Partie 1 : GENÈSE
Un dictionnaire, une annonce, un miracle
1986-1988 : la rencontre racontée, puis Come On Pilgrim et Surfer Rosa passés au crible piste par piste
L'imagerie fondatrice : la danseuse et le crucifix, de la séance qui donnera Surfer Rosa. Photo Simon Larbalestier / 4AD (D.R.).
Chapitre 1 : La rencontre
1.1 Un dortoir, une comète, une lettre
L'histoire des Pixies ne commence ni dans un garage ni dans un club, mais dans un dortoir de l'University of Massachusetts à Amherst, en 1984, où le hasard des attributions de chambres installe côte à côte deux étudiants que rien ne prédestinait l'un à l'autre. Le premier s'appelle Charles Michael Kittridge Thompson IV, né en 1965 à Boston, fils d'un gérant de bars qui a trimballé sa famille en zigzag entre le Massachusetts et la Californie. L'événement structurant de son adolescence n'est pas musical mais religieux : sa famille a rejoint une église évangélique pentecôtiste, et le garçon a grandi dans les sermons, l'Ancien Testament et cette culture du témoignage exalté où la voix passe sans transition de la confidence au cri. On peut chercher longtemps l'origine du hurlement de Black Francis ; le plus simple est de l'entendre pour ce qu'il est, une glossolalie de revival transplantée dans le rock. Ses futures paroles feront de même : Samson, Bethsabée et les incestes de la Genèse ne seront jamais chez lui des références décoratives, mais la langue maternelle d'un enfant élevé dans la Bible, qui l'a quittée sans jamais en sortir.
Charles Thompson, avant Black Francis (D.R.).
Le second, Joey Santiago, est né la même année à Manille, dans une famille aisée qui a fui les Philippines de Ferdinand Marcos au moment de la loi martiale, en 1972, pour s'établir dans le Massachusetts. Guitariste autodidacte, il s'est construit un panthéon bien à lui. D'abord Les Paul, qui est deux choses à la fois : un homme, ce guitariste de jazz et inventeur de génie qui mit au point la guitare électrique moderne, et la Gibson baptisée de son nom, que Santiago adoptera pour la vie. Puis Hendrix, le jazz, les musiques de film. De ce mélange, il a tiré un goût précoce pour les intervalles que le blues-rock s'interdit d'ordinaire, ceux qui « sonnent faux » à l'oreille des puristes. Ce « faux » deviendra la signature du groupe : Santiago ne joue presque jamais la note attendue, il joue la note d'à côté, tenue jusqu'au malaise. Les deux voisins de chambre jamment ensemble, sans nom et sans plan, jusqu'à ce que Thompson parte six mois à Porto Rico dans le cadre d'un échange universitaire, officiellement pour apprendre l'espagnol. Il en revient avec trois choses. Une seconde langue, l'espagnol, qu'il maîtrise mal et qu'il chantera précisément pour cela : l'approximation deviendra un effet de style. Des images de misère tropicale, qui nourriront « Vamos » et « Isla de Encanta ». Et un dilemme resté célèbre : la comète de Halley passait cette année-là, visible au mieux depuis l'hémisphère Sud, et Thompson, fasciné d'astronomie, hésitait sérieusement entre partir en Nouvelle-Zélande pour l'observer et monter un groupe de rock. C'est de San Juan qu'il écrit à Santiago la lettre qui tranche, et dont la formule est passée à la postérité : « We gotta do it, now is the time, Joe. » Il faut le faire, c'est maintenant. Début 1986, les deux abandonnent leurs études et s'installent à Boston. La comète, elle, ne repassera qu'en 2061 ; on peut soutenir qu'elle a perdu au change.
Joey Santiago : les posters au mur, la Les Paul pas loin (D.R.).
