Série : Et si je votais ? · Épisode 1

La gauche
qu'on n'a pas le droit d'Aimer

LFI : le parti qui porte la France moderne et ne parvient pas à la convaincre

J'ai voté La France insoumise. On m'a traité de tous les noms.
J'ai décidé de comprendre pourquoi plutôt que de me défendre.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, mars 2026

Il faut commencer par un aveu. Dimanche dernier, j'ai glissé un bulletin Kobryn dans l'urne à Strasbourg. Dans les jours qui ont suivi, des gens que je respecte m'ont regardé différemment. Pas d'argument, pas de débat : une étiquette collée, une suspicion tacite. Le mot "antisémite" a flotté dans l'air, jamais prononcé directement, mais présent. "Islamo-gauchiste" aussi, cette chose dont personne ne sait vraiment ce qu'elle désigne. Ma réaction initiale a été la défense. Puis, après réflexion, j'ai décidé que la défense était la mauvaise réponse. La bonne réponse, c'est la compréhension.

C'est aussi de là qu'est née cette série. Si je ne comprends pas vraiment pourquoi je vote comme je vote, et pourquoi ce vote est perçu comme il est perçu, comment pourrais-je comprendre les autres ? Ce premier article porte sur LFI parce que c'est le parti que je connais de l'intérieur, celui dont je partage une partie des convictions et dont je perçois directement les contradictions. Les suivants porteront sur des familles politiques plus éloignées de moi. Le même scalpel. La même honnêteté.

Cet article n'est ni un plaidoyer ni un réquisitoire. Il est une tentative de comprendre rigoureusement comment un vote peut être honnête et être perçu comme honteux, comment un programme peut être sérieux et être balayé d'un mot, et comment cette confusion produit, au fond, un appauvrissement démocratique qui profite à ceux qu'on prétend combattre. Une précision de méthode s'impose dès l'entrée : cet article examine les accusations portées contre LFI avec l'exigence que toute accusation mérite, et les défaillances de LFI avec l'honnêteté qu'elles exigent. Cette asymétrie est assumée, pas involontaire. Elle découle de l'angle choisi : comprendre pourquoi un électeur de bonne foi se retrouve stigmatisé. Trois réalités coexistent autour de LFI, et elles sont toutes vraies simultanément. Le problème, c'est qu'on les confond systématiquement. Cette confusion n'est pas un accident.

I. Ce que LFI porte vraiment : l'inventaire honnête

Il y a un point de départ que toute analyse sérieuse de LFI doit poser avant d'aller plus loin : "L'Avenir en commun" compte parmi les programmes les plus détaillés et les plus chiffrés produits par une force politique française depuis plusieurs décennies. Ce jugement est discutable comme tout jugement comparatif, mais il résiste à l'examen de quiconque prend le temps de le lire.

Sept cents propositions organisées en plans thématiques, chacun adossé à un chiffrage macroéconomique présenté lors d'une émission de trois heures. Une Sixième République dont la Constitution serait rédigée par une Assemblée constituante incluant une part de tirage au sort, avec exclusion des parlementaires actuels de ses rangs selon les versions du programme. Un référendum d'initiative citoyenne permettant aux signataires de révoquer des élus, convoquer une Constituante, proposer ou abroger des lois. La planification écologique comme projet de civilisation plutôt que comme contrainte réglementaire. Un SMIC à 1 400 euros, la retraite à 60 ans, la remunicipalisation des services publics délégués, l'encadrement des loyers, la gratuité de l'eau pour les premiers mètres cubes. Ce programme n'est pas de la politique spectacle. C'est de la politique de transformation.

Sur la question de la laïcité, qui reviendra plus loin dans cet article, le programme écrit mérite une lecture attentive avant toute autre considération. L'abrogation du concordat d'Alsace-Moselle y figure explicitement. L'interdiction aux élus d'assister aux cérémonies religieuses en fonction également. La garantie d'une école publique laïque dans chaque commune, le refus des financements publics pour les édifices religieux, la lutte explicite contre "tous les communautarismes et l'usage politique des religions" : ce sont les propositions d'un programme républicain universaliste, pas d'un programme communautariste. Ce point est rarement mentionné dans les débats sur LFI et le rapport à l'islam. Il devrait l'être systématiquement.

