C'était leur manif

6 octobre 2026 : la jeunesse dans la rue, l'État en « démocratie interne ». Le pourquoi, le qui, le comment, et Strasbourg en gros plan.

Augustin Moritz Kuentz. Strasbourg, . Suite de « Consulter ou confiner » (1er octobre). Environ 16 minutes de lecture, 24 notes.

La place de la République remplie de manifestants devant le Palais du Rhin, drapeaux rouges et pancartes, dont « Je dis quoi à ma fille » et « L'insoumission est la solution ».
Place de la République, Strasbourg, vers 15 h 30, devant le Palais du Rhin. Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.
D'où j'écris

Ce texte est la suite de « Consulter ou confiner », né le 1er octobre devant les grilles du lycée Kléber, où mon fils, Malo, était confiné. Je ne refais pas ce chemin : les griefs des lycéens strasbourgeois, les trois premières journées, la plateforme de consultation et le budget y sont racontés, sources à l'appui. Celui-ci change d'échelle, parce que le mouvement est devenu national, et de place : ce mardi après-midi, j'étais dans le cortège de Strasbourg, avec Claire, ma compagne. En retrait. Malo était en tête, avec ceux de son âge. C'était leur manif, surtout : les parents marchaient derrière. Je soutiens le mouvement ; je ne soutiens ni la casse ni la violence. Les prénoms de mes proches ont été changés.

La place Kléber à Strasbourg, le 6 octobre 2026 vers 14 h, au départ du cortège, avec la fontaine au premier plan et la statue de Kléber au fond.

Place Kléber, mardi 6 octobre 2026, vers 14 h : le départ du cortège. Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.

I. Pourquoi : ce que cinq jours ont changé

Les raisons de départ n'ont pas bougé, et le premier texte les détaille : des classes surchargées, des professeurs absents jamais remplacés, des bâtiments qui chauffent mal, Parcoursup vécu comme un tri. Les organisations qui appelaient à manifester ce mardi les ont mises en forme. L'Union syndicale lycéenne (USL) réclame le remplacement des professeurs absents, la rénovation des bâtiments vétustes, des classes moins chargées, davantage d'infirmières et de psychologues1 ; l'intersyndicale élargie aux étudiants ajoute la sélection, les assistants d'éducation et, côté université, les frais d'inscription des étudiants étrangers, les APL et le repas à un euro2. Le budget présenté le 1er octobre, avec ses 836 postes d'enseignants en moins dans les collèges et les lycées publics, n'a rien arrangé3.

Le second objet du mouvement : la répression

J'écrivais dans le premier texte que la répression avait donné au mouvement un second objet. Cinq jours plus tard, c'est ce second objet qui en a fait une affaire nationale.

Les chiffres sont ceux du gouvernement lui-même. Au 5 octobre, le ministère de la Justice recensait 5 060 gardes à vue depuis le début des incidents, dont 4 406 de mineurs, soit 87 %4. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a demandé aux procureurs la « plus grande fermeté » et veut engager la responsabilité civile des parents des mineurs interpellés4. Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, comptait ce mardi 215 élèves blessés depuis le début du mouvement5 ; 85 personnels l'ont été aussi6.

Et il y a Lens. Lundi 5 octobre, à quelques centaines de mètres du lycée professionnel Auguste-Behal, un lycéen de quinze ans a eu l'avant-bras arraché par une grenade de désencerclement7. Le procureur ne précise pas s'il l'a ramassée ou si elle a atterri sur lui ; un camarade affirme qu'il l'a « reçue dans sa main »7. L'IGPN est saisie. Le Syndicat de la magistrature a dénoncé « une réponse brutale » ; le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, des « accusations graves et sans fondement »8.

À Strasbourg, la justice est passée dès lundi : deux lycéens de Marie-Curie, 18 et 19 ans, interpellés pour des jets de projectiles sur un policier le vendredi précédent, ont été condamnés pour violences, à des peines comprenant notamment huit mois de prison avec sursis et cinq mois ferme sous bracelet électronique9.

Une pancarte du cortège strasbourgeois le disait en anglais et sans détour : « Hey Nuñez, leave our kids alone!!! ». Laissez nos enfants tranquilles.