1.2 L'annonce la plus rentable du rock indépendant
Il manque une section rythmique. En janvier 1986, les deux amis passent une petite annonce dans un journal de Boston, cherchant un ou une bassiste aimant à la fois Hüsker Dü et Peter, Paul and Mary. Mesurons l'absurdité apparente de la formule : d'un côté le trio de Minneapolis qui joue alors le punk le plus véloce et le plus mélodique d'Amérique, de l'autre les harmonies cristallines du folk new-yorkais des années 60. L'annonce ne décrit pas un profil, elle décrit sans le savoir la musique à venir, cette collision entre douceur folk et violence électrique qui deviendra la dynamique loudQUIETloud. Une seule personne au monde y répond. Kim Deal, née en 1961 à Dayton, Ohio, avec une sœur jumelle, Kelley, dont l'ombre bienveillante traversera toute sa carrière : adolescentes, les deux écumaient déjà les bars de l'Ohio en duo folk et country. Kim écrit des chansons depuis toujours, joue de la guitare bien avant la basse, gagne sa vie comme technicienne de laboratoire médical, et vient d'arriver sur la côte Est au bras de son mari, John Murphy. Elle se présente à l'audition sans basse, pour la bonne raison qu'elle n'en possède pas et n'en a jamais vraiment joué. Elle est engagée sur-le-champ : non pour sa technique, inexistante, mais parce qu'elle est la seule candidate, et qu'elle comprend l'annonce de l'intérieur, elle aime réellement les deux. Ce qu'elle apporte ne se mesure pas en notes : une ligne de basse ronde qui chante sous le chaos, une voix haute et voilée qui adoucit le monstre, et un charisme d'évidence qui fera d'elle, sans qu'elle le demande, la personne la plus aimée du groupe. Ce détail deviendra un problème politique majeur ; il a sa place dans les parties suivantes.
Kim Deal : la seule personne au monde à avoir répondu à l'annonce (D.R.).
C'est elle qui apporte la dernière pièce. Par l'intermédiaire de son mari, elle présente au groupe un de ses amis : David Lovering, né en 1961 à Burlington, Massachusetts, diplômé en génie électronique du Wentworth Institute of Technology. Le détail n'est pas décoratif, c'est une clé de lecture : Lovering pense la batterie en ingénieur. Pas de remplissage, pas d'ego, un placement métronomique, et cette capacité rare à rester impassible pendant qu'un chanteur s'arrache la gorge à un mètre de lui. C'est aussi le plus discrètement excentrique des quatre, ce que confirmeront son unique tour de chant sur disque, la parodie de crooner « La La Love You », et la suite invraisemblable de sa carrière, il deviendra magicien professionnel, comme le racontera la quatrième partie de cette série. À l'été 1986, le quatuor est complet.
David Lovering, l'ingénieur derrière les fûts (D.R.).
1.3 Un mot dans le dictionnaire
Reste à se baptiser, et la scène vaut d'être contée exactement. Santiago, qui se bat encore parfois avec l'anglais, a l'habitude de feuilleter le dictionnaire ; il y tombe sur « pixies », dont la définition, « petits elfes malicieux », lui plaît sans qu'il sache très bien pourquoi. Son idée initiale est plus baroque : le groupe s'appellera un temps « Pixies in Panoply », les lutins en grand appareil, avant que le bon sens n'ampute la panoplie. Aucun manifeste, aucune stratégie d'image : un mot trouvé au hasard et raccourci par paresse, comme plus tard les paroles seront des collages de Bible, d'espagnol et de science-fiction de drive-in. Cette désinvolture fondatrice distingue radicalement les Pixies de leurs contemporains : ce groupe ne s'est jamais raconté d'histoire sur lui-même. Il a laissé ce travail aux autres, qui s'en chargeront au-delà de toute mesure. Les mois suivants se passent en répétitions de cave et en concerts dans les clubs de Boston, où quelque chose se produit très vite : les quatre éléments dépareillés produisent ensemble un son qui ne ressemble à rien de répertorié.
Mais alors, pourquoi jouent-ils ? La question mérite d'être posée frontalement, car la réponse fait des Pixies une anomalie de leur époque. L'underground américain de 1986 est politique jusqu'à l'os : le hardcore milite, Dead Kennedys et Minor Threat font de chaque concert un tract, le college rock de R.E.M. défile pour l'environnement, U2 tourne pour Amnesty International. Les Pixies, rien. Pas une chanson politique dans tout le répertoire, pas une déclaration de campagne, pas une cause épinglée au dossard. La seule fois où le militantisme entre dans une chanson, c'est « I've Been Tired », et c'est pour rire du narrateur, dragueur pitoyable face à une militante qui le domine de toute sa cohérence. Le groupe n'est pas engagé ; il n'est pas davantage cynique. Il est ailleurs.
Où, exactement ? Les interviews, sur quarante ans, donnent une réponse d'une constance remarquable. Version grandiose, Thompson en 2004 dans Uncut : « Il ne s'agissait pas de représenter notre génération : c'était du grand art. » Version intime, dans un entretien à The Talks, où il corrige ceux qui entendent de la rage dans son hurlement : ça ne vient pas de la colère, « ça vient d'un endroit plus sensuel. C'est le plaisir. » Il décrit l'écriture comme une transe, une hypnose, un endroit non intellectuel : dès qu'il essaie de trop réfléchir à ce que ça veut dire, dit-il, ça se met à sonner comme un mensonge. Et en juin 2026 encore, à soixante et un ans, dans The Creative Independent : « J'aime tellement le processus que je n'ai même pas vraiment besoin d'une chanson. » Le plaisir de fabriquer, la transe du son, le sens comme sous-produit : voilà le moteur. Même « l'art pour l'art » est chez lui une posture trop solennelle, qu'il dégonfle dans la même interview d'une pirouette de forain : bébé a besoin de chaussures neuves. On joue pour l'art, on tourne pour le loyer, et aucun des deux ne salit l'autre.