La représentation parlementaire mérite également d'être regardée avec précision, au-delà des éclats rhétoriques qui font les unes. Une étude publiée en 2025 dans la revue Politix, fondée sur des entretiens avec 29 des 75 députés LFI élus en 2022, révèle que 21% des élus de cet échantillon sont des employés ou des ouvriers, un chiffre inédit à gauche depuis plusieurs décennies si cette proportion se confirme sur l'ensemble du groupe. Le groupe est parmi ceux qui déposent le plus d'amendements à l'Assemblée, avec un taux d'adoption de 1,6% contre 7,6% pour le PS. Cet écart s'explique à la fois par la position minoritaire du groupe, par sa stratégie d'opposition systématique qui irrite les autres formations, et par le refus de certains groupes de valider des textes LFI même sur des points de convergence réelle. Ces trois facteurs coexistent et aucun n'efface les autres.

La base sociale de LFI dit quelque chose d'important sur ce que le mouvement représente, même si elle est plus hétérogène qu'il n'y paraît. Premier parti chez les 18-24 ans en 2022. Présence significative dans les classes populaires et chez les abstentionnistes intermittents. En 2022, Mélenchon arrive en tête au premier tour à Strasbourg, Marseille, dans plusieurs quartiers populaires de Paris. Mais LFI performe également chez les diplômés urbains de gauche, ce qui en fait un électorat composite, pas monolithique. La caricature du "vote bobo" ne tient pas face aux données, mais l'image d'un parti exclusivement ancré dans les classes laborieuses ne tient pas non plus. Ce que LFI réussit, c'est d'agréger deux France qui votaient séparément : celle qui souffre économiquement, et celle qui souffre politiquement de l'absence d'une offre de rupture crédible.

II. Le paradoxe organisationnel : quand le porteur sabote le message

Si la réalité précédente était la seule à l'oeuvre, l'histoire serait simple. Mais une deuxième réalité coexiste avec elle, et elle est aussi vraie que la première, même si elle est plus difficile à entendre pour un électeur de bonne foi.

LFI est probablement l'organisation politique française qui a produit le programme le plus ambitieux sur la démocratie participative depuis un demi-siècle, et simultanément une organisation fortement verticale, fermée à la contradiction interne, structurée autour d'un leader unique. Cela mérite une précision importante : la dépendance à un homme providentiel n'est pas une spécificité de LFI dans la vie politique française. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Macron, Le Pen : la personnalisation du pouvoir est la règle, pas l'exception. Ce qui rend le cas de LFI spécifiquement instructif, c'est autre chose. C'est la contradiction entre la forme et le fond. Les autres partis ne promettent pas le référendum révocatoire. Ils ne proposent pas de Constituante citoyenne. Ils ne font pas de la démocratie participative leur marqueur politique central. LFI, si. Et c'est précisément pour cela que son fonctionnement interne autoritaire n'est pas seulement un défaut organisationnel. C'est une incohérence de fond entre ce qu'elle promet à la société et ce qu'elle pratique pour elle-même.

Manuel Cervera-Marzal, dans son ouvrage Le populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise (La Découverte, 2021), nomme cette structure "anarcho-césarisme" : pas de congrès, pas de débats d'orientation, pas de courants internes reconnus, une gouvernance par cooptation où Mélenchon et un cercle de proches décident sans consultation des militants. L'anarchie du côté des adhérents, à qui on ne demande aucune cotisation, aucune carte, aucun engagement formel. Le césarisme du côté de la direction, qui concentre toutes les décisions dans une chambre opaque. Cette architecture n'est pas le résultat d'un manque d'organisation. C'est le résultat d'un excès de stratégie.

Mélenchon a lu Laclau et Mouffe. Il a tiré de la théorie du populisme de gauche une conviction : dans une société où les structures intermédiaires se sont effondrées, où les médias de masse ont remplacé les partis comme vecteurs d'identification politique, le leader doit incarner "le peuple" comme construction narrative unifiante, et toute structure intermédiaire forte affaiblit cette incarnation en créant des centres de pouvoir concurrents. C'est la même logique qui a conduit Pablo Iglesias à centraliser Podemos en Espagne. Les résultats électoraux à court terme sont réels. Le coût démocratique à long terme aussi.