Le cortège vu de dos sur le quai des Bateliers : drapeau de la CGT cheminots, pancarte « Macronie = déni de responsabilité », façades à colombages.

Quai des Bateliers : drapeau de la CGT cheminots, pancarte « Macronie = déni de responsabilité ». Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.

II. Qui : une génération, et tous ceux qui parlent pour elle

Les lycéens et leurs organisations

En tête des cortèges, il y a d'abord des adolescents. Leur porte-voix national le plus visible, Ryad Rani, dix-neuf ans, préside l'USL depuis le printemps. Ses adversaires le disent proche de La France insoumise ; il répond : « Je ne suis pas encarté dans un parti politique. Je suis syndicaliste. » Il reçoit des menaces de mort et des insultes racistes, selon Afrik.com, qui cite plusieurs médias1.

Avec eux, les organisations étudiantes (Union étudiante, Unef, Fage), les syndicats de l'éducation (FSU, CGT Éduc'action, SUD Éducation, FO, Unsa, CFDT), les confédérations CGT et Solidaires, et des partis de gauche, LFI, PS et PCF2.

Strasbourg : qui marchait derrière qui

À Strasbourg, la manifestation avait été déclarée par la CGT, avec le soutien de FO, de la FSU, de la FCPE, de l'Unaape et de SOS Racisme10 ; les services d'ordre de la CGT et de Solidaires l'encadraient, pour « protéger la manifestation des forces de l'ordre », disaient-ils9. Partie à 14 h 30 de la place Kléber, elle est passée par le pont du Corbeau et les quais, puis, par le pont d'Auvergne, a remonté l'avenue de la Liberté jusqu'à la place de la République, atteinte vers 15 h 2010,9. Entre 5 500 personnes selon les forces de l'ordre et 15 000 selon la CGT9.

Un détail, pour sourire un peu : le matin, pour annoncer ce parcours, la police nationale du Bas-Rhin avait diffusé une carte que les DNA décrivent comme « sans doute générée par intelligence artificielle », avec une cathédrale au milieu et des bras de rivière dans tous les sens, avant de la retirer et d'en publier une seconde9. Ce site, qui écrit avec une IA et le dit, ne jettera pas la première pierre. Il relit ses cartes.

Le cortège ressemblait à la liste de ses soutiens, en plus large. Devant, les lycéens. Derrière, des gilets « CGT Éduc'action Alsace », des drapeaux de la CGT cheminots, du NPA et d'autres groupes d'extrême gauche, des drapeaux palestiniens, des pancartes faites main : « L'insoumission est la solution », et celle-ci, qui avait tout l'air de venir d'un parent : « Je dis quoi à ma fille », suivi, en petites lettres rouges, d'un « putain » qui disait tout le reste.

Le cortège au pied de grandes maisons à colombages de la vieille ville, avec des drapeaux rouges et des drapeaux d'organisations étudiantes.

Dans la vieille ville : drapeaux d'organisations étudiantes et syndicales. Visages floutés. Photo : un lycéen du cortège.

Les journalistes des DNA ont croisé ces parents-là. Sandra, mère d'un élève de Couffignal, raconte que la première question de son fils, qui se plaint de son établissement, a été « où sont les toilettes »9. Les toilettes étaient déjà dans le cahier de doléances du premier texte. Ouali, 62 ans, père d'une élève de terminale, qui était devant Kléber la semaine dernière, résumait le matin devant l'Insa : « Je demande à l'État que le maintien de l'ordre protège nos enfants. »9 Et trois élèves de première du lycée Jean-Sturm, Victoria, Anastasia et Marie, le disaient dans l'autre sens : « Les adultes soutiennent leurs enfants ! »9