La contre-épreuve arrive quarante ans plus tard, et elle est éclatante : les chansons sans message vieillissent en matériau pur. Fin décembre 2025, l'épisode final de Stranger Things, le plus gros rendez-vous de l'histoire de Netflix, convoque « Here Comes Your Man » pour dire l'Amérique des années 80 mieux qu'aucun discours. Et depuis 2022, le générique de la série From est une reprise de « Que Sera, Sera », le standard de Doris Day chez Hitchcock, enregistrée par les Pixies spécialement pour la série : trois minutes de fatalisme sucré qui glacent des millions de spectateurs chaque semaine. La chanson engagée date avec sa cause ; la chanson qui ne « veut » rien dire reste réutilisable à l'infini. Ce n'est pas politique, en effet. C'est pour l'art, c'est pour le plaisir, et c'est précisément pour cela que ça n'a pas pris une ride.
« Que Sera, Sera » par les Pixies : le standard de Doris Day retourné en berceuse inquiétante pour le générique de From. Clip officiel, chaîne PixiesOfficial.
Le quatuor de Boston, photo promotionnelle de l'ère 4AD (D.R.).
Chapitre 2 : La cassette violette et le label anglais
Mars 1987, Fort Apache Studios, Boston. En trois jours et pour un millier de dollars avancés par le père de Thompson, le tenancier de bars finançant sans le savoir un chapitre d'histoire du rock, le groupe enregistre dix-sept chansons avec le producteur Gary Smith. La cassette au boîtier violet qui en résulte, la Purple Tape, est un document unique : un an après sa formation, le groupe y possède un répertoire complet, rodé, définitif, dont vivront les trois premiers disques. Pas de période de tâtonnement, pas de maquettes honteuses : le style est né adulte, et personne, à commencer par ses auteurs, n'a jamais su expliquer pourquoi.
Pixies (2002), dit The Purple Tape : les neuf titres restants de la démo de 1987, enfin publiés.
Le sort de ces dix-sept chansons mérite d'être conté, car il explique une confusion durable. Huit d'entre elles partiront sur Come On Pilgrim dès octobre. Les neuf autres, parmi lesquelles « Build High », « Rock a My Soul », une première version de « Here Comes Your Man » et une reprise du « In Heaven (Lady in the Radiator Song) » d'Eraserhead, le film de David Lynch, circuleront quinze ans en copies pirates avant d'être publiées officiellement, en 2002, sous le titre Pixies, que tout le monde appelle The Purple Tape. Si l'objet vendu aujourd'hui ne compte que neuf titres, ce n'est donc ni une erreur ni une amputation : c'est la moitié restante du butin, le rab d'un groupe qui, à un an d'existence, avait déjà écrit plus qu'il ne pouvait publier. Et la reprise de Lynch dit au passage d'où vient le surréalisme maison : avant Buñuel, il y eut la dame du radiateur.
Et puisque cette série a promis du piste par piste, l'objet de 2002 mérite le sien, en format de poche : neuf titres, neuf destins.
L'inceste vétérotestamentaire en comptine folle, débité en voix de tête : le sujet le plus noir du répertoire sur la mélodie la plus enfantine. La chanson repartira telle quelle sur Surfer Rosa un an plus tard, à peine plus vite : la démo prouve que le style était fini avant le premier disque, et qu'Albini n'y a ajouté que le son.
Une minute quarante d'exhortation à bâtir haut, riff ascendant à l'appui : presque un slogan. C'est la grande inédite du répertoire fondateur, jamais réenregistrée en studio, ce qui en fait le graal discret des fans ; la chaîne officielle l'a remasterisée en 2026 pour la réédition des faces B. L'enjeu est simple : c'est le seul endroit où l'on entend une chanson des Pixies qui n'existe qu'à l'état de 1987.
Le titre décalque un vieux spiritual américain, « Rock-a My Soul (In the Bosom of Abraham) », et l'enfance pentecôtiste de Thompson remonte ici sans déguisement : le revival passé au papier de verre électrique. L'autre grande inédite de la cassette, jamais reprise en studio. Avec « Caribou » et ses « repent », elle documente la matrice religieuse du hurlement mieux qu'aucun entretien.
