Série : Et si je votais ? · Conclusion

Et moi
en 2027 ?

Onze épisodes pour analyser les autres.
Il reste une question que la série a esquivée depuis le début.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, août 2026

Lionel Jospin est mort le dimanche 22 mars 2026, le jour même du second tour des municipales. Sa famille a attendu 24 heures pour l'annoncer, pour ne pas interférer avec l'actualité électorale. Ce geste dit quelque chose sur l'homme : même mort, il ne voulait pas peser sur la démocratie.

Il incarne une gauche qui savait gouverner sans se renier. La gauche plurielle, réunie autour d'un programme cohérent. Les 35 heures, le PACS, la CMU. Pas parfait. Mais réel. Gouverné avec des socialistes, des communistes, des écologistes qui avaient accepté de ne pas avoir exactement ce qu'ils voulaient pour peser davantage ensemble.

Il est mort au moment exact où le PS commençait à s'écharper en bureau national sur les alliances LFI, où la primaire qu'il aurait approuvée se fissurait avant d'avoir eu lieu. Depuis, elle est morte pour de bon, j'y reviendrai. Et il est mort avec le 21 avril 2002 comme blessure définitive. Le premier Le Pen au second tour. Il avait dit : "J'en tire les conclusions, je me retire de la vie politique." Et il l'avait fait. Pas de la lâcheté. Une forme de dignité politique que la Ve République ne produit plus guère.

Vingt-quatre ans plus tard, ce n'est même plus un successeur du système Le Pen qui menace de gagner. C'est Marine Le Pen elle-même, redevenue éligible par l'arrêt d'appel du 7 juillet, candidate déclarée le soir même.

I. Le prochain président est dans ces pages

Cette série a couvert dix partis et onze formations. Le Pen et Bardella n'y avaient pas d'article dédié, mais le RN si. Philippe pas d'article propre, mais Horizons oui. Glucksmann dans l'épisode PS et dans les satellites. Ruffin dans les satellites. Tondelier dans l'épisode EELV. Le prochain président a presque certainement été évoqué dans ces pages.

Et voilà ce que la série entière aura montré sur chacun : personne ne sort de la lecture comme une évidence. LFI : programme fort, porteur disqualifiant. PS : porteur fiable, programme vidé. Renaissance : gestionnaire du système qu'il entretient. LR : sans raison d'être dans l'architecture actuelle. EELV : bonne question, mauvaises ressources. PCF : cherche son peuple disparu avec les usines. RN : colère légitime, programme trompeur. Reconquête : nostalgie militarisée. LO et NPA : pureté dans l'impasse. Et les satellites, formations en construction qui ne savent pas encore ce qu'elles construisent.

Au bout de onze articles, je ne sais pas mieux pour qui voter qu'au début. J'ai juste compris pourquoi c'est difficile. Ce n'est pas de l'indécision. C'est de la lucidité.

II. Un sondage qui devrait glacer le sang

À l'été 2026, les sondages dessinent un paysage présidentiel qui mérite d'être regardé en face.

Premier tour : Marine Le Pen à 36% selon l'Ifop de juillet 2026, au plus haut, portée par l'annonce de sa candidature. Philippe à 19%, seul candidat du bloc central crédible pour une qualification au second tour, mais concurrencé par Attal, déclaré depuis le 22 mai. Mélenchon à 15%, candidat déclaré depuis le 3 mai, repassé devant Glucksmann à 9%. Retailleau à 8%, lâché en juillet par Wauquiez, rallié à Philippe. La gauche atomisée, le centre fragmenté, et l'extrême droite qui domine le jeu.

Mais le chiffre qui arrête, c'est celui du second tour. En novembre 2025, un baromètre Odoxa donnait pour la première fois le candidat RN gagnant face à tous ses adversaires potentiels. On pouvait encore y voir un accident de sondage. En juillet 2026, l'Ifop mesure la même chose avec la candidate redevenue éligible : Le Pen 54%, Philippe 46%. Gagnante dans toutes les hypothèses testées. Le détail de l'arrêt du 7 juillet, qui a confirmé sa culpabilité pour détournement de fonds publics tout en ramenant la part ferme de son inéligibilité à une durée déjà purgée, est raconté dans l'épisode consacré au RN.