Ce coût se mesure le mieux dans la séquence de juin 2024, que la mémoire collective devrait retenir comme un moment de révélation. La France insoumise publie ses investitures pour les législatives anticipées. Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet, Hendrik Davi, tous des fondateurs ou figures historiques du mouvement, et tous critiques internes de la direction, sont écartés sans entretien préalable, sans explication publique, sans aucune procédure transparente. Dans le même mouvement, Adrien Quatennens, condamné en décembre 2022 à quatre mois avec sursis pour violences conjugales, est réinvesti. La réaction de François Ruffin mérite d'être citée, parce qu'elle vient de l'intérieur et qu'on ne peut pas l'accuser de mauvaise foi : "Je ne suis pas passé sous les fourches caudines de votre bêtise, votre sectarisme. Vous préférez un homme qui frappe sa femme, auteur de violences conjugales, à des camarades qui ont l'impudence d'avoir un désaccord avec le grand chef. Notre démocratie mérite mieux que vous." Clémentine Autain, que le parti avait épargnée mais marginalisée, formule le paradoxe avec une précision chirurgicale : "Il vaut mieux avoir été condamné pour violences conjugales que d'avoir défendu la démocratie interne."

Cette séquence n'est pas anecdotique. Elle révèle une tension structurelle que Rémi Lefebvre analyse dans Politique et Sociétés (2022) sous le titre "Vers une dé-démocratisation partisane ?" : LFI et La République en Marche, malgré leurs différences programmatiques radicales, partagent le même modèle organisationnel de "parti personnel", dans lequel le leader est propriétaire de l'organisation et peut en disposer sans rendre de comptes à une base. Cette convergence formelle entre deux forces politiques que tout oppose sur le fond est l'un des faits les plus troublants de la vie politique française contemporaine. Elle dit que le problème démocratique interne à LFI n'est pas une idiosyncrasie de gauche radicale. C'est un symptôme générationnel des "partis-mouvements" post-2017 qui ont pour la plupart sacrifié la démocratie interne sur l'autel de l'agilité électorale.

III. Anatomie des accusations : dissection, pas acquittement

Cette partie est la plus délicate et la plus nécessaire. Elle applique le même scalpel à toutes les accusations, sans hiérarchie préétablie, sans acquittement global ni condamnation de principe. Elle part d'un principe simple emprunté à la méthode scientifique : une affirmation n'a de valeur analytique que si elle est falsifiable, c'est-à-dire si on peut imaginer les conditions dans lesquelles elle serait fausse. Appliqué aux accusations contre LFI, ce principe oblige à distinguer ce qui est documenté et sérieux, ce qui est partiellement fondé mais gonflé au-delà de toute proportion, et ce qui est une construction rhétorique sans fondement empirique.

Faute réelle
Le 7 octobre 2023 : une vraie faute, une instrumentalisation réelle

La chronologie doit être posée avec précision, parce qu'elle est documentée et parce que toute analyse qui la minimise perd sa crédibilité. Le 7 octobre 2023, dans les heures suivant l'attaque du Hamas qui a tué environ 1 200 personnes, dont plus de 800 civils, le groupe parlementaire de LFI publie un communiqué qui qualifie l'événement d'"offensive armée des forces palestiniennes" dans un "contexte d'intensification de la politique d'occupation israélienne". Le Hamas, inscrit sur la liste terroriste de l'Union européenne depuis 2001, n'est pas qualifié de terroriste dans ce texte. Danièle Obono, dans les jours suivants, le décrit comme un "mouvement de résistance". La position n'est pas uniforme au sein du mouvement : François Ruffin condamne immédiatement, et plusieurs cadres utilisent le mot "terroriste" dans les semaines suivantes. Mais la direction du parti maintient une ambiguïté prolongée sur cette qualification, et c'est le communiqué initial qui reste dans les mémoires. Le 8 octobre 2024, un an après, LFI publie un communiqué reconnaissant "l'acte terroriste" du Hamas et rendant hommage aux victimes israéliennes. Cette séquence représente une faute politique et morale réelle que les électeurs de bonne foi de LFI n'ont pas à nier.

