Et moi
en 2027 ?
Onze épisodes pour analyser les autres.
Il reste une question que la série a esquivée depuis le début.
Lionel Jospin est mort le dimanche 22 mars 2026, le jour même du second tour des municipales. Sa famille a attendu 24 heures pour l'annoncer, pour ne pas interférer avec l'actualité électorale. Ce geste dit quelque chose sur l'homme : même mort, il ne voulait pas peser sur la démocratie.
Il incarne une gauche qui savait gouverner sans se renier. La gauche plurielle, réunie autour d'un programme cohérent. Les 35 heures, le PACS, la CMU. Pas parfait. Mais réel. Gouverné avec des socialistes, des communistes, des écologistes qui avaient accepté de ne pas avoir exactement ce qu'ils voulaient pour peser davantage ensemble.
Il meurt au moment exact où le PS s'écharpe en bureau national sur les alliances LFI, où la primaire qu'il aurait approuvée est menacée d'implosion avant d'avoir eu lieu. Et il meurt avec le 21 avril 2002 comme blessure définitive. Le premier Le Pen au second tour. Il avait dit : "J'en tire les conclusions, je me retire de la vie politique." Et il l'avait fait. Pas de la lâcheté. Une forme de dignité politique que la Ve République ne produit plus guère.
Vingt-quatre ans plus tard, c'est peut-être le successeur du système Le Pen qui va gagner.
I. Le prochain président est dans ces pages
Cette série a couvert dix partis et onze formations. Bardella n'y avait pas d'article dédié, mais le RN si. Philippe pas d'article propre, mais Horizons oui. Glucksmann dans l'épisode PS et dans les satellites. Ruffin dans les satellites. Tondelier dans l'épisode EELV. Le prochain président a presque certainement été évoqué dans ces pages.
Et voilà ce que la série entière aura montré sur chacun : personne ne sort de la lecture comme une évidence. LFI : programme fort, porteur disqualifiant. PS : porteur fiable, programme vidé. Renaissance : gestionnaire du système qu'il entretient. LR : sans raison d'être dans l'architecture actuelle. EELV : bonne question, mauvaises ressources. PCF : cherche son peuple disparu avec les usines. RN : colère légitime, programme trompeur. Reconquête : nostalgie militarisée. LO et NPA : pureté dans l'impasse. Et les satellites, formations en construction qui ne savent pas encore ce qu'elles construisent.
Au bout de onze articles, je ne sais pas mieux pour qui voter qu'au début. J'ai juste compris pourquoi c'est difficile. Ce n'est pas de l'indécision. C'est de la lucidité.
II. Un sondage qui devrait glacer le sang
En mars 2026, les sondages dessinent un paysage présidentiel qui mérite d'être regardé en face.
Premier tour : Bardella à 35-36% selon les enquêtes Toluna et Ifop de mars 2026. Philippe à 16-18%, seul candidat du bloc central crédible pour une qualification au second tour. Glucksmann à 14%, Mélenchon à 11%, en concurrence serrée pour la troisième place. Retailleau autour de 10%. La gauche atomisée, le centre fragmenté, et l'extrême droite qui domine le jeu.
Mais le chiffre qui arrête, c'est celui du second tour. Pour la première fois, un baromètre Odoxa de novembre 2025 donnait Bardella gagnant face à tous ses adversaires potentiels. Face à Philippe : 53% pour Bardella, 47% pour Philippe. Face à Glucksmann : 58-42. Face à Mélenchon : 74-26.
Pour un lecteur strasbourgeois, ce chiffre a une résonance particulière. Strasbourg est à quinze minutes d'une frontière. Les Alsaciens connaissent l'histoire des mots que la politique finit par rendre réels.
III. La Ve République, machine à décevoir
La politique française adore les hommes providentiels. Mitterrand 1981, l'espoir. Chirac 2002, le rempart. Sarkozy 2007, la rupture. Hollande 2012, le changement. Macron 2017, le renouveau. Chaque fois, la même promesse : cet homme va changer quelque chose. Chaque fois, le même cycle : l'enthousiasme, les premiers mois, la résistance du réel, la déception, la colère.