« Le Pen à 54% face à Philippe dans les duels de juillet. Ni la condamnation confirmée en appel, ni le pourvoi en cassation n'ont entamé la dynamique. Les municipales l'avaient annoncé : le RN progresse, s'ancre, résiste aux alternances locales, et convertit ses frustrations électorales en victoires concrètes, jusqu'à Nice. »

Pour un lecteur strasbourgeois, ce chiffre a une résonance particulière. Strasbourg est à quinze minutes d'une frontière. Les Alsaciens connaissent l'histoire des mots que la politique finit par rendre réels.

III. La Ve République, machine à décevoir

La politique française adore les hommes providentiels. Mitterrand 1981, l'espoir. Chirac 2002, le rempart. Sarkozy 2007, la rupture. Hollande 2012, le changement. Macron 2017, le renouveau. Chaque fois, la même promesse : cet homme va changer quelque chose. Chaque fois, le même cycle : l'enthousiasme, les premiers mois, la résistance du réel, la déception, la colère.

Non parce que ces hommes étaient mauvais. Parce que le système dans lequel ils entraient était conçu pour une autre époque. La Ve République concentre le pouvoir décisionnel sur une seule personne élue une fois tous les cinq ans pour gérer des problèmes qui demandent des décisions à l'horizon d'une génération. Le climat. Les inégalités structurelles. La désindustrialisation. La crise démocratique elle-même. Ces problèmes ne se résolvent pas avec un programme de cent jours et un discours d'investiture.

Ce n'est pas l'homme qui est insuffisant. C'est la machine. On demande à un individu de résoudre des défis qui appellent une intelligence collective, un engagement continu, une architecture institutionnelle capable de traiter le long terme dans un cadre qui ne pense qu'à court terme. La Ve République est une machine à fabriquer des sauveurs qui déçoivent, puis à nourrir la colère de ceux qu'ils ont déçus, qui se tournent vers le prochain sauveur promis.

Jospin l'avait compris à sa façon. Son réalisme l'avait conduit à dire, avant le premier tour de 2002 : "Mon programme n'est pas socialiste." Phrase honnête. Électoralement désastreuse. Il savait ce que la machine permettait et ce qu'elle empêchait. Cette lucidité lui a coûté l'Élysée.

IV. Programme ou personne, l'impossible équation

On ne vote jamais seulement pour un programme. La série entière l'a documenté épisode après épisode. Le vote LFI est un vote de colère autant que programmatique. Le vote RN est un vote d'appartenance autant qu'idéologique. Le vote Macron en 2017 était une disruption avant d'être un choix libéral. L'affect prime sur le programme. C'est une réalité que la politique bien-pensante refuse d'admettre et que les stratèges électoraux ont depuis longtemps intégrée.

Mais le programme compte quand même. Il fixe le cadre de ce qui est possible une fois élu. Il engage, au moins partiellement. Il signale des priorités que l'élu ne peut pas entièrement ignorer sans perdre sa base.

En 2027, le second tour opposera probablement un candidat de l'extrême droite à un candidat du reste du champ politique. Les sondages sont suffisamment convergents pour que cette configuration soit vraisemblable. Ce cadre-là posera une question que les Français connaissent par coeur depuis 2002 : est-ce qu'on vote pour ou est-ce qu'on vote contre ?

Il faut nommer honnêtement ce que ces deux votes sont. Il y a deux votes de second tour qui ne sont pas moralement équivalents. Le premier : voter pour quelque chose de pertinent. Le candidat qualifié porte un projet de gouvernement qui engage sur des orientations réelles, même imparfaites. Il suppose des concessions. Mais il a un contenu positif qui engage l'élu.

Le second : voter contre quelque chose d'inacceptable. Si le candidat qualifié en face me convainc peu, mon vote devient une digue. Pas un enthousiasme. Pas même une adhésion. Un refus. Il faut l'assumer comme tel, sans se raconter qu'on soutient pleinement celui pour lequel on vote par défaut.

Ces deux votes ne produisent pas la même chose. Le vote pour engage l'élu. Le vote contre le laisse libre de décevoir sans avoir vraiment promis. Et le vote contre, répété à chaque élection depuis le 21 avril 2002, produit exactement ce qu'on voit : une démocratie qui ne sait plus voter pour, seulement contre. Chaque génération politique depuis Chirac-Le Pen a été construite sur ce réflexe. Il a fini par vider le vote de son contenu positif.