Cette faute est néanmoins distincte de l'accusation qui en a été tirée. La faute réelle, c'est un communiqué ambigu publié dans les heures d'horreur du 7 octobre, et une direction qui a maintenu une ambiguïté prolongée sur la qualification terroriste du Hamas. Ce n'est pas rien. Mais ce n'est pas non plus la preuve d'un antisémitisme structurel du mouvement, ni la preuve que ses 7 millions d'électeurs cautionnent le massacre de civils juifs. Le saut logique entre la faute réelle et la conclusion tirée est un saut politique, pas analytique. Il a servi à exclure LFI de "l'arc républicain", à rendre ses électeurs complices d'un projet qu'ils n'ont jamais soutenu, et à placer un parti dont aucun élu n'a jamais été condamné pour antisémitisme dans une catégorie infamante que le RN, dont des membres ont plusieurs condamnations effectives pour ce même motif, s'est empressé de lui accoler.

Partiellement fondé
L'antisémitisme : aucune condamnation judiciaire, mais une accumulation problématique

La rigueur commande de distinguer deux niveaux. Au niveau juridique, aucun membre de LFI n'a jamais été condamné par un tribunal français pour antisémitisme. C'est un fait. Il contraste avec l'histoire du Rassemblement national, dont le fondateur Jean-Marie Le Pen a été condamné à sept reprises pour contestation de crimes contre l'humanité ou provocation à la discrimination, et dont plusieurs élus et anciens élus ont des antécédents judiciaires documentés dans ce domaine.

Au niveau des déclarations ambiguës, l'accumulation existe et ne peut pas être balayée d'un revers de main. En juillet 2020, interrogé sur les forces de l'ordre sur BFMTV, Mélenchon répond à une question sur Jésus et la croix en faisant référence au stéréotype antisémite du "peuple déicide" : "Je ne sais pas si Jésus était sur la croix, mais je sais que, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes qui l'y ont mis." En octobre 2023, pendant le voyage de la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet en Israël, il écrit sur X : "Voici la France." Ces formulations ne constituent pas un antisémitisme déclaré. Elles constituent des négligences répétées qui entretiennent un doute que Mélenchon ne fait rien pour dissiper, et qui fournissent à ses adversaires une munition inépuisable.

Ce que cette accumulation produit dans l'opinion a été mesuré avec une précision troublante. En octobre 2023, un sondage Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, le Cevipof et l'Institut Montaigne révèle que 57% des Français jugent LFI plus dangereuse pour la démocratie que le Rassemblement national. Ce chiffre témoigne d'une perception qui doit, selon toute vraisemblance, davantage à l'amalgame qu'à une évaluation comparative rigoureuse des deux organisations. Le RN, dont l'idéologie fondatrice est nativement xénophobe et dont l'histoire judiciaire est documentée, est perçu comme moins dangereux que LFI, dont aucun élu n'a été condamné pour antisémitisme. Cette inversion mérite d'être interrogée.

Non fondé
L'islamo-gauchisme : un terme sans définition, une stratégie d'éviction

En 2021, la ministre Frédérique Vidal déclenche une polémique en demandant au CNRS d'enquêter sur "l'islamo-gauchisme" dans les universités françaises. Le CNRS refuse, qualifiant le terme de "pseudo-scientifique" et indiquant ne pas pouvoir conduire une enquête sur un concept sans définition académique établie. Cette précision mérite d'être rappelée systématiquement : l'islamo-gauchisme n'a pas de définition académique sérieuse. Son usage principal est de suggérer une complicité idéologique entre la gauche radicale et un islamisme politique. Appliqué à LFI, il amalgame deux choses que toute analyse rigoureuse devrait maintenir séparées : la défense des droits civiques des musulmans français contre les discriminations, qui est légitime, et le soutien à un projet théocratique, qui serait inacceptable.

Il existe au sein de LFI une tension authentique entre deux conceptions de la gauche, l'une républicaine et universaliste, l'autre plus multiculturelle et attentive aux discriminations spécifiques subies par certaines communautés. Cette tension est réelle. Elle produit parfois des prises de position contradictoires avec le programme écrit. Mais elle n'est pas différente en nature des tensions internes à tous les grands partis progressistes européens depuis les années 2000. Elle ne justifie pas le terme "islamo-gauchisme", qui transforme une tension intellectuelle normale en accusation de complicité avec l'ennemi.

Partiellement fondé
La violence : rhétorique réelle, criminalisation abusive

Mélenchon revendique lui-même d'être "le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas". Ce n'est pas une invention de ses adversaires. La rhétorique parlementaire de LFI est agressive, parfois outrancière, régulièrement aux limites de ce qu'une culture délibérative apaisée devrait tolérer. Cette agressivité a des conséquences pratiques : le taux d'adoption des amendements LFI à l'Assemblée est de 1,6% contre 7,6% pour le PS, en partie parce que les autres groupes refusent de voter avec les insoumis même sur des textes avec lesquels ils sont substantiellement d'accord. La stratégie du conflit permanent a un coût législatif réel.

