Série : Et si je votais ? · Épisode 6

Le dernier
des communistes

PCF · gauche républicaine historique

Le PCF a survécu à tout sauf à la disparition de sa base sociale.
Il cherche encore son peuple.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, mars 2026

Je ne connais pas le PCF. Je l'ai vu de loin, dans les moqueries, dans les caricatures, dans les joutes télévisées avec Mitterrand. Marchais sur les plateaux dans les années 1980, combatif et archaïque simultanément, défendant l'URSS avec une conviction qui semblait décalée d'un demi-siècle. La faucille et le marteau comme symbole d'un autre monde. Et la blague qui circulait : le PCF, c'est le parti qui a toujours raison mais qui n'a jamais tort.

Pourtant, quand je prends le temps de regarder ce que le parti propose aujourd'hui, je suis surpris. Non pas que je m'apprête à voter PCF. Mais parce que le programme est plus sérieux que la caricature, et parce que la question que le PCF pose sur le travail, la dignité populaire et la souveraineté industrielle est une question que la gauche moderne a souvent esquivée plutôt que résolue.

Et parce que je vis à Strasbourg. Et que Strasbourg est le laboratoire parfait de ce que cet article veut examiner.

I. Strasbourg, laboratoire d'une transition

Il y a quelque chose de frappant quand on regarde la gauche strasbourgeoise de 2026 et qu'on la compare à ce qu'était la gauche alsacienne d'il y a cinquante ans.

L'Alsace, et particulièrement le Haut-Rhin, a été pendant un siècle l'une des grandes régions industrielles et minières de France. Les mines de potasse du bassin potassique alsacien ont employé jusqu'à 15 000 mineurs à leur apogée dans les années 1960. La sidérurgie, la chimie, les papeteries, les textiles, les constructions mécaniques du Bas-Rhin : une région ouvrière dense, organisée, syndicalisée. Une France du travail industriel qui votait à gauche, souvent à l'extrême gauche, qui reconnaissait dans le PCF l'organisation qui défendait ses intérêts contre les patrons, contre les licenciements, contre la misère.

Les mines de potasse d'Alsace ont fermé définitivement en 2002, après un siècle d'extraction. Les grandes usines du Bas-Rhin se sont progressivement transformées, délocalisées ou disparues. Péchiney, les papeteries, une partie de la chimie : la désindustrialisation a fait son travail en Alsace comme ailleurs, peut-être moins brutalement qu'en Lorraine ou dans le Nord, mais durablement.

Aujourd'hui, la gauche strasbourgeoise, c'est Barseghian et les Écologistes à la mairie, Kobryn et LFI qui font 12% aux municipales, le PS qui reprend des couleurs avec Trautmann. Et le PCF ? Quasi invisible. Présent dans quelques listes d'union, dans des bastions syndicaux, dans la mémoire de militants vieillissants. La gauche de diplômés a remplacé la gauche ouvrière. L'écologie urbaine a remplacé la solidarité industrielle. Ce n'est pas un jugement de valeur. C'est un constat démographique et sociologique.

Strasbourg n'est pas une exception. C'est le cas d'école de ce que la France entière a vécu, à des vitesses différentes selon les territoires.

II. Ce que le PCF porte vraiment : le programme qu'on ne lit pas

Le cliché du PCF comme vestige archaïque empêche de lire ce qu'il propose réellement en 2026. Regardons sans filtre.

Le "pacte pour la France" présenté en août 2025 est un programme keynésien-souverainiste ambitieux : 500 milliards d'investissements sur cinq ans, financés par la réorientation du crédit bancaire et des nationalisations partielles des banques, construction de 200 000 logements par an, vingt nouveaux réacteurs nucléaires, plan ferroviaire massif avec baisse du prix des billets, embauche de centaines de milliers de fonctionnaires dans la santé, l'éducation et les services publics. Ce n'est pas un programme révolutionnaire au sens marxiste. C'est un programme de reconstruction de l'État producteur et protecteur. La nationalisation partielle des banques pour réorienter le crédit vers l'économie réelle, c'est Keynes appliqué à la France de 2026, pas Lénine.

Sur le nucléaire, Roussel tient une position qui le distingue nettement de LFI et d'EELV : défense d'un mix énergétique maintenant le parc nucléaire et le développant avec de nouveaux réacteurs, combiné aux renouvelables. C'est une cohérence propre : le nucléaire comme outil de souveraineté énergétique, comme patrimoine industriel français qu'on ne sacrifie pas sur l'autel d'une écologie qui ferait payer la transition aux salariés d'EDF et à ceux qui n'ont pas les moyens de rénover leur logement.