« Je suis capable de voter contre si c'est nécessaire. Je l'ai fait avant. Mais j'espère voter pour quelque chose de pertinent au premier tour, pour ne pas avoir à voter uniquement contre quelque chose d'inacceptable au second. Cette différence, en 2027, mérite d'être posée avant que la campagne ne commence à nous imposer son cadre. »

V. Les concessions sont mutuelles

Je suis prêt à faire des efforts. Voter pour un programme imparfait. Voter pour quelqu'un dont je n'approuve pas tout. Faire le pari qu'un candidat peut gouverner mieux que ce que sa campagne laisse espérer. Accepter la politique du triage au second tour.

Mais les partis aussi doivent faire des concessions. La primaire de la gauche était une tentative de ça : accepter de ne pas avoir exactement ce qu'on veut pour peser davantage collectivement. Elle est morte en juillet, en trois jours. Le 9, les adhérents du PS ont choisi à 55,5% une primaire fermée au seul "pôle socialiste", désavouant Faure sans le faire tomber. Le 10, Tondelier a acté la rupture, et les militants écologistes ont voté la candidature autonome. Le 11, Autain a renoncé. Glucksmann avait refusé la primaire et lancé sa campagne en juin sans attendre personne ; Mélenchon était déclaré depuis le 3 mai ; Ruffin continue sa route seul. Ce n'est pas de la fermeté idéologique. C'est de l'ego politique qui passe avant l'enjeu.

Et l'enjeu, à l'été 2026, c'est l'extrême droite à 54% dans les sondages de second tour face au candidat du bloc central.

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le fait que Jospin soit mort pendant que le PS s'empoignait en bureau national. La gauche plurielle qu'il avait construite, réunie autour de concessions mutuelles, regardait ses héritiers refuser de faire ce qu'il avait fait. Au bistrot du 4e arrondissement sobrement nommé Le Cirque, Hollande, Cazeneuve et Guedj trinquaient pendant que la réunion de la primaire se tenait sans les socialistes.

VI. Ce que je sais, ce que je ne sais pas encore

Je voterai. J'ai voté à toutes les élections depuis mes 18 ans. Je voterai au premier tour pour le candidat qui coche le plus de cases parmi ceux qui ont une chance de peser réellement. Je voterai au second tour en conscience, quel que soit le choix que la configuration m'imposera, en sachant pourquoi je le fais.

Je sais aussi que ce vote ne résoudra pas les problèmes structurels que cette série a passé onze épisodes à documenter.

Ce que je ne sais pas encore : combien de candidats la gauche présentera au premier tour. Ce que la primaire fermée du PS produira en octobre, et si Faure ira lui-même. Si Philippe tiendra dans les sondages d'ici avril 2027, pris entre Attal et Retailleau. Ce que dira la Cour de cassation, dont l'audience n'est pas encore fixée. Si l'élection ressemblera à ce que l'été 2026 laisse entrevoir, ou si la campagne elle-même changera tout. La carte complète des trente-deux prétendants recensés à ce jour est dressée dans 2027 : trente-deux prétendants et un trône vide.

Et puis il y a cette fenêtre, étroite, que je refuse de fermer. La scène politique française peut produire des surprises. Elle l'a fait avant. Quelqu'un peut encore émerger avec une proposition plus fluide, moins enfermée dans les blocs, capable de parler à des gens que les formations existantes ont abandonnés. Ce n'est pas probable dans les sondages d'aujourd'hui. Mais la politique n'est pas faite que de sondages. Elle est faite de moments où quelqu'un dit quelque chose que tout le monde pensait sans pouvoir le formuler, et où tout se déplace.

Ce que je sais de façon certaine : je regarde cette élection au travers de mon prisme personnel, mon éducation, mes aspirations, ma vie à Strasbourg, ma lecture des onze épisodes que j'ai écrits. Ce prisme m'appartient. Il ne prétend pas être universel. Ce que j'aurais voulu, en écrivant cette série, c'est que chacun fasse ce travail-là avec son propre prisme : comprendre réellement ce qui se joue avant de choisir, plutôt que de choisir son champion et de fermer les yeux sur ce qu'il ne résout pas. Pas pour voter tous pareil. Pour voter chacun en sachant vraiment pourquoi.

Conclusion : voter en 2027, et se mobiliser pour que le lendemain soit différent

Le vote de 2027 résoudra quelque chose à court terme. Il mettra quelqu'un à l'Élysée pour cinq ans. Il produira une majorité ou une cohabitation. Il dira quelque chose sur l'état de la France en ce moment.