Mais transformer cette agressivité rhétorique en "parti de la violence" est une criminalisation d'une opposition politique légitime. La même agressivité de certains élus LR, d'Éric Zemmour, de représentants de l'extrême droite dans d'autres pays européens, ne produit pas les mêmes qualifications médiatiques. Il y a une asymétrie de traitement qui n'est pas le produit d'une analyse objective mais d'une configuration médiatique particulière, sur laquelle la quatrième partie de cet article reviendra.

Non fondé
L'incompétence supposée : un argument sans fondement empirique

LFI n'a jamais gouverné. L'idée qu'elle produirait nécessairement une catastrophe économique repose sur des projections idéologiques appliquées à un programme jamais testé, pas sur une expérience documentée. Certains soulèvent la question de la gouvernance de bonne foi, préoccupés par la capacité exécutive d'un parti sans expérience gouvernementale : c'est une préoccupation légitime qui mérite débat. Mais quand l'argument de l'incompétence sert à éviter tout examen du programme sur le fond, il perd son statut analytique et devient un bouclier rhétorique. Les exemples internationaux comparables produisent des trajectoires complexes mais pas les effondrements que prédit le discours de l'incompétence : Syriza en Grèce a gouverné sous une contrainte extérieure imposée par la troïka qui aurait mis à genoux n'importe quel gouvernement, Podemos en Espagne a participé à une coalition qui a traversé une pandémie mondiale avec des tensions politiques réelles mais sans rupture institutionnelle majeure.

IV. Pourquoi la confusion est produite, et à qui elle profite

Les trois réalités précédentes coexistent. Mais la question la plus importante n'est pas de les documenter. C'est de comprendre pourquoi elles sont systématiquement confondues, et par qui.

La structure de propriété des grands médias français n'est pas un détail anecdotique de la vie politique. C'est une donnée structurelle que la sociologie des médias documente depuis plusieurs décennies. Vincent Bolloré contrôle CNews, Europe 1 et Le JDD. Bernard Arnault contrôle Les Echos et Le Parisien. Xavier Niel est l'un des actionnaires de référence du Monde. Patrick Drahi contrôle BFMTV et RMC. Ces structures de propriété créent des environnements dans lesquels certains sujets sont traités avec plus d'indulgence que d'autres. C'est ce que Bourdieu appelait une censure structurale : elle n'a pas besoin d'être consciente pour être efficace.

Mais il faut être rigoureux sur ce qu'on peut et ne peut pas démontrer. La corrélation entre la concentration médiatique et le traitement hostile de LFI est observable. Le lien causal direct est plus difficile à établir. Plusieurs contre-hypothèses méritent d'être prises au sérieux : LFI génère elle-même, par sa rhétorique et ses ambiguïtés, une part substantielle de la couverture négative qu'elle reçoit. La polarisation médiatique autour de LFI précède la concentration actuelle de la propriété des médias. Et des médias non concentrés, comme Mediapart, sont aussi critiques de certaines positions de LFI tout en lui étant globalement favorables. L'hypothèse d'une hostilité médiatique structurellement liée aux intérêts des propriétaires est analytiquement solide, mais elle ne peut pas être présentée comme la seule explication ni comme une explication suffisante.

Il faut y ajouter ce qu'on pourrait appeler, prudemment, un mécanisme de contamination électorale, dont la réalité est plausible mais dont l'intentionnalité reste une hypothèse analytique plutôt qu'un fait démontré. Ce mécanisme consiste à rendre les électeurs responsables des ambiguïtés de l'organisation qu'ils ont choisie : voter LFI, c'est "cautionner" les sorties de Mélenchon, "être complice" de l'ambiguïté sur le 7 octobre. Ce type d'amalgame entre un parti et ses électeurs n'est pas propre à LFI dans l'histoire politique française. On pourrait objecter que les électeurs du PS subissaient le même traitement dans les années 1970, que les électeurs communistes ont longtemps été associés aux crimes du stalinisme. La spécificité de l'époque contemporaine est peut-être simplement l'accélération médiatique et la permanence des réseaux sociaux, qui rendent tout incident immédiatement attaché à une étiquette partisane sans délai d'analyse. Ce mécanisme peut être inconscient, systémique, sans nécessiter d'acteurs qui le pilotent délibérément.