Le puits, la tentation, une descente charnelle à double fond biblique : du pur Thompson première manière. La chanson attendra Bossanova, en 1990, pour sa version studio officielle : trois ans de patience pour un morceau déjà prêt. C'est la pièce à conviction du garde-manger : quand Bossanova semblera écrit dans l'urgence, une partie du stock datait en réalité de 1987.
« Je suis la fille au visage cassé » : le masochisme adolescent en riff descendant, chœurs en tierces, deux minutes sans une once de graisse. Réenregistrée sur Surfer Rosa dans une version quasi identique. La démo montre que la brutalité-économie du groupe n'est pas un effet de production : c'est l'écriture elle-même.
Deux minutes de stupéfaction scandée, sans texte vraiment déchiffrable : le cri comme argument. Elle repartira sur Surfer Rosa, précédée cette fois de l'anecdote scabreuse de Kim Deal sur un professeur de son lycée, que le montage d'Albini immortalisera. Comparer les deux versions, c'est mesurer exactement ce qu'Albini a apporté au groupe : rien dans la musique, tout dans l'accident.
Les vagabonds du rail qui attendent le tremblement de terre, la mélodie la plus radiophonique que Thompson ait jamais écrite, adolescent qui plus est. Elle est ici entière, harmonies comprises, deux ans avant sa sortie sur Doolittle : jugée « trop pop », elle fut écartée de Come On Pilgrim puis de Surfer Rosa. L'enjeu dépasse l'anecdote : ce groupe savait qu'il tenait un tube et a choisi de le faire attendre, ce qui dit tout de son rapport tordu au succès.
Diction cool, basse à contretemps, portrait au vitriol de la bohème « underground » et de ses poses : la plus narquoise du lot. Elle patientera quatre ans dans la réserve avant de fermer la marche sur Trompe le Monde, en 1991. Quatre albums durant, le groupe a donc gardé des cartes en main : même la fin de l'ère classique s'est écrite avec du 1987.
La seule reprise : la chanson que la dame du radiateur chante dans Eraserhead de David Lynch, écrite par Peter Ivers, transformée en montée électrique. Jamais gravée en studio ailleurs qu'ici, mais fétiche des concerts, où elle sert souvent d'ouverture ou de rappel. C'est la carte d'identité surréaliste du groupe : deux ans avant de hurler Buñuel dans « Debaser », ils chantaient déjà Lynch.
« Build High », remaster 2026 par la chaîne officielle : l'échantillon-témoin de la cassette violette.
Le manager Ken Goes fait circuler la bande jusqu'à Londres, chez Ivo Watts-Russell, fondateur de 4AD, label d'esthètes connu pour ses brumes romantiques, Cocteau Twins, Dead Can Dance, This Mortal Coil, et ses pochettes signées Vaughan Oliver. Sur le papier, rien de plus étranger à quatre Américains hurlant des histoires d'inceste en espagnol approximatif ; Watts-Russell hésite, et c'est sa compagne Deborah Edgely qui, dit la légende, le convainc de signer. Le contrat de 1987 aura une conséquence structurelle : distribués et médiatisés d'abord en Grande-Bretagne, les Pixies seront un groupe américain découvert par l'Europe, adulé à Londres, invisible à New York. Toute leur économie, et une partie de leur usure, sortira de ce déséquilibre.
Chapitre 3 : Come On Pilgrim (1987), piste par piste
Come On Pilgrim (4AD, 1987). Photo Simon Larbalestier, design Vaughan Oliver : le premier objet du monde visuel Pixies.
En octobre 1987, 4AD publie huit titres extraits de la Purple Tape sous forme de mini-LP. C'est Ivo Watts-Russell lui-même qui fait le tri dans les dix-sept chansons : huit élues, remixées légèrement, le reste au coffre. Le titre, Come On Pilgrim, sort tout droit de l'enfance pentecôtiste de Thompson : c'est une exclamation de Larry Norman, le pionnier du rock chrétien que le garçon écoutait en boucle, « come on pilgrim, you know He loves you », allez pèlerin, tu sais qu'Il t'aime, dans sa chanson « Watch What You're Doing ». La formule réapparaît dans « Levitate Me », dernier titre du disque : le baptême est donc une citation, et la citation est un sermon. Pour un groupe censément sans message, ouvrir sa discographie par un appel de prédicateur recyclé en private joke, c'est déjà tout un programme.