Ce qu'il ne résoudra pas : l'inadéquation structurelle entre la temporalité d'un mandat et la temporalité des vrais problèmes. Le climat. Les inégalités. La désindustrialisation. La crise démocratique elle-même. Ces défis demandent des décisions à l'horizon d'une génération dans un cadre conçu pour l'horizon d'une législature. Aucun président, aussi compétent et bien intentionné soit-il, ne peut résoudre seul ce que le système lui demande de résoudre seul.

C'est pourquoi voter en 2027 est nécessaire mais insuffisant. Et c'est pourquoi Démocratie 3.0 n'est pas une alternative au vote mais une réponse à la question que le vote seul ne peut pas poser : comment concevoir des institutions capables de traiter des problèmes longs dans un cadre court ? Comment peser différemment selon les sujets qu'on connaît ? Comment transformer le refus en signal plutôt qu'en perte sèche ? Ces questions ne trouvent pas de réponse dans un bulletin de vote. Elles demandent une architecture différente. C'est ce travail-là que cette série a essayé de préparer.

Jospin est mort le 22 mars 2026. Le 18 avril 2027, on votera pour un président. Ces deux événements sont séparés par treize mois et par plusieurs décennies d'histoire politique. Ce qu'ils ont en commun : ils rappellent que la démocratie ne va pas de soi, qu'elle se défend, qu'elle se pense, et qu'elle demande à chacun bien plus que de déposer un bulletin une fois tous les cinq ans.

Voter en âme et conscience. Et se mobiliser pour que le lendemain du vote soit différent du lendemain des votes précédents.

Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources

Sources
Wikipédia, Lionel Jospin, né le 12 juillet 1937, mort le 22 mars 2026 à 88 ans. Premier ministre 1997-2002. Le Parisien, 23 mars 2026 : la famille a attendu 24 heures pour annoncer le décès "pour ne pas interférer avec l'actualité électorale." Le Monde, 25 mars 2026 : "La primaire unitaire de la gauche menacée par la crise au PS après les municipales."
Ifop-Fiducial pour LCI, Le Figaro et Sud Radio, terrain 7-8 juillet 2026, après l'annonce de candidature de Marine Le Pen : Le Pen 36%, Philippe 19%, Mélenchon 15%, Glucksmann 9%, Retailleau 8% ; second tour Le Pen 54% contre Philippe 46%, Le Pen gagnante dans toutes les hypothèses testées. Odoxa-Mascaret pour Public Sénat, novembre 2025 : premier baromètre donnant le candidat RN gagnant au second tour face à tous les adversaires.
Cour d'appel de Paris, 7 juillet 2026 : culpabilité de Marine Le Pen confirmée (détournement de fonds publics), peines réduites, part ferme de l'inéligibilité déjà purgée au titre de l'exécution provisoire ; candidature annoncée le soir même sur TF1 ; pourvoi en cassation de la défense, renonciation du parquet général le 15 juillet. Public Sénat, France 24, franceinfo, juillet 2026.
Primaire de la gauche : vote des adhérents PS du 9 juillet 2026, 55,5% pour une primaire fermée au pôle socialiste (désaveu d'Olivier Faure, qui reste premier secrétaire) ; rupture actée par Marine Tondelier le 10 juillet et vote écologiste pour une candidature autonome (65,13%) ; renoncement de Clémentine Autain le 11 juillet. LCP, franceinfo, juillet 2026.
Candidatures et ralliements 2026 : Jean-Luc Mélenchon déclaré le 3 mai (TF1), Gabriel Attal le 22 mai (Aveyron), Bruno Retailleau le 12 février, Nathalie Arthaud en juin ; lancement de campagne de Raphaël Glucksmann le 13 juin (Aubervilliers) ; ralliement de Laurent Wauquiez à Édouard Philippe le 1er juillet. LCP, Public Sénat, AFP.
Calendrier officiel de la présidentielle 2027 : premier tour le dimanche 18 avril, second tour le dimanche 2 mai. info.gouv.fr, juillet 2026.
Le Monde, 25 mars 2026 : réunion du bureau national, 38 des 72 membres opposés à Faure. Hollande, Cazeneuve et Guedj au bistrot "Le Cirque" pendant la réunion de la primaire.