Il faut enfin nommer une dimension que peu de commentateurs osent formuler directement, parce qu'elle est inconfortable pour une partie de l'électorat progressiste. Il existe une hypothèse de peur de classe à l'oeuvre dans l'hostilité à LFI, documentée dans la littérature de sociologie politique : Thomas Frank, dans What's the Matter with Kansas? (2004), analyse la façon dont des électeurs résistent à des politiques redistributives qui leur bénéficieraient pour des raisons d'identification sociale et de distinction. Des travaux français sur le vote de certaines fractions de la classe moyenne confirment des dynamiques comparables. Appliquée à LFI, cette hypothèse suggère qu'une fraction de l'électorat de centre-gauche, diplômée, relativement aisée, partage en théorie les objectifs de redistribution du programme mais résiste en pratique à la progressivité fiscale réelle, à la remunicipalisation qui augmenterait les coûts pour les collectivités, à l'encadrement des loyers qui affecterait ses revenus locatifs. La peur de "l'incompétence" et du "chaos" serait alors partiellement une rationalisation de cette résistance d'intérêt. Cette hypothèse ne prétend pas épuiser l'explication. Elle mérite d'être posée.

V. Ce que cette confusion révèle sur le système

Cet article n'est pas une tribune en faveur de LFI. C'est un diagnostic du système dans lequel LFI opère, et que LFI contribue elle-même, par ses propres défaillances organisationnelles, à perpétuer.

Le problème structurel que cette analyse révèle est le suivant : dans notre système de vote, voter pour un programme local implique d'endosser une organisation nationale entière avec son histoire, ses figures, ses sorties médiatiques et ses ambiguïtés. Il n'existe aucun mécanisme permettant à un électeur de dire "je soutiens le référendum révocatoire proposé par Kobryn à Strasbourg mais je rejette l'ambiguïté de la direction nationale sur le 7 octobre". Le vote est un signal binaire. Il ne peut pas exprimer les nuances que les citoyens ont pourtant réellement. Cette limitation est inscrite dans des institutions conçues bien avant LFI, mais elle produit des effets qui bénéficient structurellement aux formations établies au détriment des forces de rupture.

Il faut néanmoins avoir l'honnêteté de dire que LFI elle-même porte une part de responsabilité dans la situation que cet article décrit. Une organisation qui propose la démocratie participative et fonctionne comme une monarchie interne n'a pas seulement un problème d'image. Elle a un problème de cohérence. Une direction qui maintient une ambiguïté prolongée sur la qualification terroriste d'une attaque contre des civils ne nuit pas seulement à sa crédibilité. Elle fournit à ses adversaires une arme partiellement légitime. La verticalité mélenchoniste, l'allergie à la contradiction interne, l'incapacité à distinguer la critique constructive de la trahison : tout cela est documenté par des sources internes au mouvement, et tout cela contribue activement à empêcher le programme de faire son chemin dans une partie de l'électorat qu'il devrait convaincre.

LFI peut-elle se transformer suffisamment pour incarner la modernité qu'elle annonce ? Elle n'est pas rhétorique. Si la succession de Mélenchon reproduit le même modèle sans rupture organisationnelle, les mêmes pathologies produiront les mêmes résultats. Si une figure émerge qui articule le fond du programme et la forme de l'organisation, qui porte la rupture institutionnelle sans en reproduire l'autoritarisme, alors quelque chose peut se passer. L'enjeu de 2027 est précisément là.

Conclusion : le diagnostic, pas le verdict

Revenons au point de départ. J'ai voté pour un programme qui propose le référendum révocatoire, la gratuité de l'eau pour les précaires, la remunicipalisation des services publics délégués, une Assemblée constituante citoyenne. J'ai été regardé comme si j'avais voté pour quelque chose d'honteux. Ce hiatus n'est pas le produit de mon aveuglement. Ce n'est pas non plus le produit de la méchanceté de ceux qui m'ont regardé différemment. C'est le produit d'un système qui confond trois réalités distinctes parce que cette confusion arrange ceux qui profitent du statu quo.

La première réalité : les électeurs de LFI votent majoritairement pour l'égalité, la redistribution et la démocratie participative. Ce vote est honnête, cohérent et légitime.

