Série : Et si je votais ? · Épisode 5

La planète
ou les gens

Les Écologistes · Génération.s · écologie politique

Les Écologistes portent la question la plus urgente du siècle
avec le parti le moins équipé pour la porter au niveau national.
Ce n'est pas une malchance. C'est une contradiction structurelle.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, mars 2026

J'ai longtemps pensé qu'on ne construit pas un système politique sur une seule question. Que l'écologie, aussi urgente soit-elle, ne pouvait pas suffire à structurer un programme de gouvernement. Que les gens votent d'abord pour leur quotidien, leur sécurité, leur pouvoir d'achat, et qu'une formation politique qui met le climat au centre perd structurellement la bataille de la représentation.

Cette intuition était à moitié juste. Elle décrivait l'ancien EELV, celui de la taxe carbone punitive et du discours anxiogène sur la fin du monde. Mais elle rate quelque chose d'important dans ce que Marine Tondelier a essayé de construire depuis 2022. Et elle rate quelque chose que Strasbourg m'a montré concrètement : quand Barseghian s'est alliée avec Kobryn, quand l'écologie et la gauche sociale se sont parlé dans la même liste, quand le tram nocturne et la qualité de l'air sont devenus des enjeux de classe autant que des enjeux environnementaux, quelque chose a fonctionné. La question n'est pas "l'écologie politique est-elle une bonne idée ?" C'est "pourquoi ce qui fonctionne à Strasbourg ne monte pas au niveau national ?"

Cet article ne défend pas Les Écologistes. Il essaie de comprendre leur contradiction fondamentale.

I. Ce que les Écologistes portent vraiment : pas ce qu'on croit

Il faut commencer par démolir le cliché. L'image d'EELV comme parti mono-thématique des bobos urbains végétariens est une caricature qui date. Marine Tondelier a précisément compris ce problème et a construit sa direction depuis 2022 contre cette image.

La ligne actuelle des Écologistes est celle de l'écologie comme cadre de transformation sociale globale : pas l'environnement comme sujet parmi d'autres, mais comme condition et comme levier de tout le reste. La qualité de l'air dans les quartiers populaires est une question de santé publique et de justice sociale. La rénovation thermique des logements est une question de pouvoir d'achat autant que d'émissions carbone : une famille qui n'a plus besoin de chauffer à 22 degrés un logement passoire gagne du pouvoir d'achat réel. La souveraineté alimentaire est une question de sécurité nationale autant que d'agriculture durable. La mobilité décarbonée dans les villes est une question d'accès à l'emploi pour ceux qui n'ont pas de voiture. Ce cadrage est intellectuellement solide et politiquement plus honnête que son prédécesseur. Il prend au sérieux l'objection des Gilets jaunes sans la capituler.

Ce que Les Écologistes proposent concrètement mérite aussi d'être regardé sans condescendance : planification écologique avec un objectif de neutralité carbone en 2050, rénovation thermique massive du parc de logements financée par une contribution progressive sur le patrimoine, sortie du nucléaire à débattre mais investissement massif dans les renouvelables, prix planchers pour les agriculteurs, réorientation de la PAC vers les petites exploitations, gratuité des transports en commun dans les villes de plus de 100 000 habitants. Ce programme est discutable sur les arbitrages. Il n'est pas le programme d'un parti irresponsable.

Et puis il y a le bilan des 100 maires écologistes. Grenoble sous Piolle a mis en oeuvre des politiques de mobilité et de qualité de l'air documentées. Lyon sous Doucet a désindustrialisé la voiture dans les arrondissements centraux. Strasbourg sous Barseghian a étendu le réseau de tram, multiplié les pistes cyclables, travaillé sur la végétalisation urbaine. Ces résultats existent. Ils montrent que les Écologistes savent gouverner une ville. C'est leur argument le plus fort, et ils ont raison de s'y accrocher.

II. Le paradoxe central : la question la plus urgente portée par le parti le moins équipé

Voici le coeur du problème, et il mérite d'être posé sans ménagement.