Il faut le dire honnêtement, parce que c'est précisément l'angle d'attaque du gouvernement : tout le monde, dans ce cortège, ne parlait pas des lycées. Au départ, on scandait « Siamo tutti antifascisti » et « La jeunesse emmerde le Front national », et, selon les DNA, les « ACAB » retentissaient9. Claude et Catherine, grands-parents venus pour leur petite-fille, Catherine ancienne proviseure, regrettaient des slogans qui n'avaient « pas tant de rapport avec les revendications »9. Le matin, trois eurodéputés insoumis, Manon Aubry, Emma Foureau et Anthony Smith, avaient rejoint les rassemblements de l'Insa et de Fustel-de-Coulanges9. Le drapeau palestinien, la pancarte insoumise, le « Macron dégage » ne sont pas des revendications lycéennes. Ils sont légitimes dans une manifestation, et une démocratie où les partis n'auraient pas le droit de défiler serait une drôle de démocratie. Mais ils offrent au Premier ministre exactement l'image dont il a besoin pour dire que le mouvement est « politique », et ils noient, pour qui regarde vite, des demandes qui tiennent sur une feuille : un professeur remplacé, un bâtiment chauffé, une cantine où l'on a le temps de manger. La question de ce site, depuis le début, est celle-ci : qui parle au nom de qui ? Elle vaut aussi pour la rue.

Le cortège vu de dos sous de grands arbres aux feuilles d'automne, une pancarte en carton « ACAB » levée au-dessus des têtes, des bâtiments modernes à l'arrière-plan.

Une pancarte « ACAB » au-dessus des têtes. Visages floutés. Photo : un lycéen du cortège.

La meilleure réponse est venue des lycéens eux-mêmes, à Colmar, ce mardi matin, devant le lycée Bartholdi : « Les partis politiques ou syndicats essayent de nous récupérer », disaient-ils, mais « on a nos propres revendications »9. À Molsheim, quatre professeurs du lycée Henri-Meck disaient la même chose depuis l'autre côté : leurs élèves se sont organisés seuls, et les croire manipulables est « infantilisant »9. Les deux phrases sont vraies en même temps. Le mouvement est autonome, et tout le monde essaie de parler à sa place, le gouvernement compris.

En face : un gouvernement qui choisit son adversaire

Le 1er octobre, Matignon désignait déjà LFI comme « à l'origine du mouvement ». Ce mardi, à l'Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a enfoncé le clou. « L'ultraviolence a frappé à la porte des lycées », a dit le Premier ministre5, avant de lancer aux députés insoumis : « la violence fait partie de votre projet politique »5. Mathilde Panot, présidente du groupe, parle de « mensonges »6. Le Premier ministre réfute toute « répression policière »11.

Le débat parlementaire s'est donc joué entre le gouvernement et un parti. Les lycéens, eux, n'étaient pas dans l'hémicycle.

Avenue de la Liberté, 15 h 27 : le cortège remonte vers le Palais du Rhin. Vidéo de l'auteur, 12 secondes.

III. Comment : la rue, le tribunal et le formulaire

La rue, en chiffres

Le ministère de l'Intérieur a compté 256 000 manifestants en France, dont 56 000 à Paris ; les organisateurs, l'USL, la Fage, l'Union étudiante et l'Unef, 450 000, dont 100 000 à Paris ; la CGT a validé ces chiffres, Sophie Binet y voyant « une nouvelle amplification de la mobilisation des jeunes »5. L'écart est classique ; l'ordre de grandeur, lui, ne se discute pas. Dans la matinée, les cours étaient suspendus totalement ou partiellement dans 891 lycées sur 3 700, selon le ministère ; l'USL revendiquait 1 800 établissements bloqués, perturbés ou fermés5,6.

À Strasbourg, le matin, des étudiants avaient bloqué l'INSA, une première selon eux (« même en mai 68, il n'y avait pas eu de mobilisation à l'Insa », dit Camille), la faculté de chimie, l'institut Le Bel, le Patio, ainsi que l'annexe du lycée Fustel-de-Coulanges et le lycée Marie-Curie12. Une enseignante de Marie-Curie résumait l'humeur des adultes : « Un gouvernement qui nous écoute relève plutôt du rêve. »12

Le tribunal : la seule institution qui a dit non

Par deux arrêtés pris les 1er et 2 octobre, le préfet du Bas-Rhin avait interdit jusqu'au 6 octobre les rassemblements « aux abords » de quinze lycées du département, dont Kléber13,9. La Ligue des droits de l'Homme, deux organisations étudiantes, le Syndicat des avocats de France et le Syndicat de la magistrature ont saisi le juge des référés. Lundi soir, le tribunal administratif de Strasbourg a suspendu les arrêtés : ils portaient, selon la juge, une « atteinte grave et manifestement illégale » à la liberté de manifestation et d'expression13. Le préfet n'avait produit, pour justifier le risque de troubles, qu'« un communiqué de presse général » et « trois articles de presse »13. Et personne ne savait où commençaient « les abords » : « on n'avait aucun métrage », résume l'avocate Chloé Ballias14.

