La France qui a réussi
à s'adapter
Renaissance · Horizons · MoDem · centrisme satellitaire
Macron gouverne depuis presque dix ans. Et je ne sais toujours pas vraiment
pourquoi je voterais pour lui. Ce vide n'est pas de l'ignorance.
C'est un symptôme qui mérite d'être examiné sérieusement.
Il faut commencer par une confession inconfortable. Macron est président depuis 2017. Il a été réélu en 2022. Il a produit un bilan considérable, dans tous les sens du terme. Et pourtant, quand je m'assieds pour écrire cet article, je me retrouve face à une question à laquelle je n'arrive pas à répondre facilement : si j'étais un autre Augustin, si j'avais un autre rapport au monde, pourquoi est-ce que je voterais pour lui ?
Ce n'est pas de l'ignorance. C'est quelque chose de plus précis : un sentiment que le projet macroniste parle une langue dans laquelle je ne me reconnais pas, même quand ses arguments sont techniquement défendables. Et comprendre pourquoi cette langue existe, à qui elle parle, et ce qu'elle produit, c'est le travail de cet article.
Pour ce troisième épisode, le défi est différent des deux précédents. LFI, je la connaissais de l'intérieur. Le PS, je le portais comme une mémoire affective. Renaissance, c'est autre chose : un projet dont je perçois les mécanismes sans me reconnaître dans ses électeurs. L'exercice sera donc explicitement un exercice d'empathie de classe. Pas se demander "pourquoi sont-ils si bêtes" mais "qu'est-ce que ça ferait d'être quelqu'un qui a quelque chose à perdre dans le changement, dans un monde qui ne laisse pas beaucoup de marges ?" C'est une position humaine, compréhensible, et plus complexe qu'elle n'y paraît.
I. L'électeur Renaissance : portrait avant discours
Avant de parler de programme, il faut regarder qui vote Macron. La sociologie révèle quelque chose que le discours politique dissimule, et cette dissimulation est analytiquement significative.
Les données Ipsos du premier tour 2022 sont précises : 35% des cadres, 33% des diplômés bac+3 et plus, 35% des foyers gagnant plus de 3 000 euros nets par mois[1]. Au second tour, la concentration s'accentue : 77% des cadres votent Macron, 74% des diplômés bac+3 et plus, 65% des foyers les plus aisés[1]. Une étude de la Revue Politique et Parlementaire identifie une continuité historique : cet électorat prolonge directement la "France du oui" au référendum européen de 2005, les catégories les moins anxieuses sur leur capacité à s'insérer dans la mondialisation[2]. Et une enquête Ifop de 2017 révèle que 72% des électeurs Macron se déclaraient optimistes sur l'avenir du pays, contre 47% dans la population générale[3].
Mais cette sociologie est plus hétérogène qu'elle n'y paraît. À côté des cadres aisés et des retraités propriétaires, il y a des classes moyennes supérieures fragilisées : celles qui ont un patrimoine à protéger mais sentent le sol se dérober sous leurs pieds, dont les enfants ont du mal à accéder à la propriété, et qui votent Macron moins par adhésion que par crainte de perdre ce qu'il reste. Il y a aussi des électeurs de gauche "par défaut", dont le vote barrage de 2017 contre Le Pen est devenu au fil des élections une adhésion minimale sans qu'ils s'en aperçoivent tout à fait. Et il y a des jeunes urbains pro-européens pour qui l'Europe n'est pas une posture intellectuelle mais une réalité quotidienne : ils travaillent en anglais, ont des amis dans cinq pays, et perçoivent l'euroscepticisme comme une menace existentielle.
II. Le projet Macron : survie ou idéologie ?
Si je m'imagine voter Renaissance, pour quoi est-ce que je vote concrètement ? Et surtout : comment les électeurs macronistes vivent-ils leur propre vote ?
