Cas du manifeste · Démocratie 3.0

Le vote qui n'a pas besoin de l'État

Une puce de passeport, une preuve cryptographique, zéro serveur ministériel : l'infrastructure du vote devient un bien commun. Promesse immense, piège réel.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, 23 juillet 2026
« Le vote fait société. » — Caroline Zorn, avocate du numérique, Thinkerview, juillet 2026

Prologue : deux scènes

Première scène. Russie, printemps 2024. Des milliers de personnes sortent leur téléphone, posent leur passeport russe contre le dos de l'appareil, et votent contre Vladimir Poutine dans un référendum d'opposition organisé par des exilés. Le FSB, qui sait à peu près tout de tout le monde, ne peut identifier aucun de ces votants, et cette impossibilité n'est pas une promesse : elle est mathématique, par construction. Le téléphone a lu la puce du passeport, prouvé cryptographiquement que son détenteur était un citoyen russe unique et réel, puis voté sans transmettre ni nom, ni numéro, ni visage. L'application, construite sur un outil libre développé par une équipe ukrainienne, a été téléchargée quinze mille fois le premier jour ; ses organisateurs revendiqueront des dizaines de milliers de votants.1

Deuxième scène. Strasbourg, quelques années plus tôt. La collectivité consulte les habitants sur une extension de tram. Le vote se fait en ligne, sur un outil de sondage dont Caroline Zorn, avocate du numérique qui fut vice-présidente de l'Eurométropole chargée précisément de ces sujets, décrira publiquement la rigueur : on pouvait voter plusieurs fois, et l'on ne relevait même pas les adresses IP.2 Personne n'a triché aux dépens de personne, sans doute. Mais chacun savait que le résultat ne prouvait rien, et c'est exactement ainsi qu'il fut traité.

Voilà l'étrange géographie de 2026 : la technologie de vote la plus intègre du monde sert les dissidents de Moscou et de Téhéran, pendant que la démocratie participative française vote sur des formulaires percés. Ce grand écart vient de se refermer d'un coup, en France, presque sans bruit. C'est cette histoire que raconte cet article : celle d'un outil qui permet de voter sans bureau, sans urne, sans fichier et sans serveur ministériel, de ce qu'il règle réellement, et, tout aussi important, de ce qu'il ne règle pas.

Acte I : La demande existe, l'offre est en panne

Commençons par le paysage, que les lecteurs de ce site connaissent par cœur. À l'été 2025, 2,1 millions de Français signent une pétition contre la loi Duplomb sur la plateforme officielle de l'Assemblée nationale, record absolu de l'outil ; la réponse institutionnelle tient en quatre mots : un débat sans vote.3 En juillet 2026, la pétition contre la loi d'urgence agricole bondit de 4 300 à plus de 129 000 signatures en cinq jours, sans autre effet juridique que son propre décompte. Le référendum d'initiative citoyenne, revendication centrale depuis 2018, n'a jamais franchi le stade parlementaire ; Alexis Roussel, juriste et ancien dirigeant du Parti pirate suisse, racontait récemment sur Thinkerview qu'une proposition de réforme en ce sens avait été, selon lui, amendée en commission pour exclure précisément les sujets qui fâchent, finances, fiscalité, droit européen.2 Et à l'échelon local, là où la démocratie pourrait respirer, les consultations physiques coûtent le prix d'une élection, si bien qu'on les remplace par des sondages en ligne dont personne, pas même leurs organisateurs, ne défend l'intégrité.

Résumons le diagnostic, car il conditionne tout : la demande de participation est massive et documentée ; l'offre institutionnelle est soit verrouillée, soit dégradée. Deux millions de signataires traités par un débat sans vote, ce n'est pas de l'apathie civique, c'est un guichet fermé. La question n'est donc pas de savoir si les citoyens veulent participer. C'est de savoir ce qui se passe le jour où un outil crédible leur permet de le faire sans demander la permission.

Acte II : Comment on vote sans État

L'outil s'appelle Freedom Tool. Il a été développé par Rarimo, une équipe fondée par des ingénieurs ukrainiens, il est publié en logiciel libre, audité selon ses développeurs par des spécialistes indépendants, et il repose sur un retournement d'une élégance rare : utiliser la preuve d'identité que l'État a déjà émise, sans plus jamais avoir besoin de l'État.4