Le premier texte rappelait que le même tribunal avait déjà suspendu, en mai, une interdiction de rassemblement prise par l'Université de Strasbourg. Cette semaine encore, l'institution qui a pris au sérieux le droit des lycéens à se rassembler n'est ni le rectorat, ni la préfecture, ni le ministère : c'est un juge.

Le formulaire : la « démocratie interne »

Et l'État ? Il a ouvert un formulaire, puis il a inventé une expression.

Le formulaire, c'est la plateforme annoncée le 30 septembre, que le premier texte jugeait dérisoire : la consultation « Lycéennes, lycéens : vous avez la parole », ouverte le 5 octobre sur la plateforme Agora jusqu'au 23 octobre, deux questions, des contributions anonymes, une « restitution nationale fin octobre »15. Environ 12 000 lycéens avaient répondu le 6 octobre, selon le gouvernement16.

L'expression, c'est celle que Sébastien Lecornu a prononcée ce mardi à l'Assemblée : mercredi, jeudi et vendredi, les cours sont suspendus dans tous les lycées, avec une « banalisation complète des emplois du temps », pour permettre à chaque proviseur « d'avoir un temps de démocratie interne au sein du lycée »17.

Il faut prendre la mesure au sérieux, parce qu'elle est plus qu'une plateforme. Trois jours sans cours pour que chaque lycée discute de lui-même, c'est, sur le papier, exactement ce que les lycéens demandaient quand ils disaient qu'on ne les écoutait pas. Le premier texte faisait quatre propositions, qui valent grille de lecture : un registre public de ce qui manque dans chaque lycée, une réponse écrite et datée aux demandes des élèves, la bonne adresse pour chaque demande (le rectorat pour un poste, la Région pour un bâtiment), un contrôle public de la proportionnalité. Telle qu'annoncée, la mesure n'en remplit aucune. Elle ne dit pas qui décide à la fin. Et elle arrive après 5 060 gardes à vue. La démocratie interne a été décrétée par le Premier ministre, depuis Paris, en trois jours, pour tous les lycées de France à la fois. C'est une démocratie très centralisée.

Place de la République : une foule de jeunes, téléphones levés, des photographes de presse au premier rang derrière une chaîne, des drapeaux et une camionnette ; au fond, des bâtiments sous un ciel bleu.

Place de la République : téléphones levés, et les photographes de presse au premier rang. Visages floutés. Photo : un lycéen du cortège.

Gros plan : la place de la République

Le cortège strasbourgeois s'est arrêté sur la place de la République, entre deux bâtiments qui racontent chacun une histoire de la nation.

D'un côté, le Palais du Rhin, l'ancien palais impérial construit entre 1883 et 1889 pour l'empereur allemand, aujourd'hui siège de la direction régionale des affaires culturelles et de la Commission centrale pour la navigation du Rhin18. Des jeunes masqués s'étaient installés sur son porche, avec une banderole lycéenne et un A cerclé.

Sur le porche du Palais du Rhin, des jeunes vêtus de noir, capuches et visages masqués, derrière une banderole lycéenne marquée d'un A cerclé ; à droite, un tag « Macron dégage » ; drapeaux rouges et pancartes au premier plan.

Le porche du Palais du Rhin : jeunes masqués, banderole lycéenne au A cerclé. Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.

De l'autre, au centre de la place, le monument aux morts. C'est une œuvre que tout Strasbourgeois devrait connaître : une pietà laïque de Léon-Ernest Drivier, inaugurée en 1936, où une mère, qui figure la ville, tient ses deux fils mourants, l'un allemand, l'autre français, qui se donnent la main ; l'inscription dit seulement « À nos morts », parce que des Alsaciens sont tombés des deux côtés19. Ce mardi, des jeunes étaient assis sur la sculpture elle-même, et le socle portait un tag à la peinture rouge, dont on devine les lettres « ACA », le début du slogan qu'on entendait dans le cortège, au-dessus d'une banderole en carton dont on lisait « la police » et « l'éducation ». Je ne l'ai pas vu se faire.