La ligne sociale est claire et constante : augmentation des salaires et des retraites, réduction du temps de travail, renforcement des droits syndicaux, reconquête industrielle des territoires abandonnés. Et il y a la ligne culturelle, délibérée et assumée : la défense des plaisirs populaires ordinaires contre ce que Roussel perçoit comme une écologie punitive et moralisatrice.

Si je m'imagine voter PCF, je vote pour quelqu'un qui dit que le travail est digne, que l'industrie est nécessaire, que l'État peut et doit investir massivement, et que la gauche a eu tort de laisser le patriotisme économique et le plaisir ordinaire à la droite et à l'extrême droite.

III. L'histoire qui pèse : la grandeur comme fardeau

Pour comprendre le PCF en 2026, il faut comprendre ce qu'il a été, parce que l'écart entre les deux définit tout.

Dans les années 1950, le PCF est le premier parti de France avec 25 à 28% des suffrages aux législatives. Il est le parti des instituteurs, des mineurs, des métallurgistes, des cheminots. Il est le parti de la Résistance, qui a payé un prix humain considérable pour libérer le pays. Il est le parti d'Aragon, de Picasso, d'Éluard. Il gère des municipalités ouvrières entières, crée des structures de sociabilité, des clubs sportifs, des bibliothèques, des colonies de vacances. C'est un contre-monde complet, une civilisation parallèle ancrée dans le quotidien de millions de Français.

Ce contre-monde reposait sur une base sociale précise : la classe ouvrière industrielle concentrée dans les grandes usines, les mines, les aciéries, les chantiers navals. Mais il faut comprendre le mécanisme exact, parce que c'est lui qui explique tout le reste. La grande usine n'était pas seulement un lieu de travail. C'était une machine à produire du militant : des milliers de travailleurs dans des conditions identiques, des griefs communs, une conscience collective qui se formait dans les vestiaires et les cantines avant même que le délégué syndical n'arrive. Le syndicat, CGT en tête, était le canal de transmission : il organisait la colère, formait les cadres, sélectionnait les futurs candidats. Et le parti était la traduction politique de tout ça : il transformait la conscience de classe en programme, en votes, en élus. Supprimer l'usine, c'est supprimer le début de la chaîne. Le syndicat s'affaiblit sans sa base. Le parti perd sa matière première. La chaîne entière se rompt.

La chute est documentée dans les chiffres : 20% en 1978, 15% en 1981, 11% en 1988, 9% en 1995, 3,4% avec Roussel en 2022. Ce n'est pas une chute. C'est une dissolution progressive, synchrone avec la désindustrialisation du pays. Quand les mines ferment, quand les aciéries ferment, quand les grandes concentrations ouvrières explosent, le parti qui les représentait perd sa matière première. Pas ses idées. Sa base sociale.

L'histoire du PCF pèse aussi d'une autre façon, moins confortable. Le parti a mis du temps à se désolidariser des crimes du stalinisme. Marchais a défendu l'intervention soviétique en Afghanistan en 1980. Ces ambiguïtés ont coûté cher en crédibilité, surtout auprès des intellectuels et des jeunes qui auraient pu rejoindre le parti. Le PCF a payé longtemps le prix d'une fidélité à Moscou que ses dirigeants ont abandonnée tardivement.

IV. La ligne "steak-frites" : une réponse sérieuse à un vrai problème

Fabien Roussel a été moqué pour avoir défendu le steak-frites et le vin rouge comme partie de l'identité populaire française. Cette moquerie dit plus sur ses moqueurs que sur lui.

Ce que Roussel nomme, c'est un fait sociologique documenté : une partie des classes populaires se sent méprisée par une gauche perçue comme moralisatrice sur les modes de vie, l'alimentation, la consommation de viande, les vacances en voiture, la chasse. Le sentiment que la gauche dit aux gens comment vivre alors qu'elle ne vit pas comme eux. C'est ce que les chercheurs appellent le "mépris de classe culturel" : non seulement on est pauvre, mais en plus on a tort d'aimer ce qu'on aime.

Les Gilets jaunes n'étaient pas seulement une révolte contre la taxe carbone. C'était aussi une révolte contre ce sentiment de condescendance. Et la réponse de Roussel est cohérente avec l'histoire longue du communisme français : le PCF des années 1950 ne demandait pas aux mineurs de Lens de changer leurs habitudes alimentaires. Il défendait leur droit à la retraite, au logement, aux vacances. La dignité du mode de vie populaire, pas sa transformation.

