PixiesAnatomie d'une Déflagration

Une analyse en cinq parties : de Boston 1986 à la tournée des quarante ans, en passant par un fax

Par Augustin Moritz Kuentz democratie.me, Juillet 2026

Introduction : Le Paradoxe Pixies

Pochette de Complete B-Sides: 1988-97 (Remaster)

Complete B-Sides: 1988-97 (Remaster) (4AD, 26 juin 2026) : des chutes de studio traitées en manuscrits de la mer Morte. L'objet qui ancre cette série.

Le 26 juin 2026, le label 4AD publie Complete B-Sides: 1988-97 (Remaster) : dix-neuf faces B et six enregistrements live, remasterisés par Kevin Vanbergen à partir des bandes analogiques originales, pressés sur vinyle pour la première fois de leur histoire. Arrêtons-nous un instant sur ce que cet objet a d'anormal. Il s'agit de chutes de studio. De morceaux jugés, à l'époque, indignes de figurer sur les albums. Des restes, au sens propre. Et pourtant, lorsque cette compilation était sortie une première fois en 2001, Pitchfork lui avait attribué la note de 9.6 sur 10, écrivant que les Pixies furent « les visionnaires aveuglants des années 80 » et que « pratiquement tout ce qu'ils ont touché était révolutionnaire ». Un quart de siècle plus tard, on réédite donc leurs rebuts avec les égards qu'on réserve d'ordinaire aux manuscrits de la mer Morte : bandes d'origine, nouvel artwork de Chris Bigg à partir de photos d'archives de Simon Larbalestier, hommage explicite à Vaughan Oliver, le directeur visuel historique du groupe disparu en 2019.

« Here Comes Your Man » (1989), clip officiel : le tube que le groupe n'a jamais voulu jouer comme un tube (YouTube).

Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, le groupe qui a produit ces chutes de studio remplit les salles d'Europe. Le 28 et le 29 mai 2026, les Pixies jouaient au Royal Albert Hall de Londres, pour la première fois de leur carrière, deux soirs de suite, trente titres enchaînés en quatre-vingt-dix minutes sans un mot ou presque. Le 30 juin, ils étaient à la Zitadelle Spandau de Berlin, complète depuis des mois. Francfort le 2 juillet, Milan le 14, Rotterdam le 17. En septembre, sept dates américaines. La tournée s'appelle P40 : Celebrating 40 Years of Pixies. Quarante ans. Et le 11 septembre prochain, 4AD publiera encore les remasters de Bossanova et Trompe le Monde, avec des inédits en 45 tours.

Affiche de la tournée européenne 2024 des Pixies : squelette sur grand-bi

Affiche de la tournée européenne 2024, tirage d'artiste signé : le squelette au grand-bi, quarante ans de route au compteur.

Voilà le paradoxe qui justifie cette série. Car ce groupe que l'on célèbre aujourd'hui comme un monument, ce groupe dont on vend les faces B en double vinyle « crystal clear » réservé aux disquaires indépendants, n'a réellement existé, dans sa forme classique, que sept ans. Quatre albums et un mini-LP entre 1987 et 1991. Jamais de disque d'or américain à l'époque : Doolittle, aujourd'hui certifié platine, entrait à la 171e place du Billboard à sa sortie. Pas de stade rempli, pas de hit mondial, pas de plan de carrière. À la place : une annonce de recrutement absurde passée dans un journal de Boston, une bassiste qui se présente à l'audition sans posséder de basse, un ingénieur du son payé au forfait qui méprisait le disque qu'il enregistrait, une dynamique sonore si simple qu'elle tient en trois mots, une implosion en plein vol, et une lettre de rupture envoyée par fax.

« J'essayais d'écrire la chanson pop ultime. En gros, j'essayais de plagier les Pixies. Je dois bien l'admettre. Quand je les ai entendus pour la première fois, ce groupe m'a touché si profondément que j'aurais dû en faire partie, ou au moins monter un groupe de reprises des Pixies. » — Kurt Cobain, à propos de « Smells Like Teen Spirit », Rolling Stone, janvier 1994
Kurt Cobain et Kim Deal, guirlandes de Noël, vers 1993

Kurt Cobain et Kim Deal, vers 1993 (D.R.). L'auteur de « Smells Like Teen Spirit » citait Pod, l'album des Breeders de Deal, parmi ses disques préférés : la boucle des dettes se referme.

Là où notre série consacrée à Queens of the Stone Age décrivait une architecture, un perfectionnement patient étalé sur trois décennies, l'histoire des Pixies exige la métaphore inverse : celle d'une déflagration. Une détonation brève, presque accidentelle, dont l'onde de choc a mis dix ans à atteindre le grand public, portée par d'autres que ses auteurs. Kurt Cobain, on vient de le lire, reconnaissait dans « Smells Like Teen Spirit » un plagiat assumé de leur dynamique. David Bowie, qui reprendra « Cactus » sur Heathen en 2002, estimait que les Pixies avaient composé « à peu près la musique la plus fascinante de toutes les années 80 ». Radiohead, PJ Harvey, Weezer, The Strokes : la liste des débiteurs déclarés ressemble à une histoire du rock des trente années suivantes. Gary Smith, le producteur de leurs premières démos, l'a formulé en détournant la célèbre phrase sur le Velvet Underground : peu de gens ont acheté leurs disques à l'époque, mais tous ceux qui l'ont fait ont monté un groupe.