Le raisonnement tient en trois étapes, et il mérite d'être compris par tout citoyen, car c'est lui qui rend la suite possible. Un : votre passeport biométrique contient une puce, signée cryptographiquement par l'État émetteur, infalsifiable en pratique ; votre téléphone sait la lire, c'est la même technologie sans contact que votre carte bancaire. Deux : une famille d'outils mathématiques appelés preuves à divulgation nulle de connaissance permet de prouver une affirmation sans révéler ce qui la fonde. L'image classique : prouver au buraliste que vous êtes majeur sans lui montrer ni votre date de naissance, ni votre nom, ni votre adresse, simplement « majeur : oui », et la preuve est mathématiquement incontestable. Appliqué au vote : le téléphone prouve que son détenteur possède un passeport français authentique et qu'il n'a pas déjà voté, sans révéler lequel. Trois : le vote est inscrit sur un registre public distribué, que n'importe qui peut auditer, additionner, vérifier. Chaque maillon est vérifiable, aucun ne connaît votre nom. Anonyme ET vérifiable : le couple que cent cinquante ans de science électorale croyaient réservé à l'isoloir en bois et à l'enveloppe opaque.

Ce n'est pas un prototype de conférence. Au printemps 2024, l'opposition russe en exil, autour de l'avocat Mark Feygin, lance sur cette base Russia2024, le référendum clandestin évoqué en ouverture ; des dissidents iraniens construisent Iranians Vote sur le même socle ; l'opposition géorgienne l'utilise pour ses votes internes.1 Le cahier des charges de ces déploiements est le plus exigeant du monde : un État policier qui cherche activement à identifier les votants. C'est dans ce feu-là que l'outil a été trempé, avant d'arriver, par un chemin que personne n'avait prévu, dans les téléphones français.

Ce que ça change, en une phrase

Jusqu'ici, organiser un vote fiable supposait une infrastructure : bureaux, urnes, listes d'émargement, fonctionnaires, juges de l'élection. Cette infrastructure appartenait nécessairement à l'État, et avec elle le monopole de la question posée. Si un téléphone et un passeport suffisent désormais à produire un vote dont l'intégrité est publiquement vérifiable, alors le monopole de l'infrastructure est mort, et avec lui le monopole de la question. Reste à savoir qui s'en saisit, et pour demander quoi.

Acte III : L'arrivée en France, et son ironie

Car l'outil est arrivé en France, et la manière dont il est arrivé est la partie la plus instructive de l'histoire. Le 11 juin 2026, l'association Les #Gueux de l'écrivain Alexandre Jardin lance « Référendum Citoyen », application construite sur cette technologie : lecture de la puce du passeport, vote anonyme unique, résultats vérifiables en direct. Succès immédiat, première place de l'App Store dans sa catégorie en quelques heures.5 Cinq « référendums » sont ouverts jusqu'au 10 octobre, et leurs intitulés méritent d'être lus à la lettre : supprimer « définitivement » les ZFE par une loi avant février 2027 ; supprimer les certificats d'économie d'énergie pour faire baisser les carburants ; supprimer les aides publiques à l'éolien et au solaire pour faire baisser l'électricité ; approuver le plan d'un think tank, l'Institut Santé, pour réformer le système de soins ; rendre les magistrats personnellement responsables de leurs fautes lourdes.6 Et Alexis Roussel, qui accompagne le projet et le défendait sur Thinkerview en juillet, annonce la suite : des maires demanderaient déjà l'outil pour des consultations locales dignes de ce nom.2

Arrêtons-nous, parce que c'est ici que l'honnêteté intellectuelle doit reprendre la main sur l'enthousiasme. La technologie est remarquable ; son premier usage français ne l'est pas. Cinq questions, cinq « faut-il supprimer » ou « approuvez-vous » : ce ne sont pas des questions, ce sont des slogans munis d'un bouton. Aucune ne propose d'alternative, de coût ou de contrepartie ; l'une demande même d'approuver en bloc le plan d'un think tank que l'immense majorité des votants n'aura pas lu. Et toutes sont posées à un échantillon auto-sélectionné de téléchargeurs d'une application militante. Le résultat, quel qu'il soit, ne mesurera pas l'opinion française : il mesurera l'opinion des gens venus la donner. Un vote à l'intégrité cryptographique parfaite sur une question orientée produit une chose précise : un sondage militant infalsifiable. C'est mieux qu'un sondage militant falsifiable ; ce n'est pas un référendum.

Le plus lucide sur ce point, dans l'émission même où le projet était présenté, fut le hacker Olivier Laurelli, alias Bluetouff : toute question est stupide tant que le processus qui l'a formulée ne l'a pas rendue intelligente, et ce processus délibératif d'amont représente, disait-il, 90 à 95 % du problème, la technique de vote n'en réglant que le reste.2 C'est la leçon de deux siècles de plébiscites : celui qui écrit la question a déjà à moitié gagné. La cryptographie vient de rendre le vote inviolable ; elle n'a rien dit, et ne dira jamais rien, de la loyauté de la question. Quiconque vous vend l'un pour l'autre vous vend un plébiscite de poche.

