La gauche qui a oublié
pourquoi elle existait
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Le PS peut gouverner. Il ne peut plus promettre.
Et pour quelqu'un qui est né en 1981, c'est une perte qui ne se comble pas facilement.
Je suis né en 1981. L'année de Mitterrand. Dans ma famille, ce n'était pas une date comme les autres : c'était la preuve que quelque chose pouvait changer. Pas en théorie. Vraiment, concrètement, dans la vie des gens. Le PS n'est pas seulement un parti dans ma mémoire. C'est une promesse d'enfance. La gauche qui pouvait.
Quarante-cinq ans plus tard, je regarde Olivier Faure annoncer sur TF1 le 17 janvier 2026 qu'il ne censurera pas le gouvernement Lecornu "si les conditions sont remplies"[1]. Je regarde les socialistes voter le budget de la Sécurité sociale avec Renaissance en décembre 2025, permettant son adoption à 247 voix contre 234[2]. Je regarde Mathilde Panot formuler, le 2 février 2026, le verdict de cette séquence : "Le Parti socialiste a confirmé qu'il est entré dans un soutien au gouvernement sans participation."[3]
Et j'essaie de comprendre comment on passe de l'un à l'autre. Pas avec colère. Avec la tristesse particulière de quelqu'un qui reconnaît quelque chose de familier et le voit se défaire.
Ce que je vais tenter ici est plus difficile que l'article précédent sur LFI. LFI, je la connais de l'intérieur, j'en partage les convictions de fond et j'en perçois les contradictions directement. Le PS, c'est autre chose : c'est une mémoire, un affect, une promesse que j'ai reçue avant d'avoir l'âge de voter. La distance est plus grande et plus intime à la fois. Ce qui rend l'exercice plus révélateur, peut-être.
I. Ce que voter PS voudrait dire : le projet et ses partisans
Il faut commencer par ce que le vote PS affirme positivement, parce que c'est la question que cet article ne peut pas esquiver. Si le lecteur ne comprend pas pour quoi un socialiste vote en 2026, pas seulement contre quoi, le reste de l'analyse flotte dans le vide.
Voter PS en 2026, c'est voter pour un projet qui a un nom précis même si ses partisans le formulent rarement aussi clairement : la social-démocratie européenne comme modèle de civilisation. L'idée que le capitalisme régulé avec un État social fort, des droits collectifs, une intégration européenne comme cadre de progrès partagé, constitue la meilleure réponse disponible aux défis du siècle. Ce n'est pas le grand soir. C'est la conviction que le changement durable est graduel, que les coalitions larges valent mieux que les ruptures clivantes, que gouverner c'est assumer des contraintes réelles plutôt que promettre leur disparition. C'est un projet cohérent. Il a des partisans sérieux. Et il a un électorat précis : les fonctionnaires et agents publics qui croient en l'État comme instrument du bien commun, les enseignants, les cadres du secteur associatif et culturel, les cinquante ans et plus qui ont vu que ça a marché une fois et qui veulent que ça remarche sans la violence de la rupture. Ce sont des gens qui n'ont pas tort d'exister politiquement. Leur vision du monde n'est pas une erreur.
Glucksmann y ajoute une couche qui lui est propre et qui touche une génération différente. Quand il parle de l'Ukraine, des droits humains, de la démocratie libérale menacée par Putin et Trump, de l'Europe comme espace de souveraineté collective face aux autocraties, il parle un langage que les trente-quarante ans entendent différemment des plus anciens. Cette génération a grandi avec la paix comme acquis et la regarde disparaître. Elle a vu la démocratie reculer en Hongrie, en Pologne, aux États-Unis. Elle comprend intuitivement que défendre l'ordre libéral international n'est pas une posture de droite modérée : c'est une urgence. Et Glucksmann incarne cette urgence avec une cohérence et une connaissance du terrain géopolitique que peu de politiques français peuvent revendiquer. C'est sérieux. C'est même courageux à contre-courant d'une gauche qui a longtemps eu du mal à nommer clairement l'impérialisme russe.