Cette série en cinq parties se propose de disséquer la déflagration : d'où elle vient, comment elle a été enregistrée, pourquoi elle s'est éteinte si vite, ce qu'a fait son principal artificier pendant l'exil, et ce que signifie le retour, entamé en 2004 et toujours en cours, d'un groupe qui survit désormais à sa propre légende, avec une quatrième bassiste et un album de 2024 que la presse a accueilli comme le meilleur depuis la reformation, verdict que l'auteur de ces lignes ne contresigne pas, on y viendra. On y parlera de la dynamique loudQUIETloud, ce principe de composition si élémentaire, couplets murmurés, refrains hurlés, qu'il a suffi à réorganiser tout le rock alternatif. On y parlera de surréalisme biblique, de Buñuel et d'incestes vétérotestamentaires hurlés en espagnol approximatif. On y parlera aussi de ce que cette histoire dit des industries culturelles : un groupe ignoré par le marché américain de son vivant, sanctifié par lui vingt ans plus tard, et qui encaisse aujourd'hui, avec un flegme très commercial, les dividendes de son propre mythe. La réédition des faces B, que la presse anglaise a accueillie en notant qu'elle « montre surtout à quel point Kim Deal était essentielle au son des Pixies », vend en somme l'absence d'un membre parti depuis 2013. Il y a là une ironie que ce site ne pouvait pas laisser passer.

Pixies, « Where Is My Mind? », Surfer Rosa (1988), 4AD

Le parti pris de l'auteur

Cette série s'efforce d'être juste ; son auteur, lui, a le droit d'aimer. Mon préféré de cœur, c'est Bossanova : le disque des soucoupes et du désert, le mal-aimé qui vous attend toute une vie au bord de la route, et qui gagne à la fin. Le plus grand album de tous les temps, c'est Trompe le Monde : quarante minutes lancées comme une comète, un groupe au sommet exact de son art à la seconde précise où il se consume. Surfer Rosa, c'est la jeunesse : le bruit, le rire, le sang neuf, tout ce qui ne se refait jamais. Et Doolittle est parfait, ce qui n'est pas tout à fait la même chose qu'être le plus grand : la perfection s'admire, la grandeur vous emporte. Quant aux années solo de Frank Black : inégales comme un ciel d'orage, mais piochez deux ou trois pistes par album et vous tenez l'un des plus grands songbooks américains. Des singes déboulent de partout et timballent tout ce qui passe.

Pochette de Surfer Rosa
Surfer Rosa
la jeunesse
Pochette de Doolittle
Doolittle
parfait
Pochette de Bossanova
Bossanova
le préféré de cœur
Pochette de Trompe le Monde
Trompe le Monde
le plus grand album de tous les temps

Commençons donc, comme il se doit, par le commencement : un dortoir universitaire du Massachusetts, un aller-retour à Porto Rico, et la petite annonce la plus rentable de l'histoire du rock indépendant.

Les Cinq Parties

✓ Disponible

Partie 1 : GENÈSE

1986-1988 · Un dictionnaire, une annonce, un miracle

Portraits des quatre membres, puis Come On Pilgrim et Surfer Rosa analysés piste par piste : comment quatre inconnus de Boston inventent en deux ans un langage que le rock mettra une décennie à assimiler.

Prochainement

Partie 2 : APOGÉE

1989-1991 · La perfection du monstre

Doolittle piste par piste, puis Bossanova et Trompe le Monde en guide d'écoute : l'ascension européenne, la marginalisation de Kim Deal, et un groupe qui se fissure au sommet.

Prochainement

Partie 3 : LA CHUTE

1992-1993 · Un fax pour finir

La tournée Zoo TV avec U2, l'épuisement, le silence. Et cette fin sans équivalent dans l'histoire du rock : une dissolution annoncée à la BBC avant que les membres du groupe n'en soient informés, par fax.

Prochainement

Partie 4 : L'EXIL

1993-2012 · Vies parallèles

Teenager of the Year, les Catholics, Bluefinger et Le Golem ; David Lovering devenu magicien, Joey Santiago compositeur pour la télévision : les vies parallèles du songwriter le plus prolifique de l'underground américain et de ses trois complices.

Prochainement

Partie 5 : LE RETOUR

2004-2026 · Quatre décennies, quatre bassistes

Coachella 2004, le départ de Kim Deal, les années Paz Lenchantin, l'arrivée d'Emma Richardson, The Night the Zombies Came, et la tournée P40 : ce que devient une déflagration quand elle dure.

L'actualité de la série

Complete B-Sides: 1988-97 (Remaster) est disponible depuis le 26 juin 2026 chez 4AD (double vinyle, double CD, streaming). Les remasters de Bossanova et Trompe le Monde paraîtront le 11 septembre 2026. La tournée P40, après Milan (14 juillet) et Rotterdam (17 juillet), passe aux États-Unis du 15 au 26 septembre 2026.

Dette d'aînesse : ed-wood.net, la vieille école française de l'exégèse Pixies, qui tenait déjà Trompe le Monde pour le meilleur album du siècle quand personne ne voulait l'entendre. Cette série lui doit le goût du détail piste par piste, et quelques désaccords fertiles.

Les Pixies à la fin des années 1980 : Black Francis, Kim Deal, David Lovering, Joey Santiago

Charles Thompson, Kim Deal, David Lovering, Joey Santiago, fin des années 1980. Quatre personnes qui ne se connaissaient pas, et qui n'ont jamais vraiment appris. Photo : Rob Verhorst / Redferns.