Acte IV : La commune, seul laboratoire sérieux

Où cet outil peut-il alors servir la démocratie plutôt que la démagogie ? La réponse la plus convaincante est venue, sur le même plateau, de Caroline Zorn, et elle sonne comme une évidence dès qu'on l'énonce : à la commune. Un tracé de tram, un réaménagement de place, un plan de circulation : voilà des sujets où, disait-elle en substance, il n'existe pas de question stupide, parce que la question arrive avec son dossier, les finances de la collectivité, les études d'impact, les contraintes du terrain, et que chacun peut mesurer les termes de l'arbitrage.2 C'est aussi l'échelon où l'offre actuelle est la plus indigente : des consultations physiques au coût d'une élection, ou des sondages en ligne où l'on vote cinquante fois. Un vote intègre, anonyme, vérifiable et quasi gratuit y changerait une chose très simple, qu'elle résumait d'une phrase : les élus n'auraient plus peur de demander leur avis aux gens. Et l'on votera sur des textes, pas sur des personnes, ce qui, comme le rappelle Roussel d'expérience suisse, permet à des électeurs de bords opposés de se retrouver sur un même oui sans avoir à s'aimer.2

Reste à regarder les limites en face, car elles existent et ce site n'est pas un prospectus. La fracture d'équipement, d'abord : l'outil exige un passeport biométrique, que des millions de Français n'ont pas, la prise en charge de la carte d'identité étant annoncée comme « en construction » ; un vote local qui exclurait les non-détenteurs de passeport reproduirait un cens, version consulaire.6 La coercition domestique, ensuite : voter sur son téléphone, c'est potentiellement voter sous le regard de quelqu'un ; l'argument est sérieux, même si Zorn rappelle, expérience d'officier d'état civil à l'appui, que la pression familiale n'a pas attendu le numérique et que la Suisse vote par correspondance depuis des décennies en jugeant le gain de participation supérieur au risque.2 La dépendance aux magasins d'applications, enfin, ironie que les intéressés reconnaissent eux-mêmes : ce vote émancipé de l'État reste distribué par Google et Apple, souverains privés dont ce site a déjà documenté les appétits. L'outil est libre et réplicable ; son canal de distribution ne l'est pas.

Et il faut ajouter la limite politique, la plus importante : un vote sans conséquence institutionnelle reste une pétition en mieux. Tant qu'aucun élu ne s'engage d'avance sur ce qu'il fera du résultat, le vote le plus intègre du monde rejoint les 2,1 millions de signatures Duplomb au rayon des chiffres qui accusent sans obliger. La boucle n'est fermée que si la collectivité dit, avant le scrutin : voici la question, voici le dossier contradictoire, voici le seuil de participation qui rendra le résultat engageant, et voici ce que nous ferons de chaque réponse. Ce cadre-là, aucune cryptographie ne le fournira. Il s'appelle le courage politique, et il se trouve qu'il ne coûte rien en licences.

Les quatre conditions d'un usage démocratique sérieux

1. La question co-écrite : formulée par un processus contradictoire (élus, opposition, tirage au sort, experts), pas par le sponsor du vote. 2. Le dossier avant l'urne : pas de scrutin sans documentation contradictoire accessible, comme la Suisse le pratique avant chaque votation. 3. L'égalité d'accès : passeport et carte d'identité, et un guichet physique pour ceux qui n'ont ni l'un ni l'autre en version biométrique, sous peine de cens numérique. 4. L'engagement préalable : les décideurs annoncent avant le vote ce qu'ils feront du résultat. Sans la quatrième condition, les trois premières fabriquent de la déception à intégrité garantie.

Une confidence d'auteur, avant de conclure, car ce site ne cache pas d'où il parle : j'ai écouté ces trois heures d'un trait, avec un intérêt énorme. Ceux qui ont lu le manifeste de ce site comprendront pourquoi : la délibération documentée avant le vote, la décision qui ne peut plus être débranchée du peuple par un artifice d'infrastructure, la commune comme échelle d'apprentissage démocratique, c'est très exactement ce que Démocratie 3.0 décrit depuis sa première page. Entendre un juriste, une avocate-élue et un hacker y arriver par trois chemins différents, celui du droit, celui du terrain municipal et celui du code, m'a fait l'effet d'une convergence de preuves. On se sent moins seul dans sa cathédrale.

L'émission d'où part cet article : « Le Jour d'Après : la Révolution des Octets », Thinkerview, juillet 2026, avec Bluetouff, Alexis Roussel et Caroline Zorn. Le lecteur démarre directement au passage sur le vote sans État (2 h 33) ; les trois heures complètes valent la veillée, à reprendre depuis le début ici.

