Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
Les révolutions du XVIIIe siècle proclament l'universalité des droits tout en organisant méthodiquement leur restriction. Cette contradiction entre principes universalistes et pratiques exclusives révèle la nature profondément bourgeoise de ces mouvements qui confisquent la souveraineté populaire au profit des possédants. L'égalité reste formelle, le pouvoir réel demeure oligarchique.
La Révolution française proclame l'universalité des droits tout en instituant immédiatement leur restriction. La Constitution de 1791 distingue cyniquement « citoyens actifs » (payant un cens équivalent à trois journées de travail) et « citoyens passifs » (les autres). Sur 26 millions de Français, seuls 4,3 millions accèdent au droit de vote. Les femmes, les domestiques, les pauvres sont exclus de la souveraineté qu'on proclame universelle.
L'Abbé Sieyès, théoricien de cette exclusion, justifie : « Tous les habitants d'un pays doivent y jouir des droits de citoyen passif... mais tous n'ont pas droit à prendre une part active dans la formation des pouvoirs publics. » La propriété devient le critère de la citoyenneté réelle. La démocratie naissante se révèle immédiatement comme démocratie bourgeoise, confisquant le pouvoir au profit des possédants.
L'épisode de la Terreur (1793-1794) traumatise durablement les élites bourgeoises. La participation populaire directe, sections parisiennes, sociétés populaires, sans-culottes armés, menace l'ordre propriétaire. Thermidor (juillet 1794) marque le reflux brutal : fermeture des clubs, désarmement populaire, retour au suffrage censitaire renforcé.
Cette « peur des masses » structure durablement la pensée politique bourgeoise. Tocqueville théorisera la « tyrannie de la majorité ». Guizot prônera le gouvernement des « capacités ». Thiers déclarera que « le suffrage universel c'est la honte et la ruine de la France ». La démocratie acceptable sera celle qui protège la propriété contre le nombre, quitte à vider le principe démocratique de sa substance égalitaire.
Le XIXe siècle consacre le divorce entre libéralisme et démocratie. Les libéraux, de Benjamin Constant à John Stuart Mill, défendent les libertés individuelles tout en redoutant le pouvoir populaire. La propriété privée devient le droit fondamental à protéger contre les majorités potentiellement spoliatrices.
Cette hiérarchie, liberté économique avant égalité politique, structure encore nos démocraties. Les constitutions protègent mieux la propriété que les droits sociaux. Les cours constitutionnelles censurent plus facilement une atteinte au droit de propriété qu'une restriction du droit de vote. L'héritage des révolutions bourgeoises : une démocratie limitée par et pour les possédants.