La pochette installe l'autre moitié de l'identité. Le dos velu qui la hante est celui d'un ami du photographe Simon Larbalestier, un homme qui, perdant ses cheveux, avait choisi de se raser le crâne en laissant le reste, silhouette de pénitent tirée d'une série de photos inspirée de La Tentation de saint Antoine de Flaubert. Le graphiste maison de 4AD, Vaughan Oliver, en fait un objet à mi-chemin du retable et de la radiographie ; le tandem Larbalestier-Oliver signera toutes les pochettes du groupe pendant cinq ans, cette imagerie sépia de chair, de cilice et de crucifix qui est aux Pixies ce que la banane est au Velvet. Quant au disque lui-même, vingt minutes sèches, enregistrées presque live : l'espagnol, la Bible, le sexe coupable, les guitares de travers, tout le vocabulaire est là. La presse anglaise s'embrase dans la foulée, et le mini-LP suffit à faire des quatre inconnus de Boston le groupe le plus commenté de l'automne britannique. Vingt minutes, huit chansons : rarement une œuvre aura été inaugurée avec un rapport signal-bruit pareil.
L'ouverture officielle de l'œuvre, et déjà un mode d'emploi. Couplets suspendus, presque parlés, sur les arpèges cristallins de Santiago ; puis le mot « repent », repens-toi, hurlé comme au revival. Le narrateur se rêve réincarné en caribou. Premier morceau, premier animal, première extase religieuse détournée : le programme complet en trois minutes.
L'espagnol de Porto Rico entre en scène, débité à toute vitesse sur un riff punk, avec le premier grand solo bruitiste de Santiago : glissandos, larsens, guitare maltraitée comme un poste de radio mal réglé. Le morceau sera réenregistré sur Surfer Rosa et restera quarante ans le terrain de jeu scénique du guitariste.
Porto Rico encore, « l'île de l'enchantement » de son surnom touristique, chantée du point de vue de la misère observée pendant l'échange universitaire. Rage rythmique, refrain scandé : la carte postale retournée côté bidonville.
Mid-tempo faussement nonchalant porté par la basse de Deal, portrait d'une fille à vélo qui n'entend pas et n'en pense pas moins. La douceur mélodique cache, comme souvent chez Thompson, un personnage cabossé qu'aucune parole n'explique tout à fait.
Single de fait du mini-LP, joyeusement entraînant, et racontant, sous ses allures de fête, une histoire d'inceste et de masturbation. Ce contraste entre l'allant de la musique et l'abjection du texte est une invention morale autant qu'esthétique : les Pixies ne soulignent jamais, ils laissent l'auditeur découvrir seul ce qu'il vient de fredonner.
L'inceste biblique à nouveau, poussé à la farce noire : le fils de Nimrod, fruit d'unions défendues, hurle sa généalogie maudite sur un rockabilly déglingué. Le rire et l'horreur dans la même mesure, sans que jamais le morceau choisisse.
Le morceau le plus drôle du disque : autoportrait du chanteur en séducteur pathétique de café militant, face à « une vraie gauchiste » à qui il ne sait dire que des énormités. L'ironie sur soi, denrée rare dans le rock de 1987, était donc là dès l'origine.
Clôture en forme d'injonction mystique, « élève-moi », avec la voix de Deal en contrepoint et une montée qui ne se résout jamais tout à fait. Le seul titre où figure la phrase « come on pilgrim », héritée de Larry Norman : la boucle religieuse se referme sur elle-même.
Le gang responsable des vingt minutes ci-dessus : quatre personnes qu'on inviterait volontiers à dîner sans se douter de rien (D.R.).
Chapitre 4 : Surfer Rosa (1988), piste par piste
Surfer Rosa (4AD, 1988). La danseuse, le crucifix, l'affiche déchirée : photo Simon Larbalestier, design Vaughan Oliver.
Pour le premier album complet, 4AD associe le groupe à Steve Albini, ex-Big Black, ingénieur du son de Chicago au purisme militant : micros bien placés, pièces qui sonnent, aucun maquillage. Il refuse le titre de producteur, touche un forfait d'environ mille cinq cents dollars, rejette tout pourcentage par principe, et boucle l'enregistrement en une dizaine de jours pour dix mille dollars. Ses partis pris font entrer l'accident dans le disque : voix captées dans la salle de bain carrelée du studio pour sa réverbération naturelle, conversations laissées au montage, batterie enregistrée comme dans un hangar. L'ironie veut qu'Albini n'aimait pas le résultat, il moquera dans un fanzine ce « rock universitaire » et ces musiciens dociles, avant de présenter des excuses publiques des années plus tard ; c'est pourtant à cause de ce disque que Nirvana viendra le chercher pour In Utero en 1993. À sa mort, en mai 2024, les hommages unanimes rangeront Surfer Rosa parmi les sommets de sa méthode. Surfer Rosa paraît en mars 1988, pochette de danseuse de flamenco seins nus signée du photographe Simon Larbalestier et de Vaughan Oliver.