Ce que cela dit à Démocratie 3.0

Ce site défend depuis son manifeste une idée simple : la démocratie ne mourra pas d'un coup d'État, elle meurt de guichets fermés, et elle ne se refondera pas par le haut. La séquence que nous venons de raconter en est la démonstration grandeur nature, avec sa promesse et son piège. La promesse : l'infrastructure du vote, dernier monopole matériel de l'État sur l'expression citoyenne, est en train de devenir un bien commun, libre, auditable, quasi gratuit, éprouvé contre pire que nos préfectures. Le piège : les premiers à s'en saisir ne sont pas les assemblées délibératives dont nous rêvons, mais les entrepreneurs de colère, parce qu'ils sont plus rapides et que leurs questions sont plus simples. Il n'y a là aucune fatalité, seulement une course. Chaque mois où les collectivités regardent l'outil de haut est un mois où il ne sert qu'à compter les mécontents.

Alors, à nous, lecteurs-citoyens : mourir spectateur ou vivre acteur, la formule de la maison n'a jamais été aussi littérale, puisque l'acte tient désormais dans une poche. Regardez l'outil fonctionner, comprenez la preuve à divulgation nulle, c'est un quart d'heure de votre vie et c'est la clé du prochain quart de siècle démocratique. Exigez de vos élus municipaux, les nôtres viennent d'être réélus pour six ans, qu'ils s'en saisissent pour de vraies consultations cadrées plutôt que d'en abandonner le monopole aux marchands de questions simples. Et si vous êtes élu, la balle est dans votre camp : la première commune de France qui organisera une consultation locale anonyme, vérifiable, documentée et engageante n'aura pas seulement réglé un problème de tram. Elle aura montré à un pays entier que le guichet peut rouvrir.

Chronologie
2018-2019Le RIC devient la revendication centrale des Gilets jaunes ; il ne franchira jamais le stade parlementaire.
Printemps 2024Russia2024 : l'opposition russe en exil vote contre Poutine, passeport en poche, identité protégée par preuve à divulgation nulle (Freedom Tool / Rarimo). Iranians Vote et l'opposition géorgienne suivent.
Été 20252,1 millions de signatures contre la loi Duplomb sur la plateforme de l'Assemblée : débat sans vote.
11 juin 2026Lancement français de « Référendum Citoyen » (Les #Gueux, Alexandre Jardin) sur la technologie Freedom Tool : tête de l'App Store en quelques heures.
Juillet 2026Sur Thinkerview, Alexis Roussel annonce des demandes de maires pour des consultations locales ; Caroline Zorn plaide pour la commune comme laboratoire.
Octobre 2026Clôture de la première vague de « référendums » de l'application (ZFE, carburants, électricité, santé).

Notes

1 Freedom Tool (Rarimo) : documentation technique, code source ouvert, audits ; déploiements Russia2024 (15 000 téléchargements le premier jour), Iranians Vote, United Space (Géorgie). docs.rarimo.com ; sur Russia2024 et Mark Feygin : The Block, mai 2024

2 « Le Jour d'Après : la Révolution des Octets », Thinkerview, juillet 2026, avec Olivier Laurelli (Bluetouff), Alexis Roussel et Caroline Zorn. Propos rapportés d'après la retranscription de l'émission : consultation de tram (C. Zorn), RIC amendé en commission et demandes de maires (A. Roussel, non vérifiés indépendamment à ce jour), « toute question est con » et la part du processus délibératif (O. Laurelli), vote par correspondance suisse et vote sur des textes (A. Roussel). Voir l'émission ; le passage sur le projet de vote (2 h 33)

3 Voir sur ce site : Duplomb, le retour : anatomie d'un contournement démocratique, et ses notes 2 et 8 (pétitions de 2025 et 2026).

4 Sur les preuves à divulgation nulle de connaissance (zero-knowledge proofs) appliquées à l'identité : documentation Rarimo ; présentation d'Alexis Roussel, « Referendum Citoyen / The Revolutionary App », Pirate Security Conference 2026. pirate-secon.net

5 Lancement et succès de l'application : Europe 1, juin 2026 ; entretien d'Alexandre Jardin à la Nouvelle Revue Politique. nouvellerevuepolitique.fr

6 Intitulés exacts des cinq référendums en cours, calendrier (11 juin - 10 octobre 2026), authentification par passeport biométrique : page officielle referendumcitoyen.fr/referendums (consultée le 23 juillet 2026). Prise en charge de la carte d'identité « en construction » : Archipel des sans-voix, juin 2026.

Pour aller plus loin sur ce site

Duplomb, le retour — ce que la République fait aujourd'hui de deux millions de signatures. Qui compte les voix ? — l'infrastructure électorale comme question démocratique. La République exfiltrée — quand c'est la peur qui capture la décision publique. Le manifeste Démocratie 3.0 — le cadre d'ensemble : faire que science, peuple et droit ne puissent plus être débranchés.