Le monument aux morts de Strasbourg vu de loin, sous les branches d'un arbre : des jeunes assis sur la sculpture, le socle tagué à la peinture rouge, une banderole en carton, des manifestants sur les marches.

Le monument aux morts de la place de la République, pietà laïque de Léon-Ernest Drivier (1936) : socle tagué, jeunes assis sur la sculpture. Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.

On peut ne voir dans ce tag qu'une dégradation, et c'en est une. On peut aussi regarder la scène entière : un monument qui représente une mère tenant deux fils mourants parce que des adultes les avaient envoyés se battre, et, à ses pieds, des adolescents qui manifestent contre la manière dont des adultes les traitent, dans un cortège où une pancarte demandait qu'on laisse « nos enfants » tranquilles. Je ne prétends pas que les auteurs du tag y aient pensé. Je dis que la place, elle, y pensait pour eux.

Là où nous marchions, aucune tension : côté sécurité, ça allait. Les DNA rapportent, vers 15 h 50, des renforts de police aux abords de la place et des tirs de gaz lacrymogène « afin de faire reculer la foule »9 ; je ne les ai pas vus. Nous sommes repartis vers 16 h 10, quand la place commençait à se vider.

Puis est partie une manifestation non déclarée, une « manif sauvage ». Voici ce qu'elle a été, selon les DNA9. Vers 16 h 15, des manifestants sont sur le boulevard de la Victoire ; la police bloque l'accès au quai des Pêcheurs, et la place de la République se vide. Vers 16 h 30, à l'Esplanade, les vitres du McDonald's voisin de l'université sont détruites et des murs tagués. Jusqu'à la fin de l'après-midi, des heurts opposent des manifestants qui jettent cailloux, bouteilles et artifices à des policiers qui répliquent au gaz ; des poubelles brûlent près de la station de tram Université ; ils sont encore 300 à 400. Le bilan provisoire de la journée à Strasbourg : 15 interpellations, trois le matin et une douzaine l'après-midi, et un policier gravement blessé au visage par un pavé jeté dans le pare-brise de son véhicule, à la Krutenau.

C'est le schéma que décrivait le premier texte : deux mouvements dans la même rue. Un cortège déclaré, encadré, de 5 500 à 15 000 personnes, sans incident jusqu'à son arrivée place de la République. Puis quelques centaines de personnes qui partent ailleurs, et dont on retiendra la journée. Quatre professeurs de Molsheim avaient posé la question le matin même, devant leur lycée : « L'engagement des jeunes, c'est pas plus important qu'une poubelle qui brûle ? »9

Un fumigène vert devant un grand marronnier, des drapeaux rouges et un drapeau palestinien au-dessus de la foule.

Dans le cortège : fumigène vert et drapeaux. Visages floutés. Photo : Augustin Moritz Kuentz.

L'encerclement, que les manifestants appellent une nasse, est une technique dont le Conseil d'État a jugé en 2021 qu'elle était « susceptible d'affecter significativement la liberté de manifester », en annulant, faute de précision, la disposition du schéma national du maintien de l'ordre qui l'encadrait20.

IV. La contre-thèse, qu'il faut entendre

Un : la violence est réelle, et elle frappe aussi les adultes. À Strasbourg, ce mardi, un policier a été gravement blessé au visage par un pavé9. Quatre-vingt-cinq personnels de l'éducation blessés, des proviseurs agressés, le hall d'un lycée de Nantes incendié volontairement6,21,22. À Sélestat, un adolescent de seize ans a été grièvement blessé au bras, par l'explosion d'un mortier selon Tchapp23,24. L'État a le devoir de protéger les élèves qui ne bloquent rien, et les professeurs qui ne choisissent pas d'être des cibles. La fermeté du garde des Sceaux répond à quelque chose.

Deux : le gouvernement a bougé. Il a retiré en moins de vingt-quatre heures la mesure qui faisait payer l'inscription en classe préparatoire et en BTS3, ouvert une consultation, promis de corriger Parcoursup « tout ce qu'on peut corriger »5, et suspendu trois jours de cours pour que les lycées délibèrent. En dix jours, ce n'est pas rien.

