Série : Et si je votais ? · Épisode 9

Le vote qui ne veut
pas gagner

L'extrême gauche ou l'art d'être pur dans l'impasse

LO · NPA-Révolutionnaires

LO et le NPA-Révolutionnaires sont peut-être les partis les plus honnêtes de toute la série.
Ils ne promettent pas de gouverner. Et ils participent quand même.

Par Augustin Moritz Kuentz Strasbourg, mars 2026

Il y a une phrase dans la campagne municipale du NPA-Révolutionnaires de 2026 qui arrête net. Elle est sur leur site, dans leurs professions de foi, répétée comme un mantra : "Tout ce que le monde du travail a gagné l'a été par ses luttes, pas par les élections."

Et en dessous, une invitation à voter pour eux.

Ce paradoxe n'est pas une bourde de communication. C'est le coeur de leur projet. Et c'est pourquoi cet épisode est différent de tous les autres dans la série. Jusqu'ici, chaque parti que j'ai examiné voulait gagner. Certains voulaient gouverner. D'autres voulaient peser sur une coalition. D'autres encore voulaient simplement exister assez longtemps pour que les conditions changent. Mais tous jouaient le jeu électoral avec l'ambition d'en tirer quelque chose de concret dans les institutions.

LO et le NPA-R, eux, disent quelque chose de différent. Ils disent : le jeu électoral n'est pas le bon jeu. Et ils jouent quand même.

I. Portrait sans condescendance

La condescendance est le premier réflexe quand on parle de l'extrême gauche française. Les partisans du "vote utile", les commentateurs qui sourient en mentionnant Arlette Laguiller, les politologues qui rangent LO et le NPA dans la catégorie "expression protestataire sans avenir". Il faut commencer par liquider ce réflexe, parce qu'il empêche de voir ce qui est réellement là.

LO présente 266 listes dans 243 communes aux municipales 2026. Le NPA-Révolutionnaires une vingtaine. Ce n'est pas une opération symbolique marginale. C'est une présence militante réelle, construite par des centaines de personnes qui ont monté des cages d'escalier dans des quartiers populaires, sonné aux portes, expliqué leur programme à des gens qui n'avaient pas demandé à les entendre.

Les candidats ne sont pas des politiciens professionnels. C'est revendiqué et délibéré. La tête de liste NPA-R à Ivry-sur-Seine est conductrice de bus. Clément Soubise, qui conduit la liste à Strasbourg, est cheminot. À Toulouse, c'est un ouvrier de l'aéronautique et une enseignante. À Marseille, une vendeuse et un comptable. Ces gens partagent le quotidien des classes populaires qu'ils prétendent représenter. Ce n'est pas le cas de la plupart des candidats des partis institutionnels.

Leur programme est précis et radical : interdiction des licenciements, augmentation générale des salaires d'au moins 400 euros par mois, défense et extension des services publics, transports gratuits. Ce programme est plus cohérent intellectuellement que celui de LFI, parce qu'il ne prétend pas être applicable dans le cadre du capitalisme tel qu'il fonctionne. Il dit ouvertement qu'une transformation de la propriété des moyens de production serait nécessaire pour l'appliquer réellement. C'est sa force intellectuelle. Et son obstacle électoral immédiat.

II. L'élection comme tribune : un paradoxe assumé

Si les élections ne changent pas fondamentalement la société, pourquoi y participer ? La réponse de ces organisations est précise et mérite d'être entendue sérieusement.

L'élection n'est pas un outil de gouvernement. C'est une tribune. Un moment où des idées peuvent être soumises au vote, entendues par des gens qui ne lisent pas la presse militante, diffusées dans l'espace public. Un moment où des travailleurs peuvent apparaître comme sujets politiques plutôt qu'objets de politiques décidées par d'autres. La résolution du conseil politique national du NPA-R de janvier 2026 le formule explicitement : ils conçoivent toute leur activité dans les luttes et dans les campagnes électorales comme relevant du même projet, construire un pôle révolutionnaire visible.

Cette conception n'est pas une invention récente. Elle a des précédents historiques sérieux. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht utilisaient le Reichstag allemand comme tribune, pas comme levier de gouvernement. Ils y portaient des positions de classe dans un espace qui leur était autrement fermé. Lénine participait aux élections de la Douma pour les mêmes raisons. L'élection comme outil de présence et de formation politique plutôt que comme outil de pouvoir : cette tradition existe, elle a une cohérence, et elle n'est pas absurde.