Le problème de cette ligne en 2026 n'est pas qu'elle soit fausse. C'est qu'elle arrive quarante ans trop tard pour reconquérir l'électorat qu'elle vise. Les travailleurs qui se sentent méprisés par la gauche culturelle ont déjà trouvé leur véhicule. Il s'appelle le Rassemblement national. Et le RN ne leur demande pas non plus de changer leurs modes de vie. Il leur offre en plus des coupables à désigner.

V. Pourquoi les travailleurs ont voté RN plutôt que PCF

C'est la question centrale de cet article et peut-être la plus importante de la série. Comment le parti des travailleurs a-t-il perdu les travailleurs ?

La première réponse est structurelle : la désindustrialisation a détruit les lieux de sociabilité politique qui permettaient au PCF de se reproduire. Un ouvrier qui travaille seul dans un entrepôt logistique avec des contrats courts successifs ne rencontre pas le délégué syndical CGT qui l'aurait orienté vers le PCF. La fragmentation du travail est une fragmentation de la conscience politique collective. À Strasbourg, quand la dernière grande usine ferme, ce n'est pas seulement des emplois qui disparaissent. C'est un réseau entier de solidarités, de réunions syndicales, de candidats locaux, de mémoire collective.

La deuxième réponse est politique : le PCF a soutenu des gouvernements de gauche qui ont déçu les classes populaires. La complicité objective avec des politiques qui n'ont pas protégé les travailleurs, sous Jospin puis sous Hollande, a brouillé le message du parti. On ne peut pas défendre la classe ouvrière et soutenir les privatisations sous Jospin sans que les électeurs populaires le remarquent.

La troisième réponse est celle que la gauche répugne à formuler mais qui est empiriquement incontournable : le RN a capté le sentiment de trahison, d'abandon et de mépris que les territoires désindustrialisés ressentaient, en proposant des explications simples et des coupables identifiables. Le PCF proposait des structures d'analyse plus complexes, l'impérialisme du capital, la mondialisation néolibérale, les classes dominantes. Ces analyses ne sont pas fausses. Elles sont moins mobilisatrices que la désignation directe d'un ennemi concret.

La quatrième réponse, la plus inconfortable pour la gauche, est qu'une partie de l'électorat populaire a des positions sur l'immigration, la sécurité et l'identité nationale qui ne sont pas compatibles avec la ligne du PCF. Ces électeurs ne sont pas devenus fascistes. Ils ont hiérarchisé leurs préoccupations différemment de ce que la gauche attendait d'eux. Et la gauche n'a pas su, ou n'a pas voulu, les rejoindre là où ils étaient plutôt que de les attendre là où elle pensait qu'ils devraient être.

VI. Ce que voter PCF voudrait dire

Si je m'imagine voter PCF, je vote pour quelque chose d'assez rare dans la série : un parti qui a une doctrine cohérente, un ancrage territorial réel dans des centaines de communes, des élus qui travaillent sérieusement, et un programme qui prend au sérieux la question du travail que la gauche moderne a souvent sacrifiée sur l'autel de la post-matérialité et de la transition des modes de vie.

Je vote aussi pour une certaine idée de la politique comme transformation collective plutôt qu'individuelle. Le PCF croit encore que c'est en changeant les structures qu'on change les vies, pas en changeant les comportements. Cette conviction est à contre-courant de la gauche culturelle contemporaine. Elle n'est pas absurde pour autant. Elle correspond à ce que des décennies de sociologie du travail ont montré : les conditions matérielles d'existence pèsent plus sur les modes de vie que les injonctions morales.

Mais je voterais en sachant que ce vote a une valeur de signal et presque seulement ça dans une présidentielle. 3% au premier tour, pas de présence au second. Un poids dans les coalitions municipales, une voix dans le débat public, des élus qui travaillent dans les assemblées locales.

Et je voterais avec une question que le PCF lui-même ne peut pas résoudre seul : peut-on représenter une classe sociale qui a été fragmentée au point de ne plus se reconnaître comme classe ? L'ouvrier de l'entrepôt logistique en CDD ne se reconnaît pas dans la même identité collective que le mineur de potasse alsacien des années 1960. La désindustrialisation n'a pas seulement détruit des emplois. Elle a détruit les conditions de production de la conscience de classe sur laquelle le PCF a construit son existence.