Trois : la rue n'est pas tout le pays. Même au chiffre des organisateurs, 450 000 manifestants, c'est une minorité de la jeunesse. Et le matin même, selon le ministère, les cours étaient assurés dans environ trois lycées sur quatre5.

Ces objections sont justes. Elles laissent pourtant une question entière : pourquoi a-t-il fallu 5 060 gardes à vue et un avant-bras arraché pour que l'État découvre l'expression « démocratie interne » ?

Épilogue : leur manif

À 16 h 10, nous sommes rentrés. Malo est resté avec ceux de son âge. Le 1er octobre, je l'avais envoyé réviser son bac pendant que les autres manifestaient devant son lycée, et il avait passé six heures enfermé. Ce mardi, il était devant, et je marchais derrière. Je ne sais pas si c'est un progrès. Je sais que c'était leur manif.

Le cortège vu de dos dans une rue bordée d'arbres ; au-dessus des têtes, une pancarte en carton où « Sois jeune et tais-toi » est corrigé : « tais-toi » barré, « bats-toi » écrit en rouge.

« Sois jeune et tais-toi », disait une affiche de Mai 68. Ici, « tais-toi » est barré et remplacé par « bats-toi ». Visages floutés. Photo : un lycéen du cortège.

Mercredi, jeudi et vendredi, les lycées de France vont pratiquer la « démocratie interne » que le Premier ministre leur a prescrite. Il faudra regarder de près ce qui en sortira, lycée par lycée, et qui y répondra ; ce site y reviendra. Parce que si ces trois jours finissent, eux aussi, en synthèse nationale, des adolescents qui ont appris cette semaine qu'on ne les écoutait que dans la rue en tireront la seule conclusion logique. Et il sera difficile de leur donner tort.

Notes

1 « Acte III de la mobilisation lycéenne : Ryad Rani, un syndicaliste franco-algérien sous pression », Afrik.com, 6 octobre 2026 : profil, menaces, revendications de l'USL, citation (source unique, à recouper). afrik.com

2 « Blocage des lycées : les syndicats étudiants appellent à un “acte 3” », L'Échiquier social, octobre 2026 : organisations signataires, revendications. lechiquiersocial.com

3 « Budget de l'éducation 2027 : 1 588 suppressions de postes », Café pédagogique, 2 octobre 2026 : 836 dans le second degré public ; retrait de la mesure sur les classes préparatoires et les BTS en moins de 24 heures. cafepedagogique.net

4 « Violences en marge du mouvement lycéen : le ministère de la Justice annonce plus de 5 000 gardes à vue », Dijon Actualités, 5 octobre 2026 (F. Bauduin) : 5 060 gardes à vue dont 4 406 mineurs, 1 802 poursuites, instructions de Gérald Darmanin. dijon-actualites.fr

5 Direct Europe 1, 6 octobre 2026 : 891 lycées sur 3 700 avec cours suspendus (ministère de l'Intérieur, 8 h) ; 86 000 manifestants le matin en région (12 h 46) ; Édouard Geffray, 215 élèves blessés, « Notre priorité absolue est de protéger nos élèves » (10 h 16) ; Sébastien Lecornu à l'Assemblée (15 h 16 à 15 h 28) ; organisateurs 450 000 dont 100 000 à Paris, Sophie Binet (16 h 28) ; ministère de l'Intérieur 256 000 dont 56 000 à Paris (16 h 44). europe1.fr

6 « Mouvement lycéen : le Premier ministre Sébastien Lecornu accuse la France insoumise de “semer le chaos” à l'Assemblée nationale », Atlasinfo, 6 octobre 2026 : 85 personnels agressés, réponse de Mathilde Panot, 1 800 lycées revendiqués par l'USL. Les 85 personnels blessés sont aussi au titre de VousNousIls, 6 octobre 2026. atlasinfo.fr ; vousnousils.fr

7 « Lens : un lycéen de 15 ans a eu la main arrachée en ramassant une grenade, l'IGPN saisie », 6Medias, repris par Orange Actualités, 5 octobre 2026, 14 h 05 (T. Perez) : lycée Auguste-Behal, grenade de désencerclement, propos du procureur et d'un témoin. actu.orange.fr

8 « Mouvement lycéen : Laurent Nuñez dénonce les “accusations graves et sans fondement” du Syndicat de la magistrature », Actu17, 4 et 5 octobre 2026. actu17.fr

