'Augustin avait offerte à Aude pour la naissance de leur fille. Aude la lui avait donnée pour ses dix-huit ans, dans une petite boîte, avec un mot : « Elle t'attendait. »
« Amory appelle ce soir, dit Aude. Il veut savoir comment ça s'est passé. »
Amory avait trente et un ans. Il vivait à Lyon, dans un appartement du septième arrondissement, deux pièces sous les toits. Il travaillait pour une association d'aide aux détenus. Accompagnement à la sortie, réinsertion, lutte contre la récidive. Pas une école de commerce. Pas du management. Pas ce qu'on attendait de lui.
Il avait fait son droit à Strasbourg, comme prévu. Mais en troisième année, il avait fait un stage dans une maison d'arrêt. Il n'en était jamais vraiment ressorti.
Il appelait tous les dimanches. Il n'avait jamais raté un anniversaire de Céleste. Il venait à Strasbourg pour Noël, pour Pâques, pour les moments qui comptent. Il ne parlait presque jamais de son père. Mais il y avait une photo dans son appartement, sur une étagère entre les livres de droit pénal et les romans de Daeninckx et Jonquet. Augustin, plus jeune, sur un rond-point, un gilet jaune sur le dos, le poing levé. Amory l'avait trouvée dans les affaires de sa mère, des années plus tôt. Il ne l'avait jamais rendue. Elle ne l'avait jamais réclamée.
Décembre 2045
Vingt ans.
Céleste avait vingt-trois ans. Elle vivait à Paris maintenant, dans le dix-huitième, un studio sous les combles avec vue sur les toits de Montmartre. Elle finissait un master de sociologie à Nanterre. Elle écrivait un mémoire sur les mouvements sociaux et la mémoire collective. Sur ce qui reste quand les combats sont perdus.
La veille, sa mère lui avait donné une boîte. Une boîte en carton, pas très grande, un peu abîmée aux coins. Elle l'avait gardée vingt ans dans un placard, sans jamais l'ouvrir.
« C'est pour toi. C'est le moment, je crois. »
Céleste l'avait ramenée à Paris. Elle l'avait posée sur son bureau, elle l'avait regardée toute la nuit sans l'ouvrir.
Le matin du 25 décembre, elle souleva le couvercle.
Dedans, des objets qu'elle connaissait. Et d'autres qu'elle avait oubliés.
Le bonnet à pompon rose. Usé, délavé, mais intact. Elle l'avait porté le jour où. Elle ne s'en souvenait pas vraiment. Juste des images, des sensations. Le froid. Les bras d'un homme. Un fourgon blanc. Les bras de papa, après. L'odeur de la peur et l'odeur de la cannelle, mêlées.
Un dessin. Le sien. Un bonhomme avec un bonnet, « papa » écrit à l'envers. Le papier avait jauni. Les couleurs avaient pâli. Mais le bonhomme souriait toujours.
La Serica 5303. Elle la prit dans sa main. Lourde, froide, le métal terni par le temps. Le verre était fêlé en étoile, une craquelure qui partait du centre. Les aiguilles étaient arrêtées. 23h17. Elles n'avaient plus bougé depuis vingt ans. Depuis une nuit de décembre 2025, rue de la Hache.
Elle ne savait pas pourquoi sa mère avait gardé cette montre. Pourquoi elle ne l'avait pas enterrée avec lui, pourquoi elle ne l'avait pas jetée, pourquoi elle ne l'avait pas donnée à la police. Peut-être qu'Aude ne le savait pas non plus. Peut-être que certaines choses, on les garde sans savoir pourquoi. Parce qu'on ne peut pas faire autrement.
Il y avait un mot d'Aude, glissé au fond de la boîte, plié en quatre :
Il t'aimait plus que tout. Il a fait des choses terribles pour te retrouver. Je ne sais pas si c'était bien ou mal. Je ne sais pas si on peut juger. Mais il t'aimait. Ne l'oublie jamais.
Céleste referma la boîte.
Elle resta assise un long moment, la montre dans la main. Elle pensa à son père. À ce qu'elle savait de lui, à ce qu'on lui avait raconté, à ce qu'elle avait reconstitué au fil des années. Les gilets jaunes, la prison, le divorce. Le marché de Noël, Oksana, l'entrepôt de Kehl. Elle avait lu les articles, les archives, les rapports. Elle avait parlé à Amory, à sa mère, à Jo du Nada. Elle avait essayé de comprendre.
Elle ne savait toujours pas si elle comprenait.
Elle prit son manteau, sortit de l'appartement. Dehors, le soleil d'hiver était pâle, le ciel d'un bleu délavé. Paris brillait sous le givre. Quelque part en bas, dans les rues, des gens faisaient leurs courses de Noël, achetaient des cadeaux, buvaient du vin chaud. La vie continuait. Elle continuait toujours.
Céleste ne pleurait pas. Elle n'avait pas pleuré depuis longtemps.
Elle avait des années devant elle. Des choses à faire, des combats à mener, des gens à aimer. Un mémoire à finir. Un monde à comprendre, peut-être à changer. Elle ne savait pas si c'était possible. Elle ne savait pas si ça servait à quelque chose. Mais elle savait qu'il fallait essayer. Parce que sinon, il ne restait rien.
Une chance sur cent millions.
Elle glissa la Serica dans sa poche. Elle descendit les escaliers.
Elle marcha vers la ville.