Série : Et si je votais ? · Hors-série

Les satellites

Les formations que la série n'a pas traitées, et pourquoi elles comptent quand même
Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, mars 2026

Cette série a fait le tour de dix partis en dix épisodes. Elle n'a pas tout couvert. Le paysage politique français est suffisamment fragmenté pour que des formations significatives restent dans les marges : trop petites pour un article dédié, trop réelles pour être ignorées. Ces encarts leur donnent quelques paragraphes chacune, dans le même esprit que la série : ce qu'elles sont, ce qu'elles portent, et ce qu'elles ne résolvent pas encore.

Deux familles se dessinent. D'un côté les dissidences, formations nées d'une scission, d'un départ, d'une insatisfaction avec une maison mère. De l'autre les alternatives structurelles, partis qui proposent une logique différente des blocs traditionnels, qu'il s'agisse d'une gauche populaire réinventée, d'un centre-droit présidentiel, ou de mouvements régionalistes qui refusent l'axe Paris-province comme seule carte du pays.

I. Les dissidences de gauche

L'Après : la gauche après la purge

L'Après est né d'une liste d'exclus. Clémentine Autain, Alexis Corbière, Danielle Simonnet, Raquel Garrido, Hendrik Davi : tous ont été évincés ou mis à l'écart de La France insoumise en 2024, trop critiques de Jean-Luc Mélenchon pour survivre dans l'organisation. Plutôt que de disparaître, ils ont fondé en juillet 2024 une Alliance pour une République écologique et sociale, dont l'acronyme donne le nom.

Ce qu'ils portent est clair : les idées de LFI sans Mélenchon, ou du moins sans la méthode Mélenchon. L'union de la gauche comme priorité absolue, le programme commun comme horizon, la planification écologique comme moteur. Corbière et Autain ont gouverné ensemble au sein de la NUPES. Ils savent faire des compromis que LFI ne sait plus faire. Leur participation à la primaire de la gauche unitaire de 2026, avec Autain comme candidate, est le premier test sérieux de leur capacité à peser au-delà de leur cercle d'origine.

Le problème est aussi clair : L'Après est pour l'instant une formation de recours pour militants orphelins, pas encore un projet politique autonome avec une base électorale propre. Ils restent à définir ce qu'ils construisent maintenant qu'ils sont restés.

Génération.s : la gauche des idées en attente d'un corps

Génération.s est né de la déroute de 2017. Benoît Hamon, candidat socialiste à 6,36% de la présidentielle, a fondé ce mouvement pour porter des idées que le PS avait abandonnées : le revenu universel, la démarchandisation, une gauche écologique et post-travail. Neuf ans plus tard, le mouvement existe encore, discret, implanté dans quelques territoires, porteur d'une ligne intellectuelle cohérente sur la transformation sociale.

Son problème structurel : Génération.s a été avalé par la dynamique NUPES sans y trouver sa propre identité, puis noyé dans le mouvement général de fragmentation. Hamon est un penseur politique sérieux. Il n'a jamais réussi à transformer ses idées en force électorale, et la recomposition de la gauche autour de L'Après, de Debout! et de Place Publique ne lui laisse pas d'espace évident pour 2027.

II. Les dissidences de droite

L'UDR : la droite qui a franchi la ligne

L'Union des Droites pour la République est la formation qu'Éric Ciotti a créée en 2024 après avoir été exclu des Républicains pour avoir conclu un accord avec le RN aux législatives. Le geste était radical : assumer l'alliance avec le parti de Marine Le Pen au niveau national, là où LR refusait encore de franchir ce pas.

Le résultat le plus visible aux municipales 2026 : Ciotti remporte Nice, cinquième ville de France, avec 48,54% des suffrages, battant Christian Estrosi et ses dix-huit ans de règne. Le Conseil d'État a validé le classement de l'UDR dans le bloc "extrême-droite" pour les nuances politiques du scrutin, Ciotti ayant contesté cette classification sans succès. Jordan Bardella, le soir du second tour, s'est réjoui en déclarant que "le Rassemblement national et ses alliés l'emportent à Nice". La victoire de Ciotti est aussi la sienne.

Ce que l'UDR dit à la droite française : la ligne de démarcation avec le RN est poreuse. Une partie de l'électorat LR préfère l'alliance franche à la contorsion permanente d'un parti qui refuse de choisir. Ciotti a quitté la présidence du groupe parlementaire en accédant à la mairie, laissant une formation à seize députés cherchant un nouveau chef de file.

Les Patriotes : le RN qui n'aimait pas le RN

Les Patriotes, fondés en 2017 par Florian Philippot après son éviction du Front national, représentent la branche eurosceptique radicale qui voulait garder le Frexit et le "social-souverainisme" que Le Pen a progressivement abandonnés. Philippot avait été l'architecte de la ligne "ni droite ni gauche" du FN, celle qui cherchait à capter les électeurs désindustrialisés au-delà du vote identitaire classique.