Et puis il y a quelque chose de plus simple. Clément Soubise, cheminot, qui se présente à Strasbourg, ne fait pas de la politique comme carrière. Il milite dans son syndicat, dans son dépôt, et il accepte de mettre son nom sur un bulletin de vote pour que des idées qui n'ont pas d'autre porte d'entrée dans le débat public en aient une, le temps d'une campagne. Il y a une dignité dans ce geste que la politique professionnelle a perdue depuis longtemps.

III. La division comme symptôme

Mais voilà un fait que les données ont produit et qu'il faut nommer sans détour : LO refuse les listes communes avec le NPA-R.

Le NPA-R l'a proposé. LO a refusé, "arguant de nos divergences politiques", selon le communiqué du NPA-R, qui dit "regretter ce choix". Résultat : deux partis révolutionnaires qui partagent 90% de leur analyse de la société, de l'économie et du rôle des élections se présentent séparément dans les mêmes villes et se concurrencent pour 1 à 2% des voix.

Cette division n'est pas anecdotique. Elle est structurelle et elle dit quelque chose de plus révélateur que la simple incompatibilité de cultures organisationnelles. Elle dit que pour l'extrême gauche française, avoir raison seul vaut mieux que peser ensemble. La pureté idéologique est une valeur supérieure à l'efficacité politique. LO préfère présenter 266 listes séparément et obtenir 0,5% que présenter 133 listes communes et peut-être obtenir 2%. Ce choix est cohérent avec une vision du monde où ce qui compte n'est pas le score électoral mais la clarté de la ligne. Mais pour quelqu'un qui croit que les idées doivent rencontrer le réel pour avoir une chance de le transformer, c'est une forme d'autosatisfaction militante.

Pour l'électeur extérieur, cette division produit quelque chose de déconcertant : deux listes qui disent la même chose, qui ont les mêmes candidats de terrain, qui analysent les mêmes problèmes avec les mêmes outils, et qui refusent de se parler. C'est une cohérence inversée : plus les idées convergent, plus les organisations divergent. Et cette cohérence inversée est peut-être le symptôme le plus révélateur de la limite structurelle de ces organisations : elles sont mieux équipées pour maintenir leur identité que pour construire une force.

IV. Ce que voter LO ou NPA-R voudrait dire, et la contradiction qu'ils ne formulent pas

Si je m'imagine voter pour l'une de ces listes, je vote pour la présence dans l'espace public d'une idée qui dit que l'exploitation est le problème central, que le capitalisme n'est pas réformable à la marge, et que les travailleurs sont les seuls sujets capables de transformer cette situation. Je vote pour des gens qui ne font pas semblant. La campagne NPA-R le dit explicitement : "Contrairement à la gauche qui se situe dans le cadre des institutions, les candidats du NPA-R ne font pas de promesses électorales." C'est presque unique dans le paysage politique français.

Mais voilà la contradiction que ni LO ni le NPA-R ne formulent jamais directement. Si les luttes sociales sont le vrai levier du changement, alors ces organisations devraient y concentrer toutes leurs ressources militantes. Or elles dépensent une énergie considérable dans des campagnes électorales à 1 à 2% : des centaines de militants qui montent des cages d'escalier, des semaines de tractage, des professions de foi rédigées, des listes constituées dans vingt villes. Tout ça pour une tribune que personne ou presque n'écoute au niveau national.

Ce paradoxe dit quelque chose d'important : elles ont besoin de la visibilité électorale même si elles en contestent la valeur. L'élection leur offre une légitimité publique, une présence médiatique minimale, une occasion de formation militante, que la lutte syndicale seule ne produit pas. Elles ne croient pas entièrement à leur propre théorie. Ou plutôt : elles croient à la lutte sociale ET à la tribune électorale, ce qui est une position plus nuancée que leur discours officiel ne le laisse entendre, mais qu'elles n'assument pas frontalement parce que ça fragiliserait leur ligne.

V. La vraie question posée à la démocratie

Ces organisations posent une question que la série entière a esquivée : la démocratie électorale est-elle le bon outil pour transformer une société ?