9 « Colère lycéenne : entre 5 500 et 15 000 manifestants à Strasbourg, le cortège terminé à Mulhouse », Dernières Nouvelles d'Alsace, direct du 6 octobre 2026, de 7 h à 18 h 21, consulté par l'auteur. dna.fr

10 « Manifestation en soutien au mouvement lycéen mardi 6 octobre », Rue89 Strasbourg, 5 octobre 2026 : appel de la CGT, soutiens, départ 14 h place Kléber, place de la République par les quais sud ; carte du parcours (source : CGT). Passage du cortège quai des Bateliers : photo de l'auteur (enseigne Sushido, 10 quai des Bateliers). rue89strasbourg.com

11 « Mouvement des lycéens : Lecornu condamne la violence, réfute toute “répression policière” et suspend les cours », France 24 (AFP), 6 octobre 2026 (titre). france24.com

12 « Strasbourg. À l'aube du troisième acte des lycéens, entre “blocage historique” et “espoir irréaliste” », Rue89 Strasbourg, 6 octobre 2026 (G. Krempp). rue89strasbourg.com

13 « La justice suspend l'interdiction de se rassembler aux abords des lycées du Bas-Rhin », Rue89 Strasbourg, 5 octobre 2026 (P. France). rue89strasbourg.com

14 « Manif à Strasbourg : l'interdiction des rassemblements près des lycées suspendue par la justice », Pokaa, 6 octobre 2026, 10 h 41 (M. Savail) : propos de Me Chloé Ballias. pokaa.fr

15 Ministère de l'Éducation nationale, « Lycéennes, lycéens : vous avez la parole » : ouverture le 5 octobre, clôture le 23 octobre, deux questions, contributions anonymes, plateforme Agora, restitution nationale fin octobre. education.gouv.fr

16 « En Mayenne. Mobilisation lycéenne : tous les cours sont suspendus cette semaine », Le Courrier de la Mayenne, 6 octobre 2026 : 12 000 contributions au 6 octobre. lecourrierdelamayenne.fr

17 « Les cours suspendus dans les lycées jusqu'à la fin de la semaine », Alouette, 6 octobre 2026, 15 h 37 : mercredi 7, jeudi 8 et vendredi 9 octobre, citation de Sébastien Lecornu. alouette.fr

18 DRAC Grand Est, « Le Palais du Rhin à Strasbourg, siège de la DRAC » : construction 1883-1889, Hermann Eggert, palais impérial, occupants actuels. culture.gouv.fr

19 « Monument aux morts de Strasbourg », Wikipédia : Léon-Ernest Drivier, inauguration en 1936, pietà laïque, inscription « À nos morts ». fr.wikipedia.org

20 Conseil d'État, 10 juin 2021, n° 444849, schéma national du maintien de l'ordre : annulation du point relatif à la technique d'encerclement, « susceptible d'affecter significativement la liberté de manifester ». Commentaire : Village de la Justice (F. Chhum, S. Bouschbacher). village-justice.com

21 « Blocus des lycées : Édouard Geffray multiplie les concertations, mais les syndicats restent sur leur faim », Europe 1, 2 octobre 2026, 21 h 43 (via Headtopics) : rencontres du 2 octobre, réaction de l'USL, agressions de chefs d'établissement. reprise Headtopics

22 « Rejoint par les étudiants, le mouvement lycéen se tend : le Premier ministre convoque une cellule de crise », AFP, 1er octobre 2026 : incendie volontaire du hall du lycée Nelson-Mandela à Nantes (versions Orange, La Libre, Boursorama). Orange ; La Libre ; Boursorama

23 « Ce qu'ils vont retenir, c'est les dégradations : à Strasbourg, les lycéen(ne)s se désolidarisent des casseurs », Pokaa, 2 octobre 2026, mis à jour le 4 octobre (M. Savail, J. Scheuer) : blessé de Sélestat, 32 interpellations dans le département. pokaa.fr

24 « Mardi 6 octobre, jour de manifs en Alsace », Tchapp, 5 octobre 2026, 8 h 10 (T. Flores) : jeune grièvement blessé par l'explosion d'un mortier à Sélestat. tchapp.alsace