Quatre mesures de batterie seule : l'album commence par David Lovering, et Albini enregistre ses fûts comme des coups de feu dans un gymnase. Puis la basse, puis ce texte disloqué où un couple se défait sur une plage, « your bone's got a little machine », ton os a une petite machine. La formule intrigue depuis 1988, et Black a fini par en livrer la clé : la « machine d'os », ce sont les hanches d'une femme, et la chanson tresse trois fils qu'il a lui-même énumérés, une petite amie, une infidélité, et un pasteur inquiétant dont il dit avoir compris trop tard les intentions. L'os qui machine, c'est donc le corps qui ment : la mécanique du désir chez quelqu'un qui vous trompe. Traduction littérale, sens très concret. Le dialogue vocal Thompson-Deal y atteint d'emblée sa forme parfaite : lui accuse, elle plane. Et le titre fera fortune : en 1992, Tom Waits baptisera un album entier Bone Machine, sans jamais confirmer l'emprunt.
Riff descendant, chœurs en tierces, et un masochisme adolescent revendiqué, « je suis la fille au visage cassé ». Deux minutes, aucune graisse : la brutalité comme économie.
La voix de Thompson passée dans un ampli jusqu'à la déchirure pure, sur le morceau le plus hardcore du disque. Une minute cinquante d'agression sans texte intelligible, ou presque : le cri comme matière première.
Retour de l'inceste vétérotestamentaire, débité en voix de tête hystérique. Le morceau ressemble à une comptine devenue folle, et c'est exactement l'effet recherché.
La première chanson de Kim Deal chez les Pixies, co-écrite avec Thompson, chantée par elle, et immédiatement le classique du disque. Une basse qui avance comme une marée, un texte de voyeurisme amoureux inspiré d'un film avec Sissy Spacek, et ce refrain énorme, « gigantic, a big big love », que des salles entières reprendront pendant quarante ans. Au dos de la pochette, elle signe « Mrs. John Murphy », du nom de son mari : blague pince-sans-rire sur l'effacement conjugal, qui deviendra rétrospectivement l'ironie la plus mordante du disque. Pièce à conviction numéro un dans le dossier qui occupera toute la suite de cette série : ce que le groupe gagnait à laisser écrire sa bassiste.
Géographie biblique et auto-stop surréaliste, « coincés ici hors de l'essence, sur la bande de Gaza », avec un final en fausset au bord de la rupture. L'Euphrate, Gaza : l'imaginaire de Thompson ignore les frontières entre atlas et Écritures.
Écrite en souvenir d'une plongée dans les Caraïbes, un petit poisson agressif poursuivant le nageur, la chanson n'est même pas sortie en single à l'époque. Un arpège, un « ouh » plané de Kim Deal, une question sans réponse : il faudra onze ans et la scène finale de Fight Club (1999) pour qu'elle devienne l'hymne planétaire qu'elle n'avait jamais cherché à être. Aujourd'hui, elle clôt presque tous les concerts du groupe, juste avant « Debaser ».
Lettre d'un prisonnier à son amante : qu'elle frotte sa robe contre un cactus, qu'elle la tache de sang et la lui envoie. Blues carcéral d'une sensualité malade, épelé « P-I-X-I-E-S » au pont. David Bowie, fan de la première heure, le reprendra sur Heathen en 2002 : de tous les hommages reçus par le groupe, le plus direct.
Générique d'un super-héros à bicyclette qui n'existe pas, hurlé avec un sérieux de dessin animé. La face gamine du groupe, trente ans avant que le mot « lo-fi » ne serve à tout.
Rockabilly hispanophone tordu, cousin de « Vamos », qui se termine sur l'un des accidents laissés au montage par Albini : l'engueulade du « you fuckin' die », dispute de studio devenue, par la grâce du mixage, un morceau de folklore.
La version définitive du titre de Come On Pilgrim, plus longue, plus violente, avec un duel guitare-larsen que Santiago rejouera chaque soir en le réinventant. Le seul morceau repris d'un disque à l'autre : même les Pixies savaient qu'on ne laisse pas deux fois passer celui-là.
Introduit par une autre capture d'Albini : Kim Deal racontant, hilare, l'histoire scabreuse d'un professeur de son lycée, coupée net par le riff. Le morceau lui-même, deux minutes de stupéfaction scandée, semble commenter sa propre anecdote.