Les Écologistes ont 18 000 adhérents déclarés. À leur primaire interne de décembre 2025 pour désigner leur candidate à la présidentielle, 6 891 personnes ont voté[1]. C'est un chiffre qui donne le vertige : moins que les spectateurs d'un match de football en Division 2. Tondelier est créditée de 4% dans les sondages pour 2027[2]. Les Écologistes ont perdu deux tiers de leur électorat européen entre 2019 et 2024, passant de 13,5% à 5,5%[3]. Et la primaire de la gauche à laquelle Tondelier participe est une coalition des perdants des sondages : PS, Écologistes, Génération.s, L'Après, Debout!, sans LFI, sans Glucksmann, sans les communistes.

Comment un parti avec ces ressources peut-il porter une question de civilisation ? La contradiction est réelle et il faut la nommer clairement.

L'urgence climatique est documentée, scientifiquement incontestable, et ses effets sont déjà visibles : canicules répétées, sécheresses, inondations, migrations climatiques, tensions sur les ressources. Le GIEC ne vote pas. La physique du carbone ne se négocie pas en conseil de ministres. Mais dans une démocratie électorale, les questions qui mobilisent sont celles qui touchent le quotidien immédiat : le pouvoir d'achat ce mois-ci, la sécurité dans le quartier, le service public qui ferme. La transition écologique est une transformation de long terme dans un système politique structuré sur le court terme d'un mandat de cinq ans.

Ce fossé entre la temporalité du problème et la temporalité de la démocratie n'est pas spécifique à la France. Aucune démocratie électorale n'a produit une politique climatique suffisante. Non par mauvaise volonté de leurs dirigeants, mais parce que les institutions sont conçues pour produire des réponses à l'horizon d'une législature, pas à l'horizon d'une génération. Les Écologistes posent la bonne question. Ils ne peuvent pas, seuls, y répondre.

III. Le problème de registre que Tondelier n'a pas encore résolu

La ligne Tondelier a répondu à la caricature punitive. Elle n'a pas encore résolu un problème plus profond.

Le registre de l'urgence existentielle bute contre le registre de la survie quotidienne. Quand les Écologistes disent que la Terre sera potentiellement inhabitable pour nos enfants, ils ont raison sur le fond. Mais pour quelqu'un dont les fins de mois sont difficiles, dont le loyer absorbe la moitié du salaire, dont le trajet domicile-travail coûte trop cher, cette urgence de long terme est réelle mais lointaine dans la hiérarchie des urgences immédiates. La transition écologique demande des sacrifices présents pour des bénéfices futurs. C'est psychologiquement difficile pour tout le monde, et particulièrement pour ceux qui n'ont pas de marge de manoeuvre pour investir dans le présent.

Les Gilets jaunes avaient posé ce problème avec une brutalité que le discours écologiste n'a toujours pas complètement digérée. La taxe carbone sur les carburants était écologiquement cohérente et socialement injuste simultanément : elle demandait à ceux qui avaient le moins de contribuer les premiers à une transition dont ils ne voyaient pas encore les bénéfices. Le fait que des mesures compensatoires existaient en théorie ne changeait pas la perception que le prix de l'essence augmentait concrètement avant que les alternatives n'existent.

Il faut nommer également la tension interne du parti entre deux ailes qui ne se parlent pas toujours bien. L'aile Tondelier, populaire, alliance large, priorité au terrain. L'aile Rousseau, plus radicale sur les modes de vie, plus attentive aux questions de genre et de représentation, plus à l'aise dans le registre de la rupture culturelle. Ces deux ailes ont des électorats différents, des langages différents, des visions différentes de ce que l'écologie politique doit prioritairement transformer. Cette tension produit un parti qui parle des langues différentes selon les porte-parole, ce qui rend la construction d'un récit cohérent vers l'extérieur difficile. En janvier 2026, 400 cadres ont quitté le parti en dénonçant la stratégie d'alliance avec le PS et le refus d'alliance avec LFI[4]. Cette fracture dit que même la direction Tondelier ne fait pas consensus en interne.

IV. Ce que le bilan local prouve et ce qu'il ne prouve pas

Il faut regarder le bilan des villes écologistes avec précision, parce qu'il est à la fois le meilleur argument du parti et sa limite analytique la plus révélatrice.