La deuxième réalité : LFI comme organisation a des défaillances sérieuses, documentées, qui lui font du tort et lui font mériter une partie des critiques qu'elle reçoit.

La troisième réalité : ces défaillances réelles sont systématiquement amplifiées et décontextualisées au-delà de ce qu'elles justifient, avec des effets qui convergent, consciemment ou non, vers la disqualification d'un programme qui dérange des intérêts établis.

Distinguer ces trois réalités est un acte de rigueur intellectuelle. C'est aussi, dans le contexte politique français actuel, un acte politique. Parce que tant que cette confusion persistera, un programme sérieux sur la redistribution et la démocratie continuera à être bloqué à la fois par les ambiguïtés réelles de son porteur et par l'instrumentalisation de ces ambiguïtés au-delà de ce qu'elles justifient. Et des millions d'électeurs qui y voient l'espoir d'une France plus juste continueront à être traités de complices de ce qu'ils ne reconnaissent pas.

C'est à la fois un problème de LFI et un problème de démocratie. Les deux ne s'excluent pas. LFI a la responsabilité de se transformer suffisamment pour mériter la confiance qu'elle demande. Le système a la responsabilité de permettre qu'une proposition soit jugée sur son fond indépendamment de l'organisation qui la porte. Aucune de ces deux responsabilités ne disparaît derrière l'autre. Et c'est précisément pourquoi Démocratie 3.0 existe : non pas pour défendre un parti, mais pour construire un système dans lequel la qualité d'une proposition ne dépend plus de la crédibilité de son porteur.

Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources et références

Programme et sociologie de LFI
Manuel Cervera-Marzal, Le populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise, La Découverte, 2021. Référence académique centrale sur l'organisation interne, le concept d'"anarcho-césarisme" et la relation à la théorie populiste de Laclau et Mouffe.
Rémi Lefebvre, "Vers une dé-démocratisation partisane ? Une approche comparée de la France insoumise et de la République en Marche", Politique et Sociétés, vol. 41, n°2, 2022, pp. 179-205.
Rémi Lefebvre, "Que sont devenus les partis-mouvements ? La France insoumise et La République en marche depuis 2017", Esprit, n°481, janvier 2022.
Article collectif, "Le populisme et le populaire. La France insoumise au prisme de sa représentation parlementaire", Politix, 2025, n°2. Données quantitatives sur la sociologie des 75 députés LFI élus en 2022, incluant le pourcentage d'employés et d'ouvriers (21%).
Rémi Lefebvre, "La France insoumise, toujours réfractaire à la démocratie", AOC Media, 22 novembre 2023.
La France insoumise, L'Avenir en commun, programme présidentiel 2022.
Le 7 octobre 2023 et les accusations
Communiqué du groupe parlementaire LFI, X, 7 octobre 2023. Texte intégral qualifiant l'attaque d'"offensive armée des forces palestiniennes".
Communiqué de LFI, site officiel lafranceinsoumise.fr, 8 octobre 2024. Premier texte qualifiant l'attaque d'"acte terroriste" et rendant hommage aux victimes israéliennes.
Euractiv France, "Attaque du Hamas contre Israël : la réaction de LFI provoque des remous à gauche", 9 octobre 2023.
France 24, "Hommage aux victimes du 7 octobre : la France insoumise à nouveau exclue de l'arc républicain", 6 février 2024.
Sondage Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, le Cevipof et l'Institut Montaigne, "Fractures françaises", octobre 2023. Donnée : 57% des Français jugent LFI plus dangereuse pour la démocratie que le RN.
Les purges internes de 2024
France 24, "Législatives 2024 : LFI écarte Corbière, Garrido et Simonnet, mais réinvestit Quatennens", 15 juin 2024.
Regards.fr, "Autain, Ruffin et Corbière parlent et il faut les écouter", 2024. Citations directes de François Ruffin et Clémentine Autain.
Structure médiatique et sociologie du vote
Les propriétés des grands groupes médiatiques français sont documentées dans les rapports annuels des sociétés concernées et dans les études du Monde Diplomatique et de l'Observatoire des médias.
Thomas Frank, What's the Matter with Kansas? How Conservatives Won the Heart of America, Metropolitan Books, 2004. Sur la résistance de certains électorats populaires à des politiques redistributives qui leur bénéficieraient.