La plus courte conclusion d'album de l'époque : une échappée instrumentale presque tendre, guitares en suspension, qui s'éteint au lieu de finir. Après quarante minutes de violence, le disque s'excuse presque en partant.
En Grande-Bretagne, le triomphe est immédiat et total : Melody Maker et Sounds nomment tous deux Surfer Rosa album de l'année 1988, le NME le classe dixième, les sessions chez John Peel s'enchaînent, la tournée européenne avec Throwing Muses remplit les salles. Aux États-Unis : pas d'entrée dans les charts, pas de radio, une distribution confidentielle. Le disque n'y sera certifié or qu'en 2005, dix-sept ans plus tard, porté par Nirvana, Fight Club et deux générations de bouche-à-oreille. Cette chronologie inversée, l'œuvre d'abord, le public vingt ans après, est la donnée économique de toute l'histoire qui suit.
▶ Regarder Town & Country Club, Londres, 1er mai 1988 : quarante et une minutes du groupe en pleine année Surfer Rosa, devant le public anglais qui vient de le sacrer.
▶ Regarder Session VPRO, Pays-Bas, 1er octobre 1988 : la télévision néerlandaise capte le quatuor au plus près, l'un des plus beaux documents filmés de l'époque.
▶ Regarder « Gigantic » à la VPRO : Kim Deal au chant, extrait de la même session, pour voir la chanson en face.
▶ Regarder « Bone Machine » à la VPRO : l'ouverture de l'album en direct, batterie de Lovering comprise.
Pourquoi votre CD contient deux disques
Un mot, enfin, sur une bizarrerie que connaît quiconque a acheté Surfer Rosa en CD : le mini-LP de 1987 est presque toujours dans la boîte. L'histoire est simple et très 1988. À la sortie de l'album, le CD est en train de gagner la guerre des formats, et vingt minutes de Come On Pilgrim plus trente-trois de Surfer Rosa tiennent confortablement sur une seule galette : en août 1988, Rough Trade ajoute donc le mini-LP à son CD américain de l'album, et 4AD fait de même au Royaume-Uni le même mois. Le couplage devient la norme et le restera pendant des décennies, à un bref intermède près à la fin des années 90 et quelques rééditions séparées, chez Elektra en 1992 puis chez 4AD après 2004. Résultat : pour des millions d'auditeurs, les deux disques n'en ont jamais fait qu'un, cinquante-trois minutes qui commencent par « Caribou » et finissent par « Brick Is Red », et la distinction entre le mini-LP et l'album relève de l'érudition. Le trentième anniversaire a consacré ce mariage plutôt que de l'annuler : en septembre 2018, 4AD republie l'ensemble sous le titre-valise Come On Pilgrim... It's Surfer Rosa, augmenté d'un trésor, Live from the Fallout Shelter, quinze titres captés en 1986 par la radio universitaire WJUL de Lowell, Massachusetts : le plus ancien enregistrement public du groupe, à peine quelques mois après sa formation. La boucle est bouclée, et l'objet dit vrai : ces deux disques sont bien un seul geste, coupé en deux par le calendrier d'un label.
La pochette devenue motif de peintre : Dakota Proctor, Surfer Rosa, 2023, oil on canvas, 8 x 10 in. / 20.32 x 25.4 cm. Trente-cinq ans après, l'image de Larbalestier et Oliver a rejoint les natures mortes.
Ce que 1988 laisse en place
Pour mesurer l'événement, encore faut-il regarder ce que le monde écoutait pendant ce temps. 1988, vu des charts, est une année de rouleaux compresseurs : aux États-Unis, la bande originale de Dirty Dancing occupe le sommet du Billboard onze semaines, Faith de George Michael douze, et c'est Faith qui finit meilleure vente de l'année, en route vers le disque de diamant ; derrière se relaient Hysteria de Def Leppard, Appetite for Destruction de Guns N' Roses, le premier Tracy Chapman, New Jersey de Bon Jovi et Rattle and Hum d'U2. Au Royaume-Uni, la meilleure vente de l'année est le premier album de Kylie Minogue. Voilà la surface. En dessous, 1988 est en train de devenir l'un des millésimes souterrains les plus fous du siècle : It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back de Public Enemy, que le NME sacre album de l'année, Straight Outta Compton de N.W.A, Daydream Nation de Sonic Youth, Isn't Anything de My Bloody Valentine, Viva Hate de Morrissey, Green de R.E.M. Et Surfer Rosa, album de l'année pour Melody Maker et Sounds, dixième pour le NME, introuvable dans les deux cents places du Billboard. Le fossé entre ce que 1988 achète et ce que 1988 invente ne s'est jamais si bien vu : d'un côté Kylie et Faith, de l'autre une danseuse de flamenco, un dos velu et des hurlements bibliques. Trois ans plus tard, Nevermind réconciliera les deux colonnes du tableau, et son auteur dira très exactement laquelle il avait pillée.