Dans les villes qu'ils gouvernent, les résultats sont documentés et souvent positifs. Strasbourg sous Barseghian a fait du tram, du vélo et de la qualité de l'air des priorités concrètes qui ont changé le quotidien des habitants. Grenoble sous Piolle a mis en oeuvre une politique de mobilité qui a réduit la place de la voiture dans les quartiers centraux sans provoquer le chaos économique que les opposants annonçaient. Ce bilan prouve que l'écologie politique est gouvernable. C'est important.

Mais une ville n'est pas un État, et ce fossé est décisif. Les politiques climatiques qui importent vraiment se jouent à l'échelle nationale et européenne : la décarbonation de l'industrie, la politique énergétique, la fiscalité du carbone, l'agriculture, le transport longue distance, la politique commerciale. Sur ces sujets, les Écologistes n'ont jamais gouverné seuls. Quand ils ont participé à des coalitions nationales, les résultats sur le climat ont été décevants : sous le gouvernement Jospin, les OGM ont été autorisés ; sous Hollande, la transition énergétique a avancé à pas comptés malgré la loi de 2015. Être le petit partenaire d'une coalition de gauche ne donne pas les leviers pour décarboner une économie.

Il y a aussi un paradoxe de la preuve locale : les villes écologiques réussissent d'autant mieux qu'elles attirent une population éduquée et mobile, qui valorise l'espace public, le vélo, la qualité de vie urbaine. Cette population vote pour les Écologistes et renforce leurs résultats électoraux locaux. Mais elle n'est pas représentative de la France entière. La France des zones rurales, des villes moyennes sans tram, des travailleurs qui font 60 kilomètres pour aller bosser : cette France-là ne voit pas sa réalité dans le bilan de Grenoble ou de Strasbourg. Et c'est la France dont le vote compte le plus dans une présidentielle.

V. Ce que j'aurais voté, et la vraie question

Si je m'imagine voter Les Écologistes en 2027, je vote pour la seule famille politique qui pose la bonne question au bon niveau d'urgence. Je vote pour Tondelier qui a grandi à Hénin-Beaumont face à Le Pen, qui connaît la France populaire, qui comprend que l'écologie sans justice sociale est un luxe et que la justice sociale sans écologie est de l'aveuglement. Je vote pour quelqu'un dont le slogan "Tenez bon, nous arrivons" est délibérément rassurant plutôt qu'anxiogène, et c'est un choix de registre courageux.

Mais je voterais en sachant précisément ce que ce vote ne peut pas faire. Avec 4% dans les sondages dans un scrutin à deux tours, Tondelier ne sera pas au second tour. Elle ne formera pas un gouvernement. Elle participera peut-être à une coalition si la gauche gagne, et elle y pèsera proportionnellement à son score. Ce n'est pas nul. Mais c'est limité.

Ce qui me dérange le plus dans cet épisode de la série, et que les précédents n'avaient pas soulevé aussi nettement, c'est que la vraie question n'est peut-être pas "voter Écologistes ou pas". C'est une question d'architecture : comment faire en sorte que l'urgence climatique soit prise au sérieux par des formations qui ont la capacité réelle de gouverner ? LFI l'a partiellement fait avec la planification écologique. Le PS l'a esquissé. Renaissance l'a abandonné après le buzz des discours de Macron sur "la fin de l'abondance". Comment forcer le sujet dans des institutions conçues pour le court terme ?

La réponse ne peut pas venir uniquement d'un vote. Elle vient d'une pression persistante, de mobilisations sociales, de décisions judiciaires comme celles des tribunaux qui condamnent des États pour inaction climatique, et d'une refonte des institutions qui permettrait aux décisions de long terme d'exister sans dépendre d'une majorité parlementaire de cinq ans.

VI. Les conditions dans lesquelles le plafond pourrait sauter

Il serait intellectuellement malhonnête de clore cet article sur les limites des Écologistes sans tester sérieusement l'hypothèse inverse. Sous quelles conditions ce parti pourrait-il dépasser structurellement son plafond ? Ces conditions existent. Elles méritent d'être nommées.

1
Un événement climatique majeur sur le sol français

Une sécheresse catastrophique qui détruit une récolte nationale, une canicule qui fait des milliers de morts en quelques semaines, une inondation qui submerge durablement une grande ville. L'histoire politique montre que les crises ponctuelles et visibles peuvent accélérer des prises de conscience que les avertissements scientifiques de long terme n'avaient pas produits. Ce serait morbide de le souhaiter. Mais ce serait analytiquement malhonnête de ne pas noter que le niveau de préoccupation pour le climat dans les sondages progresse systématiquement après chaque épisode climatique extrême, puis redescend.