Il faut ici résister à la tentation analytique de trop réduire. Le macronisme n'est pas seulement un choix idéologique. C'est aussi, en partie, une réponse à une contrainte structurelle réelle que tout gouvernement français, de quelque couleur qu'il soit, devrait affronter. L'Allemagne a fait ses réformes Hartz IV dès 2003-2005 : flexibilisation massive du marché du travail, baisse des indemnités chômage, gains de compétitivité industrielle. L'Espagne, le Portugal, l'Italie ont conduit des ajustements similaires, souvent douloureux socialement. Une France qui n'adapte pas son code du travail, sa fiscalité du capital, sa durée de cotisation retraite, dans un espace économique européen intégré où les investissements se déplacent librement, perdrait des emplois, des entreprises, de la souveraineté industrielle. Ce n'est pas une invention macroniste. C'est une pression structurelle qui préexiste à Macron et qui lui survivra.
Ses électeurs ne vivent donc pas le vote Renaissance comme "gérer mieux". Ils le vivent comme "adapter la France pour qu'elle survive dans un monde hostile". C'est une logique projective, pas gestionnaire. La différence compte. Voter Macron pour quelqu'un qui a cette conviction, c'est voter pour quelqu'un qui regarde le monde tel qu'il est vraiment, sans les illusions de LFI sur la possibilité d'une rupture unilatérale, sans la nostalgie du PS pour un réformisme que les contraintes européennes ne permettent plus. C'est voter pour quelqu'un qui dit : je ne vous promets pas le monde d'avant. Je vous promets d'être compétent dans le monde d'après.
Cette cohérence programmatique est documentée. Réforme du code du travail par ordonnances en 2017. Suppression de l'ISF remplacé par un impôt limité aux actifs immobiliers. Prélèvement forfaitaire unique à 30% sur les revenus du capital. Baisse de l'impôt sur les sociétés de 33% à 25%. Réforme de l'assurance chômage. Et des résultats mesurables : le taux de chômage est passé de 9,5% en 2017 à moins de 7% en 2025, la France est devenue le pays d'Europe le plus attractif pour les investissements directs étrangers[4].
Et puis l'Europe. Macron est probablement le seul dirigeant européen de premier plan à avoir théorisé avec cohérence l'autonomie stratégique du continent : intégration accrue, budget commun, défense européenne, souveraineté face à Trump et Poutine. Pour ceux qui ont grandi en regardant la démocratie reculer en Hongrie et la guerre revenir en Ukraine, ce projet n'est pas une posture. C'est une réponse sérieuse à une menace sérieuse.
III. Ce que le bilan contraint ne dit pas
Mais accepter la contrainte structurelle comme point de départ n'oblige pas à en accepter chaque arbitrage. Et c'est ici que l'analyse doit se faire plus précise.
Le bilan social est le point le plus difficile à regarder honnêtement, parce qu'il contredit les statistiques de surface. Le chômage a baissé. Mais l'emploi créé est massivement précaire : contrats courts, auto-entrepreneuriat contraint, temps partiel subi. La pauvreté laborieuse a progressé. Les 10% les plus riches ont capté une part disproportionnée des bénéfices de la croissance. L'Institut Montaigne, qui n'est pas un adversaire du macronisme, note que les réformes ont stimulé l'emploi et la croissance mais que la dette publique a progressé de plus de 1 000 milliards d'euros entre 2017 et 2025[4]. La modernisation a produit des résultats. Elle ne les a pas produits de façon équitable.
La réforme des retraites de 2023 concentre ce paradoxe. L'argument démographique est réel. Mais Macron l'a conduite au 49.3, contre une mobilisation sociale parmi les plus importantes depuis des décennies, contre une opposition parlementaire large, contre des sondages montrant 70% de Français opposés. Elle a ensuite été suspendue en décembre 2025 sous pression du PS. Ce retournement dit quelque chose sur la fragilité d'une majorité qui, depuis 2022, ne peut plus gouverner seule. Et sur la limite d'un exécutif qui se croit autorisé à forcer ce qu'il juge techniquement juste contre ce que la délibération produit.
IV. Les Gilets jaunes : quand le paradigme se retourne contre lui-même
Les Gilets jaunes de novembre 2018 méritent une analyse distincte, parce qu'ils ne sont pas seulement une "fracture révélée". Ils sont le moment où le paradigme macroniste se retourne contre lui-même de façon spécifique.