Chercher son peuple

Le PCF a survécu à tout. Au Pacte germano-soviétique, au Goulag, à la chute du Mur, à la disparition de l'URSS. À la trahison de Budapest, à l'invasion de Prague, aux procès de Moscou. À Mitterrand qui l'a absorbé dans sa stratégie puis marginalisé. Il est encore là.

Mais il cherche son peuple. La classe ouvrière industrielle qui lui donnait sa masse électorale a été dispersée par la mondialisation. À Strasbourg comme ailleurs, les enfants des mineurs de potasse et des ouvriers de Péchiney ne votent plus PCF. Certains votent LFI, certains Écologistes, certains RN, beaucoup s'abstiennent. Le peuple du PCF s'est évaporé avec les usines qui le produisaient.

Et pourtant. Le 22 mars 2026, le dimanche même du second tour des municipales, Vincent Bouget, professeur d'histoire-géographie en lycée public, reprend la mairie de Nîmes à la droite qui la tenait depuis vingt-cinq ans. 40,97% des voix. Il bat la droite à 21,51% et empêche la victoire d'un RN qui culminait à 37,52% dans la préfecture du Gard, l'un de ses meilleurs scores nationaux à des élections municipales. Bouget a grandi dans une famille militante depuis trois générations, et il raconte au Monde avoir décidé de s'engager au PCF le soir du 21 avril 2002, en entendant Jean-Marie Le Pen déclarer depuis la tribune : "Il y a deux bonnes nouvelles, le FN est qualifié et le PCF est mort."

Ce résultat ne renverse pas la thèse de l'article. Mais il la nuance de façon importante. Le peuple du PCF ne s'est pas complètement évaporé. Il s'est fragmenté, dispersé, rendu moins visible. Et il peut se reconstituer autour d'une figure locale crédible qui parle de dignité et de travail concret depuis le terrain, pas depuis un plateau télévisé. Le PCF ne gagne plus au niveau national. Il peut encore gagner là où quelqu'un comme Bouget passe vingt ans à construire un lien réel avec les gens.

Ce n'est pas rien. C'est même peut-être la seule forme de survie politique réaliste pour un parti dont la base nationale s'est effondrée : être, ville par ville, la preuve que la politique de terrain existe encore, que le service public peut être défendu concrètement, que la gauche du travail n'est pas qu'une nostalgie.

Mais cette survie locale soulève une question que Roussel n'a pas encore nommée clairement : le PCF pourrait-il survivre sans classe ouvrière industrielle en devenant délibérément autre chose ? Un parti des services publics, ancré dans les syndicats de fonctionnaires et les agents territoriaux. Un parti des salariés protégés, défenseur du statut contre la précarisation généralisée. Un parti municipaliste, qui tire sa légitimité non plus de la représentation d'une classe mais de la gouvernance locale concrète, comme Bouget à Nîmes ou les maires communistes qui tiennent encore des centaines de communes. Ces reconversions ne sont pas impossibles. Elles supposent d'accepter que le PCF ne sera plus jamais le parti de la classe ouvrière industrielle au sens où il l'a été, et de construire quelque chose de différent sur les ruines de cette identité. C'est une mutation que le parti n'a pas encore décidé d'assumer franchement.

La question qui reste ouverte est celle-ci : est-ce que cette survie locale est le prélude à une reconstruction nationale autour d'une identité renouvelée, ou est-ce la dernière forme d'un parti qui a trouvé son équilibre dans la marginalité utile ? Nîmes ne répond pas à cette question. Elle la pose mieux que n'importe quel sondage.
Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources

Sources
PCF, "Pacte pour la France", université d'été Montpellier, août 2025. 500 milliards sur 5 ans, 20 réacteurs, 200 000 logements, nationalisations bancaires partielles.
Résultats législatifs PCF : 25-28% années 1950, 20% en 1978, 15% en 1981, 9% en 1995, 3,4% Roussel présidentielle 2022.
Mines de Potasse d'Alsace : jusqu'à 15 000 mineurs à l'apogée, fermeture définitive 2002.
Ipsos/Cevipof, plusieurs enquêtes depuis 2002 : RN premier parti chez les ouvriers depuis 2012 environ.
Le Monde, "Municipales à Nîmes : Vincent Bouget, incarnation d'une nouvelle génération communiste", 24 mars 2026, par Agathe Beaudouin. Victoire à 40,97% contre RN 37,52% et droite 21,51%.