Le programme social du PS 2026, tel que Faure le défend, reste ancré dans cette tradition de réformisme concret. Gratuité des transports pour les seniors, encadrement des loyers, accès aux soins, services publics de proximité renforcés : ce sont des mesures qui touchent directement la vie quotidienne des gens. Elles ne transforment pas les structures. Elles améliorent le quotidien dans les structures existantes. C'est le bon sens pragmatique contre l'espoir systémique. Et pour beaucoup de gens épuisés par les promesses non tenues, c'est un argument qui pèse.
Sauf que.
II. 1983 : le moment où le PS change de nature
Pour comprendre pourquoi ce projet séduisant produit si souvent ce qu'il promet de combattre, il faut revenir à une date qui ne figure dans aucun programme mais qui structure tout.
Avant 1983, le PS portait une autre question. Pas "comment améliorer le quotidien dans les structures existantes" mais "qui décide de la production, de la répartition, de l'investissement ?" Les travailleurs ou le capital ? Et la réponse socialiste était : les travailleurs, et notre rôle est de le rendre possible. Le programme commun de 1981, les nationalisations, la relance par la demande, la retraite à 60 ans : c'était un projet qui assumait un conflit structurel entre des intérêts antagonistes et choisissait son camp clairement.
Mars 1983. Sous la pression des marchés financiers et du Système monétaire européen, Mitterrand choisit de rester dans le SME et d'engager un plan de rigueur. Ce choix est souvent présenté comme un pragmatisme nécessaire. Cette lecture minimise ce qui se passe vraiment. Ce qui se passe en 1983, c'est que le PS abandonne le conflit capital/travail comme moteur de son action politique. La question "qui décide ?" disparaît. Elle est remplacée par une autre : comment gérer les contraintes du système pour préserver le maximum d'acquis sociaux ? Ce n'est pas un ajustement tactique. C'est une mutation ontologique. Le PS ne théorise plus un conflit structurel entre des intérêts antagonistes. Il théorise une gestion optimale d'un système dont il accepte la logique de fond.
Toute la suite est contenue dans ce basculement. Le quinquennat Jospin illustre ce que cette mutation produit dans sa version la plus honorable : des réformes sociales réelles, les 35 heures, le PACS, la CMU, financées en partie par des privatisations d'entreprises publiques. Privatiser pour redistribuer. La gauche qui gère le capital pour en extraire des ressources sociales, sans jamais contester la légitimité du capital à décider. C'est cohérent. C'est exactement ce que devient le PS après 1983.
III. Hollande : la conséquence mécanique
Le quinquennat Hollande (2012-2017) n'est pas la trahison d'un homme. C'est l'aboutissement logique d'une organisation qui a renoncé en 1983 à se battre sur le terrain structurel et qui arrive au pouvoir, trente ans plus tard, sans boussole idéologique capable de résister aux contraintes.
La loi Macron, le CICE, le 49.3 sur la loi El Khomri, la déchéance de nationalité : chacun de ces épisodes n'est pas une erreur. C'est la mise en oeuvre cohérente d'une organisation qui ne sait plus comment faire autrement. Le verdict électoral, 6,28% pour Benoît Hamon en 2017, n'est pas une surprise. C'est la sanction logique d'un parti qui a promis ce qu'il ne pouvait structurellement pas tenir.
IV. 2026 : soutien sans participation
La séquence du budget Lecornu doit être racontée avec précision parce qu'elle concentre tout ce qui précède dans un moment lisible.
Décembre 2025 : le PS vote le budget de la Sécurité sociale avec Renaissance, contre LFI et RN. Adoption à 247 voix pour et 234 contre[2]. Janvier-février 2026 : Faure annonce que le PS ne censurera pas si les conditions sont remplies. Les conditions le sont. Trois motions de censure déposées par la gauche sans le PS. Trois fois, le refus socialiste permet au gouvernement de survivre. La motion de gauche obtient 260 voix : il en fallait 289[3]. Les voix manquantes sont, arithmétiquement, celles du PS.
La défense socialiste mérite d'être entendue : les concessions obtenues sont réelles, suspension de la réforme des retraites, réindexation des pensions, suppression des franchises médicales[4]. Ce sont des mesures qui touchent directement les plus fragiles. Mais Panot nomme exactement ce qui se passe : "soutien sans participation." Le PS obtient des avancées sociales réelles en échange de légitimité offerte à un gouvernement qu'il prétend combattre.