2
La réussite de la primaire de la gauche

Si Tondelier la remporte et devient le vecteur d'une union non-mélenchoniste à gauche, les Écologistes portent soudainement un électorat bien au-delà de leur base propre : les électeurs PS sans candidat fort, une partie des électeurs Génération.s, les électeurs de L'Après et de Debout!. Ce n'est pas un scénario improbable. C'est le pari stratégique explicite de Tondelier, et c'est la raison pour laquelle elle refuse de s'effacer derrière Glucksmann.

3
L'exemple européen et comparé

Les Verts allemands ont gouverné en coalition sous Scholz, portant le portefeuille des Affaires étrangères et de l'Économie, et ont produit des politiques climatiques réelles. Les Verts autrichiens ont gouverné en coalition avec la droite populiste. Ces exemples montrent que la gouvernance écologiste à l'échelle nationale est possible sous certaines conditions : un scrutin proportionnel qui rend les coalitions inévitables, et une culture du compromis suffisamment solide. La France a un scrutin majoritaire à deux tours qui écrase les petits partis. Changer cette règle du jeu changerait mécaniquement le poids des Écologistes.

4
La dynamique anti-RN de 2027

Si Bardella est à 35% au premier tour de 2027 et que la mobilisation anti-RN atteint son niveau maximal, l'effet vote utile peut jouer en faveur du candidat issu de la primaire de gauche, quel qu'il soit. Si ce candidat est Tondelier, Les Écologistes se retrouveraient dans une configuration inédite : une présence au second tour possible non par leur force propre mais par la dynamique de mobilisation. C'est une victoire par défaut, mais une victoire politique réelle.

Ces quatre conditions ne sont pas toutes également probables. Mais elles montrent que le plafond des Écologistes n'est pas une fatalité absolue. C'est le résultat d'une configuration institutionnelle et politique qui peut changer. La vraie question est de savoir si Les Écologistes ont la patience et la stratégie pour attendre et préparer ces conditions, plutôt que de s'épuiser dans des campagnes présidentielles à 4%.

Conclusion : avoir raison ne suffit pas

Les Écologistes ont raison sur le fond. La crise climatique est la contrainte dans laquelle toutes les autres politiques devront s'inscrire dans les décennies qui viennent. Toute politique économique, sociale, migratoire, sera conditionnée par le niveau de dérèglement atteint. En ce sens, voter Écologistes, c'est voter pour la réalité telle qu'elle est, pas telle qu'on voudrait qu'elle soit.

Mais avoir raison sur le fond n'est pas suffisant dans une démocratie électorale. Il faut aussi avoir les ressources pour transformer cette raison en politique. Et là, Les Écologistes butent sur une équation que Tondelier n'a pas encore résolue : comment porter une question de civilisation avec 6 891 militants votants, 4% dans les sondages, jamais gouverné seul, dans un pays dont le débat public est saturé par des urgences immédiates ?

Cette question dépasse Les Écologistes. Elle révèle un problème d'architecture démocratique que les quatre épisodes précédents n'avaient pas posé aussi frontalement : nos institutions sont conçues pour produire des décisions à l'horizon d'un mandat. La transition climatique exige des décisions à l'horizon d'une génération. Ce fossé n'est pas la faute des Écologistes. C'est la limite du système dans lequel ils opèrent, et dans lequel nous votons tous.
Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources

Sources
1 Franceinfo, Marine Tondelier désignée pour la primaire de la gauche, 8 décembre 2025. Primaire interne : 6 891 votants sur 12 800 adhérents éligibles, Tondelier 86%.
2 Sondages présidentielle 2027, mars 2026. Tondelier créditée de 4% des intentions de vote.
3 Ipsos, sociologie des électorats européennes 2024. Les Écologistes : 5,5% (contre 13,5% en 2019).
4 Wikipédia Les Écologistes. Janvier 2026 : 400 cadres quittent le parti en dénonçant la stratégie d'alliance PS et le refus d'alliance avec LFI.