À la fin de 1988, donc, le groupe a trois ans, un mini-LP, un album, et une grammaire que le documentaire de 2006 baptisera loudQUIETloud : couplets murmurés sur basse nue, refrains hurlés sans transition, retour au calme comme si de rien n'était. Dans un paysage partagé entre le hair metal uniformément fort et le college rock uniformément poli, cette réintroduction du contraste comme moteur émotionnel est la trouvaille que toute la décennie suivante viendra piller, Nirvana en tête et de son propre aveu. Restait à la porter à son point de perfection. Ce sera l'affaire d'un producteur anglais méticuleux, de quinze chansons en trente-neuf minutes, et d'un disque qui faillit s'appeler Whore avant de s'ouvrir sur un éloge de Buñuel : Doolittle, que la deuxième partie de cette série, à paraître très prochainement, décortiquera piste par piste.
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Sources et Références
La rencontre et la formation
Le dortoir d'Amherst, Porto Rico, la lettre « We gotta do it, now is the time, Joe », l'annonce Hüsker Dü / Peter, Paul and Mary, l'arrivée de Kim Deal et de David Lovering. Wikipedia, Black Francis ; Pixies (band) ; Kim Deal ; David Lovering ; Joey Santiago
Le nom trouvé au dictionnaire et le premier baptême « Pixies in Panoply ». Rock and Roll True Stories ; Encyclopedia.com
La Purple Tape : dix-sept titres enregistrés en mars 1987 ; huit sur Come On Pilgrim (octobre 1987), les neuf autres publiés en 2002 (Pixies, EP dit « The Purple Tape »). Wikipedia, Pixies (EP) ; Fort Apache. Gary Smith sur l'influence du groupe (1997). Wikipedia
Pourquoi ils jouent : les interviews
« It wasn't about trying to represent our generation, it was high art » : Black Francis, Uncut, entretien de 2004. uncut.co.uk
Le plaisir plutôt que la colère, l'écriture comme transe : Black Francis, The Talks. the-talks.com
« I just enjoy the process so much that I don't even need a song » et « Baby needs a new pair of shoes » : Black Francis, The Creative Independent, 25 juin 2026. thecreativeindependent.com
« Here Comes Your Man » dans l'épisode final de Stranger Things (saison 5, « The Rightside Up », 31 décembre 2025). Wikipedia ; Netflix Tudum
Le générique de From : « Que Sera, Sera » réenregistré par les Pixies pour la série (2022). Film Music Reporter
Come On Pilgrim : titre et pochette
Le titre emprunté à « Watch What You're Doing » de Larry Norman ; l'homme au dos velu, ami de Simon Larbalestier, série inspirée de La Tentation de saint Antoine ; début du tandem Larbalestier-Oliver. Far Out Magazine ; Wikipedia, Come On Pilgrim
Surfer Rosa et Steve Albini
Enregistrement (budget, forfait, salle de bain, dialogues), critique d'Albini dans Forced Exposure et excuses ultérieures ; albums de l'année 1988 de Melody Maker et Sounds. Wikipedia, Surfer Rosa ; Long Live Vinyl, making of
Certification or RIAA (2005) ; David Bowie et la reprise de « Cactus ». Wikipedia
« Bone Machine » expliqué par Frank Black : les hanches, la petite amie, l'infidélité, le pasteur. Songfacts
Le couplage CD Come On Pilgrim / Surfer Rosa (Rough Trade et 4AD, août 1988) et ses variantes. Wikipedia, Come On Pilgrim
Come On Pilgrim... It's Surfer Rosa (4AD, 28 septembre 2018) et le live Fallout Shelter (WJUL, Lowell, 1986). Slicing Up Eyeballs ; Rolling Stone
Les charts de 1988 : numéros un du Billboard 200 et meilleure vente de l'année (Faith) ; meilleure vente britannique (Kylie) ; classement NME 1988 (Public Enemy n°1). Wikipedia, Billboard 200 1988 ; 1988 in British music ; NME, 1988
Contexte
Kurt Cobain sur la dette de « Smells Like Teen Spirit », Rolling Stone, janvier 1994. rollingstone.com
loudQUIETloud: A Film About the Pixies, 2006 ; Complete B-Sides: 1988-97 (Remaster), 4AD, 26 juin 2026, ancrage de cette série. pixies.bandcamp.com