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1489

ou La critique de l’autorité dans un roman de Manchette
Le Roux et le Gris : Le Chien et la Chienne
« There were French doors at the back of the hall »Chandler

Préface

Ce texte a une histoire qui lui préexiste de vingt ans.

En 2006, j'étais étudiant en lettres modernes à l'Université de Strasbourg. J'avais vingt-cinq ans, je lisais Manchette avec l'enthousiasme un peu désordonné de ceux qui découvrent qu'un roman populaire peut être aussi sérieux qu'un traité philosophique, et j'avais décidé d'en faire mon mémoire de licence. Ma directrice de mémoire, Corinne Grenouillet, m'a rendu mes pages copieusement annotées en septembre 2006, depuis Villers-le-Lac où elle résidait, observant que je tendais à «effectuer systématiquement une lecture tabulaire du texte», que je sautais trop vite au niveau de la connotation, et que mon titre 1489 lui semblait «sans doute évident» pour moi mais pas pour elle qui n'avait pas mes références. Elle n'avait pas tort sur la méthode. Elle n'avait pas vu, je crois, que l'intuition était juste.

Ce mémoire, je l'ai rédigé avec mon père. Il était là, il lisait, il discutait, il s'enthousiasmait pour les mêmes choses que moi, il me poussait à aller plus loin quand j'hésitais à affirmer ce que je voyais. Ce texte lui appartient autant qu'à moi. C'est pour lui que je le reprends aujourd'hui, vingt ans plus tard. Ce que j'aimerais lui soumettre : quelque chose de fini, de solide, digne de ce que nous avions commencé ensemble.

Entre 2006 et aujourd'hui, quelque chose s'est passé qui valide ce qui n'était alors qu'une intuition mal dégrossie. Manchette est entré dans la bibliothèque sérieuse. Les travaux universitaires se sont accumulés. Franck Frommer avait déjà publié en 2003 chez Kimé un Récit d'un engagement manqué. Jean Kaempfer lui a consacré en 2007 dans la revue Archipel la première lecture académique véritablement attentive à la lettre d'Ô dingos, ô châteaux !, analysant la violence comme encapsulée dans un style qu'il décrit comme «du plexiglas». Le collectif Jean-Patrick Manchette et la raison d'écrire, codirigé par Nicolas Le Flahec et Gilles Magniont, a paru en 2017. Et en 2025, pour le trentième anniversaire de la mort de l'auteur, Nicolas Le Flahec a publié chez Gallimard une somme de 736 pages, Jean-Patrick Manchette : Écrire contre, première étude à embrasser l'ensemble de l'oeuvre. Une journée d'étude lui a été consacrée à la Bibliothèque nationale de France. Ce qui semblait prématuré en 2006 était simplement en avance.

Ce travail ne prétend pas rivaliser avec ces études récentes. Il fait autre chose, et c'est précisément ce que le mémoire de 2006 essayait déjà de faire sans tout à fait y parvenir : lire un seul roman, Ô dingos, ô châteaux !, lentement, exhaustivement, en suivant la lettre du texte là où la critique a trop souvent suivi les idées. Il veut être une lecture qui n'abandonne rien en chemin, qui pousse chaque intuition jusqu'à son terme, qui ne laisse rien à picorer aux suivants. La taille du résultat n'a pas d'importance. L'épuisement du sujet en est le seul critère.

Le texte de 2006 est ici repris, retravaillé, développé, parfois entièrement réécrit. Mais son ossature est là, et ses meilleures intuitions aussi. Je n'ai pas voulu les effacer : elles appartiennent à un moment précis, à une façon de lire qui était celle d'un étudiant de vingt-cinq ans travaillant avec son père, et cette origine fait partie du texte. Ce qu'on ajoute aujourd'hui, c'est vingt ans de recul, quelques lectures supplémentaires, et la patience qu'on n'a pas toujours à vingt-cinq ans de suivre une idée jusqu'au bout sans se laisser distraire par la suivante.

Ô dingos, ô châteaux ! a été publié en mai 1972 sous le numéro 1489 de la Série Noire. Il a reçu le Grand Prix de Littérature Policière en 1973. L'édition Quarto de Gallimard, parue en 2005, a retiré le chapitre zéro du roman, effaçant ainsi ce que ce texte essaiera de montrer était son geste inaugural le plus important. On a travaillé ici sur l'édition originale.