Non parce que ces hommes étaient mauvais. Parce que le système dans lequel ils entraient était conçu pour une autre époque. La Ve République concentre le pouvoir décisionnel sur une seule personne élue une fois tous les cinq ans pour gérer des problèmes qui demandent des décisions à l'horizon d'une génération. Le climat. Les inégalités structurelles. La désindustrialisation. La crise démocratique elle-même. Ces problèmes ne se résolvent pas avec un programme de cent jours et un discours d'investiture.
Ce n'est pas l'homme qui est insuffisant. C'est la machine. On demande à un individu de résoudre des défis qui appellent une intelligence collective, un engagement continu, une architecture institutionnelle capable de traiter le long terme dans un cadre qui ne pense qu'à court terme. La Ve République est une machine à fabriquer des sauveurs qui déçoivent, puis à nourrir la colère de ceux qu'ils ont déçus, qui se tournent vers le prochain sauveur promis.
Jospin l'avait compris à sa façon. Son réalisme l'avait conduit à dire, avant le premier tour de 2002 : "Mon programme n'est pas socialiste." Phrase honnête. Électoralement désastreuse. Il savait ce que la machine permettait et ce qu'elle empêchait. Cette lucidité lui a coûté l'Élysée.
IV. Programme ou personne, l'impossible équation
On ne vote jamais seulement pour un programme. La série entière l'a documenté épisode après épisode. Le vote LFI est un vote de colère autant que programmatique. Le vote RN est un vote d'appartenance autant qu'idéologique. Le vote Macron en 2017 était une disruption avant d'être un choix libéral. L'affect prime sur le programme. C'est une réalité que la politique bien-pensante refuse d'admettre et que les stratèges électoraux ont depuis longtemps intégrée.
Mais le programme compte quand même. Il fixe le cadre de ce qui est possible une fois élu. Il engage, au moins partiellement. Il signale des priorités que l'élu ne peut pas entièrement ignorer sans perdre sa base.
En 2027, le second tour opposera probablement un candidat de l'extrême droite à un candidat du reste du champ politique. Les sondages sont suffisamment convergents pour que cette configuration soit vraisemblable. Ce cadre-là posera une question que les Français connaissent par coeur depuis 2002 : est-ce qu'on vote pour ou est-ce qu'on vote contre ?
Il faut nommer honnêtement ce que ces deux votes sont. Il y a deux votes de second tour qui ne sont pas moralement équivalents. Le premier : voter pour quelque chose de pertinent. Le candidat qualifié porte un projet de gouvernement qui engage sur des orientations réelles, même imparfaites. Il suppose des concessions. Mais il a un contenu positif qui engage l'élu.
Le second : voter contre quelque chose d'inacceptable. Si le candidat qualifié en face me convainc peu, mon vote devient une digue. Pas un enthousiasme. Pas même une adhésion. Un refus. Il faut l'assumer comme tel, sans se raconter qu'on soutient pleinement celui pour lequel on vote par défaut.
Ces deux votes ne produisent pas la même chose. Le vote pour engage l'élu. Le vote contre le laisse libre de décevoir sans avoir vraiment promis. Et le vote contre, répété à chaque élection depuis le 21 avril 2002, produit exactement ce qu'on voit : une démocratie qui ne sait plus voter pour, seulement contre. Chaque génération politique depuis Chirac-Le Pen a été construite sur ce réflexe. Il a fini par vider le vote de son contenu positif.
V. Les concessions sont mutuelles
Je suis prêt à faire des efforts. Voter pour un programme imparfait. Voter pour quelqu'un dont je n'approuve pas tout. Faire le pari qu'un candidat peut gouverner mieux que ce que sa campagne laisse espérer. Accepter la politique du triage au second tour.
Mais les partis aussi doivent faire des concessions. La primaire de la gauche était une tentative de ça : accepter de ne pas avoir exactement ce qu'on veut pour peser davantage collectivement. Elle est en train de mourir parce que Glucksmann refuse LFI, parce que Faure louvoie, parce que Tondelier menace de partir en solo, parce que Ruffin attend que les conditions soient parfaites. Ce n'est pas de la fermeté idéologique. C'est de l'ego politique qui passe avant l'enjeu.
Et l'enjeu, en mars 2026, c'est l'extrême droite à 53% dans les sondages de second tour face au candidat du bloc central.