Depuis sa scission, la trajectoire est celle d'un échec électoral continu. Zéro élu au Parlement européen en 2019 avec 0,6% des voix. Des résultats marginaux aux scrutins suivants. Les Patriotes ont servi de refuge pour les opposants à la vaccination pendant le Covid, ce qui leur a donné une visibilité sur les réseaux sociaux tout en les marginalisant dans le débat institutionnel.

Ce que les Patriotes révèlent sur le RN : le parti de Le Pen a réussi sa mutation vers la respectabilité électorale au prix d'un effacement idéologique que Philippot refusait d'accepter. La question de savoir si ce sacrifice était nécessaire à la victoire n'a pas de réponse définitive. Ce qu'on sait : la réponse de Philippot, un parti encore plus radical sur la souveraineté économique et européenne, n'a pas trouvé son électorat.

III. Le centre-droit présidentiel

Horizons : le parti des maires qui voulait l'Élysée

Horizons est le parti qu'Édouard Philippe a fondé en 2021 pour une seule raison : préparer sa candidature présidentielle de 2027. Il l'a dit clairement, en conditionnant cette candidature à sa réélection au Havre. Condition remplie le 22 mars 2026 avec 47,7% des voix. La campagne de 2027 peut officiellement commencer.

La ligne d'Horizons est un macronisme tempéré : libéralisme économique réformiste, autorité de l'État, centre-droit assumé, rejet de toute alliance avec les extrêmes. "Des raisons d'espérer quand tous ceux de bonne volonté écartent les extrêmes et leur facilité", a dit Philippe le soir de sa réélection. La formule dit l'essentiel : le candidat du raisonnable contre les deux populismes.

Le bilan des municipales est nuancé. 17 villes de plus de 30 000 habitants, un ancrage local sérieux, des maires qui tiennent dans les villes moyennes. Mais la perte de Nice, où Christian Estrosi, vice-président du parti, a été battu par Ciotti, est une blessure symbolique. Estrosi a annoncé son retrait de la vie politique. Philippe se retrouve sans son bras droit local au moment où il lance sa campagne nationale.

Ce qu'Horizons dit à la droite française : Philippe est peut-être le candidat le mieux placé pour incarner une droite gouvernementale crédible qui n'est ni l'extrême droite ni la paralysie des LR. Reste à savoir si cet espace existe encore dans une présidentielle 2027 où Bardella sera probablement qualifié au second tour.

IV. Les alternatives structurelles

Debout! : la gauche qui pue un peu sous les bras

François Ruffin est peut-être le seul homme politique français qui puisse citer Simone Weil et l'usine Whirlpool d'Amiens dans la même phrase sans que ça sonne faux. Son mouvement Debout!, déclinaison nationale de Picardie Debout lancée en juin 2025, porte une ligne qu'il a résumée lui-même lors de son discours de lancement à Paris, en voulant une gauche qui "pue un peu sous les bras." La formule est de lui.

Ce qu'il propose : retrouver les ouvriers, les soignants, les auxiliaires de vie, tous ceux que la gauche moderne a perdus en glissant vers la gauche culturelle des diplômés. Défendre le travail concret. Renouer avec les territoires désindustrialisés. Son slogan de campagne présidentielle : "Ils ont l'argent, on a les gens." Il participe à la primaire de la gauche de 2026, avec une proposition symbolique forte : être payé au SMIC une fois président.

Ce qu'on ne sait pas encore : Ruffin est plus fort comme lanceur d'alerte que comme chef de gouvernement. Merci Patron! lui a donné une légitimité populaire que peu de politiciens de gauche ont aujourd'hui. Transformer ça en force électorale nationale dans un scrutin présidentiel à deux tours est un pari différent de celui qu'il a gagné dans la Somme. Mais il est peut-être le seul à gauche à avoir compris que le problème n'est pas d'avoir un meilleur programme. C'est d'avoir des gens qui vous croient.

Place Publique : la gauche médiatique cherche ses électeurs

Place Publique est le parti que tous les plateaux télé ont vu mais que peu de villes ont élu. Fondé en 2018 par Raphaël Glucksmann autour d'un projet social-démocrate proeuropéen, le mouvement a explosé en notoriété avec les européennes 2024 et une liste commune PS-PP à 13,8% des voix. Glucksmann incarne une gauche qui assume l'Europe, la géopolitique, la défense, l'Ukraine.