V. Glucksmann : le produit le plus accompli du tournant de 1983
Glucksmann à 14% dans les sondages pour 2027[5], premier à gauche, refus assumé de toute primaire : "Je ne participerai pas à un truc d'appareils qui produit une synthèse molle"[6]. La posture est cohérente et séduit une partie de l'électorat qui en a assez du chaos LFI et de la gestion PS.
Mais il faut regarder ce que Glucksmann incarne vraiment, parce que c'est révélateur de l'état de la gauche française. Glucksmann porte une gauche qui a accepté les termes du débat néolibéral sur l'économie pour se battre sur le terrain des valeurs, de la morale internationale, de la géopolitique. Ce n'est pas une gauche sans programme. C'est une gauche qui a renoncé à la redistribution structurelle comme projet central. Quand Glucksmann parle d'Ukraine, de droits humains, de démocratie menacée, il est cohérent, sérieux, courageux même. Quand il parle de l'organisation de l'économie française, il parle comme quelqu'un qui a intériorisé que les grandes structures ne se changent pas, qu'on peut seulement les réguler à la marge.
Il est, en ce sens, le produit le plus accompli et le plus honnête du tournant de 1983 : une gauche qui s'est déplacée du terrain économique vers le terrain moral, et qui est cohérente dans ce déplacement.
La tension dans sa posture n'est pas entre ses valeurs et ses actes. Elle est dans la contradiction entre son refus des appareils et sa demande de soutien partisan sans contrepartie démocratique. Il critique l'autoritarisme de LFI tout en refusant la primaire qui permettrait de lui déléguer un mandat collectif. Ce n'est pas de la mauvaise foi. C'est le même réflexe que 1983 : accepter les contraintes du système — ici, le système médiatique et sondagier qui prime la notoriété sur le processus — pour en extraire le maximum possible. La logique se perpétue.
VI. Ce que j'aurais voté, et pourquoi ça ne suffit pas
Si j'avais glissé un bulletin PS dimanche, j'aurais voté pour la compétence, pour des résultats concrets dans une configuration difficile, pour quelqu'un capable de gouverner une ville sans la fracasser. Ce n'est pas rien. Beaucoup de gens font ce calcul lucidement, et ils ont de bonnes raisons.
Mais je suis né en 1981, l'année d'une promesse. Et dans ma génération, quelque chose s'est fissuré que les générations suivantes n'ont peut-être même plus conscience d'avoir perdu. Ceux qui ont 20 ans en 2026 ont grandi avec une gauche qui gère. Ils ne savent pas qu'il y a eu un moment où la gauche promettait de transformer. Ils ont intégré l'horizon comme une donnée fixe. C'est peut-être pourquoi LFI performe chez les moins de 25 ans avec un programme de rupture que ma génération trouve parfois naïf : ils n'ont pas encore fait le deuil d'une promesse qu'ils n'ont jamais connue. Ils la découvrent pour la première fois, intacte.
Conclusion : une crise qui dépasse le PS
Le PS n'est pas un cas français isolé. Blair en Grande-Bretagne, Schröder en Allemagne, Zapatero en Espagne : la social-démocratie européenne a fait le même choix à des dates différentes, acceptant les termes néolibéraux sur l'économie pour préserver des marges sociales réelles. La crise de 2008 a révélé ce que ce choix produisait : des partis incapables de proposer une alternative structurelle au système dont ils avaient accepté la logique, et qui ont payé cet aveu d'impuissance par des effondrements électoraux similaires à celui du PS français en 2017.
Ce n'est pas seulement un problème de programme. C'est un problème d'architecture démocratique. Dans un système où les contraintes structurelles, les marchés, les traités, les institutions, se sont imposées comme données inamovibles, même les partis qui prétendent les contester finissent par les gérer. La démocratie produit des gouvernements qui administrent des contraintes plutôt que des mandats qui transforment des réalités. C'est pour ça que Démocratie 3.0 existe : non pas pour défendre un parti ou en condamner un autre, mais pour interroger l'architecture qui produit ce résultat systématiquement.
Le PS peut encore gagner des élections. Trautmann l'a prouvé dimanche. Mais entre gagner une élection et porter une promesse, la distance est devenue vertigineuse. Et c'est cette distance, plus que tel programme ou tel candidat, qui définit l'état de la gauche française en 2026.