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le fait que Jospin soit mort pendant que le PS s'empoignait en bureau national. La gauche plurielle qu'il avait construite, réunie autour de concessions mutuelles, regardait ses héritiers refuser de faire ce qu'il avait fait. Au bistrot du 4e arrondissement sobrement nommé Le Cirque, Hollande, Cazeneuve et Guedj trinquaient pendant que la réunion de la primaire se tenait sans les socialistes.
VI. Ce que je sais, ce que je ne sais pas encore
Je voterai. J'ai voté à toutes les élections depuis mes 18 ans. Je voterai au premier tour pour le candidat qui coche le plus de cases parmi ceux qui ont une chance de peser réellement. Je voterai au second tour en conscience, quel que soit le choix que la configuration m'imposera, en sachant pourquoi je le fais.
Je sais aussi que ce vote ne résoudra pas les problèmes structurels que cette série a passé onze épisodes à documenter.
Ce que je ne sais pas encore : qui sera le candidat de la gauche. Si la primaire aura lieu. Si Philippe tiendra dans les sondages d'ici avril 2027. Si l'élection ressemblera à ce que mars 2026 laisse entrevoir, ou si la campagne elle-même changera tout.
Et puis il y a cette fenêtre, étroite, que je refuse de fermer. La scène politique française peut produire des surprises. Elle l'a fait avant. Quelqu'un peut encore émerger avec une proposition plus fluide, moins enfermée dans les blocs, capable de parler à des gens que les formations existantes ont abandonnés. Ce n'est pas probable dans les sondages d'aujourd'hui. Mais la politique n'est pas faite que de sondages. Elle est faite de moments où quelqu'un dit quelque chose que tout le monde pensait sans pouvoir le formuler, et où tout se déplace.
Ce que je sais de façon certaine : je regarde cette élection au travers de mon prisme personnel, mon éducation, mes aspirations, ma vie à Strasbourg, ma lecture des onze épisodes que j'ai écrits. Ce prisme m'appartient. Il ne prétend pas être universel. Ce que j'aurais voulu, en écrivant cette série, c'est que chacun fasse ce travail-là avec son propre prisme : comprendre réellement ce qui se joue avant de choisir, plutôt que de choisir son champion et de fermer les yeux sur ce qu'il ne résout pas. Pas pour voter tous pareil. Pour voter chacun en sachant vraiment pourquoi.
Conclusion : voter en 2027, et se mobiliser pour que le lendemain soit différent
Le vote de 2027 résoudra quelque chose à court terme. Il mettra quelqu'un à l'Élysée pour cinq ans. Il produira une majorité ou une cohabitation. Il dira quelque chose sur l'état de la France en ce moment.
Ce qu'il ne résoudra pas : l'inadéquation structurelle entre la temporalité d'un mandat et la temporalité des vrais problèmes. Le climat. Les inégalités. La désindustrialisation. La crise démocratique elle-même. Ces défis demandent des décisions à l'horizon d'une génération dans un cadre conçu pour l'horizon d'une législature. Aucun président, aussi compétent et bien intentionné soit-il, ne peut résoudre seul ce que le système lui demande de résoudre seul.
C'est pourquoi voter en 2027 est nécessaire mais insuffisant. Et c'est pourquoi Démocratie 3.0 n'est pas une alternative au vote mais une réponse à la question que le vote seul ne peut pas poser : comment concevoir des institutions capables de traiter des problèmes longs dans un cadre court ? Comment peser différemment selon les sujets qu'on connaît ? Comment transformer le refus en signal plutôt qu'en perte sèche ? Ces questions ne trouvent pas de réponse dans un bulletin de vote. Elles demandent une architecture différente. C'est ce travail-là que cette série a essayé de préparer.
Jospin est mort le 22 mars 2026. Dans un an, on votera pour un président. Ces deux événements sont séparés par douze mois et par plusieurs décennies d'histoire politique. Ce qu'ils ont en commun : ils rappellent que la démocratie ne va pas de soi, qu'elle se défend, qu'elle se pense, et qu'elle demande à chacun bien plus que de déposer un bulletin une fois tous les cinq ans.
Voter en âme et conscience. Et se mobiliser pour que le lendemain du vote soit différent du lendemain des votes précédents.