Sa ligne est cohérente et nette : social-démocratie européenne, refus catégorique de l'alliance avec LFI, priorité à la crédibilité gouvernementale. "La gauche républicaine qui refuse l'alliance avec LFI gagne", a-t-il affirmé le soir des municipales. Le problème est que ses propres chiffres racontent une autre histoire. Le journal Politis a compté que Place Publique représente 0,3% des élus de gauche au premier tour des municipales, sur 35 000 communes. La formation n'a aligné que 570 candidats dans toute la France. Et sa seule mairie significative, Saint-Brieuc, vient de tomber à droite après que le candidat PP a refusé une fusion avec LFI qui lui aurait garanti la victoire.

Place Publique est le parti le plus médiatique de la gauche française avec la base militante la plus faible par rapport à sa couverture. Refuser l'alliance sans avoir les troupes pour gagner seul, c'est perdre quand même.

Les régionalistes : voter pour son territoire avant de voter pour la France

Il y a une France politique que les dix épisodes précédents ont presque entièrement ignorée. Celle des partis régionalistes, autonomistes, fédéralistes. L'UDB en Bretagne. Les formations corses, de l'indépendantisme au simple autonomisme. Les mouvements basques. Les alsaciens qui revendiquent une identité administrative propre. Ces formations ne se définissent pas d'abord sur l'axe gauche-droite mais sur une question antérieure : qui doit décider de quoi, et à quel niveau ?

Ces partis disent quelque chose que la centralisation française préfère ne pas entendre : que certains problèmes sont mieux résolus près de ceux qu'ils concernent. Que la langue bretonne ou la spécificité alsacienne ne sont pas des folklores touristiques mais des réalités politiques qui méritent une représentation institutionnelle.

À Strasbourg, je vis au carrefour de ces questions. L'Alsace a une histoire politique singulière, partagée entre France et Allemagne, marquée par le droit local, l'Église concordataire, une identité culturelle qui n'est pas exactement française ni exactement allemande. Il y a quelque chose de sain dans le fait de vouloir que ces particularités soient reconnues et administrées par ceux qui les vivent plutôt que régulées depuis Paris. Ces partis ne gouverneront pas la France en 2027. Mais ils posent une question que Démocratie 3.0 prend au sérieux : la démocratie devrait peser différemment selon les sujets et les territoires. Voter pour un parti régionaliste, c'est voter pour que la carte des décisions ressemble un peu plus à la carte des vies réelles.

Conclusion : la recomposition n'est pas finie

Ce panorama des satellites dit quelque chose que la série entière sous-entendait sans le formuler directement : le paysage politique français est en cours de reconstruction, et personne ne sait encore quelle forme il prendra en sortant de 2027.

Les dissidences de gauche cherchent à occuper l'espace entre LFI et le PS sans savoir si cet espace est viable électoralement. Les dissidences de droite testent jusqu'où l'alliance avec le RN est acceptable sans perdre l'identité républicaine. Le centre-droit présidentiel attend de savoir si Philippe peut incarner une alternative crédible à Bardella. Et les alternatives structurelles rappellent que le clivage gauche-droite n'est pas la seule façon de lire la politique française.

Ce que cette série aura essayé de faire, épisode après épisode : montrer que chaque vote est une réponse à une question réelle, que chaque abstention dit quelque chose, et que comprendre pourquoi les gens votent comme ils votent est plus utile que de les juger. Le prochain article conclut la série en posant la question qu'elle a esquivée depuis le début : et moi, en 2027, qu'est-ce que je vote ?

Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources

Sources
Wikipédia, L'Après, création juillet 2024, acronyme Alliance pour une République écologique et sociale.
Wikipédia, Génération.s, fondé 2017 par Benoît Hamon, présidentielle 2017 à 6,36%.
Public Sénat, "Éric Ciotti confortablement élu à Nice", 22 mars 2026 : 48,54% pour Ciotti, 37,20% pour Estrosi. Conseil d'État, communiqué 27 février 2026 : validation du classement UDR en "extrême-droite". CNEWS, 23 mars 2026 : départ de Ciotti de la présidence du groupe parlementaire UDR.
Wikipédia, Les Patriotes, fondés septembre 2017 par Florian Philippot. Résultat européennes 2019 : 0,6%.
Public Sénat, "Un parti déjà solide et bien implanté", 23 mars 2026 : Philippe réélu 47,7% au Havre, 17 villes plus de 30 000 habitants, perte de Nice.
France 3, "François Ruffin lance Debout", 28 juin 2025 : citation "une gauche qui pue un peu sous les bras." Franceinfo, 30 janvier 2026 : candidature à la primaire de gauche, engagement payé au SMIC.
Politis, "Glucksmann et Place publique : beaucoup de bruit pour très peu d'élus", 20 mars 2026 : 0,3% des élus de gauche, 570 candidats, perte de Saint-Brieuc. CNEWS, 23 mars 2026 : "LFI n'est pas de gauche", Glucksmann sur France Inter.