La taxe carbone sur les carburants qui a déclenché la crise était une mesure cohérente avec la logique de modernisation : intégrer le coût réel du carbone dans le prix de l'énergie. Économiquement rationnelle. Écologiquement nécessaire. Mais elle supposait implicitement que les acteurs économiques disposent de la capacité d'adaptation : acheter un véhicule moins polluant, changer ses habitudes de déplacement, accéder à des alternatives. Le paradigme macroniste, dans sa version optimiste, suppose que les gains de la modernisation se diffusent à travers l'économie, que les perdants temporaires de la transition trouveront des alternatives.
Les Gilets jaunes sont la démonstration empirique que cette diffusion ne se produit pas automatiquement. Pour quelqu'un qui travaille à 50 kilomètres de chez lui en zone rurale, sans transport en commun, dont la voiture est la condition d'accès à l'emploi, il n'y a pas d'alternative à court terme. La modernisation ne lui a pas encore apporté les ressources pour s'adapter. Et la contrainte lui est imposée avant les ressources.
V. Être l'électeur Renaissance jusqu'au bout
Essayons de tenir la logique interne de l'électeur Renaissance sans l'interrompre, parce que l'exercice d'empathie n'a de valeur que s'il va jusqu'au bout.
J'ai 55 ans. Je suis cadre dans un groupe industriel qui a bénéficié de la politique d'attractivité et investi en France plutôt qu'en Pologne. Mes enfants font des études supérieures. Mon épargne a progressé. Je regarde l'Ukraine avec inquiétude et je lis les journaux en plusieurs langues. Je vote Macron non pas parce que je suis naïf sur ses limites, mais parce que je connais le monde tel qu'il fonctionne vraiment.
Je sais que la concurrence mondiale est réelle. Je l'ai vu dans mon secteur, dans des pays voisins : des entreprises qui partent quand les conditions ne sont plus compétitives. Je ne suis pas pour l'exploitation des travailleurs. Mais je sais aussi que sans emploi, il n'y a pas de droits sociaux à défendre. Je vote pour quelqu'un qui comprend cette réalité, qui la regarde en face et qui essaie de la gérer sérieusement. Mélenchon promet la rupture avec le monde tel qu'il est. Le PS a gouverné et a produit Hollande. Alors je vote pour la compétence, pour la stabilité, pour l'Europe.
Ce raisonnement est cohérent. Il n'est pas irrationnel. Il prend au sérieux des contraintes réelles que ses adversaires politiques minimisent parfois.
VI. Ce que dix ans ont produit, et ce qui reste ouvert
Si j'avais voté Renaissance en 2017, puis en 2022, j'aurais voté pour quelque chose de précis : la capacité à faire fonctionner la France dans un monde qui ne lui laissait plus beaucoup de marges. Et ce projet a produit des résultats réels dans les domaines où il s'est appliqué.
Mais voici la question que dix ans d'exercice du pouvoir posent, et elle reste ouverte : la France de 2026 est-elle mieux armée pour affronter ses fractures qu'elle ne l'était en 2017 ? Le chômage a baissé. L'attractivité a progressé. L'Europe a été défendue avec une certaine cohérence. Et pourtant Bardella est à 35% dans les sondages pour 2027[5], le RN a progressé à chaque élection depuis 2017, et la distance entre la France qui s'est adaptée et celle qui n'y arrive pas ne semble pas se réduire.
Ce n'est pas nécessairement un verdict définitif sur le macronisme. C'est peut-être la démonstration que les conditions qui produisent l'extrême droite ne peuvent pas être résolues par une gestion optimale des contraintes existantes, aussi compétente soit-elle. Qu'il faut quelque chose de plus. Ce quelque chose de plus, personne dans l'offre politique actuelle ne l'a encore formulé de façon convaincante.
Conclusion : une tension, pas un verdict
C'est la troisième figure du triptyque. Elle n'est pas la pire. Elle est peut-être la plus honnête sur ses propres termes : Macron a fait à peu près ce qu'il avait dit qu'il ferait, dans les contraintes qu'il avait identifiées. La question qui reste ouverte n'est pas de savoir s'il a réussi sur son propre terrain. C'est de savoir si ce terrain était le bon.
Le score de Bardella à 35% pour 2027 ne répond pas à cette question. Il la pose avec une urgence que le triptyque lui-même ne clôt pas encore.