Leur réponse implicite est non. Et cette réponse mérite d'être prise au sérieux. Les cinquante dernières années de démocratie électorale française ont produit une concentration croissante des richesses, une dégradation des services publics, une précarisation du travail, un réchauffement climatique non traité. Les gouvernements de gauche qui ont eu le pouvoir, Mitterrand, Jospin, Hollande, n'ont pas fondamentalement transformé ces dynamiques. Ce bilan n'est pas une preuve que LO a raison sur tout. C'est une question sérieuse sur les limites de ce que la démocratie électorale peut produire dans son architecture actuelle.

Les grandes mobilisations sociales françaises des cinquante dernières années n'ont pas non plus produit la transformation systémique que ces organisations appellent. 1995, 2006, 2010, 2023 : des mouvements réels, des retraits partiels, des victoires ponctuelles, pas de changement structurel. L'impasse n'est donc pas seulement électorale. Elle est aussi sociale. Et LO et le NPA-R n'ont pas de réponse à ça, sinon d'attendre que les conditions mûrissent.

C'est précisément ce problème que Démocratie 3.0 essaie d'adresser différemment : ce n'est pas la démocratie en soi qui est le problème, c'est l'architecture de cette démocratie. Des institutions conçues pour produire des décisions à l'horizon d'un mandat de cinq ans ne peuvent pas traiter des problèmes structurels qui demandent des décisions à l'horizon d'une génération. Mais cette réponse suppose de croire que les institutions sont transformables de l'intérieur. LO et le NPA-R ne le croient pas. Leur scepticisme, même s'il produit une impasse, n'est pas irrationnel.

Conclusion : le vote qui dit la vérité sur les autres

LO et le NPA-R sont les seuls partis de toute la série qui disent exactement ce qu'ils sont. Ils ne prétendent pas gouverner. Ils ne font pas de promesses qu'ils ne pourraient pas tenir. Ils maintiennent une présence, forment des militants, et affirment que le problème central est l'exploitation et non les variantes de gestion qu'on nous propose.

Voter pour eux, c'est voter pour la vérité du diagnostic. C'est aussi accepter la contradiction qu'ils ne formulent pas : celle d'organisations qui ont besoin d'exister dans le jeu électoral qu'elles contestent, et qui préfèrent diviser leurs forces plutôt que de risquer leur identité dans une alliance.

Et c'est se poser une question que cette série entière n'a jamais vraiment résolue : si aucun des partis existants ne peut produire les transformations dont la France a besoin, est-ce un problème de partis ou un problème de système ?

La réponse que je porte, celle de Démocratie 3.0, c'est que c'est un problème d'architecture. Que les institutions peuvent être conçues autrement. LO et le NPA-R pensent que non. Ce désaccord-là est le plus fondamental de toute la série. Il n'a pas de réponse simple.

Après avoir fait le tour des bulletins, il reste une dernière option. Celle qui, en 2026, est devenue le premier parti de France : le silence de l'urne.

Augustin Moritz Kuentz est l'auteur du manifeste Démocratie 3.0, traité sur la gouvernance démocratique du XXIe siècle. Il vit à Strasbourg.

Sources

Sources
Site NPA-Révolutionnaires, campagne municipales 2026 : liste des candidatures, profils (cheminots, infirmières, conducteurs de bus, enseignants). Parlons-politique.fr, "LO déploie 240 listes" : 266 listes dans 243 communes. NPA-R Strasbourg : Clément Soubise, cheminot.
NPA-R, campagne municipales 2026 : "Tout ce que le monde du travail a gagné l'a été par ses luttes, pas par les élections." Résolution CPN NPA-R, 10-11 janvier 2026 : "nous concevons toute notre activité dans les luttes et les campagnes électorales dans le cadre du pôle des révolutionnaires."
NPA-R, communiqué campagne : "LO a refusé les listes communes en arguant de nos divergences politiques. Nous regrettons ce choix."
NPA-R : interdiction des licenciements, augmentation générale des salaires d'au moins 400 euros, défense et extension des services publics. "Contrairement à la gauche qui se situe dans le cadre des institutions, les candidats du NPA-R ne font pas de promesses électorales."