Chronique d'un démantèlement documenté
Le 15 décembre 2025, sans concertation préalable avec le personnel ni les acteurs du secteur, le conseil d'administration de l'Agence culturelle Grand Est a confirmé une coupe de 63 % de son budget de fonctionnement.1 Le budget passe de 1,9 million d'euros à 750 000 euros, soit une amputation de 1,2 million. L'Agence, créée il y a près de cinquante ans à la suite de la première Charte culturelle régionale de France signée en 19762, se voit réduite à un simple gestionnaire de location de matériels scéniques.3 Le pôle spectacle vivant est supprimé. Sur 23 salariés, une douzaine seront licenciés.
350 000 € d'aides annuelles aux compagnies — interrompues.
125 000 € de coproductions — supprimées.
25 résidences de travail — terminées.
450 dates de tournées dans près de 50 salles — arrêtées.
Ce ne sont pas des chiffres abstraits. Ce sont des conséquences que l'on peut nommer : l'interruption définitive de 350 000 euros d'aides annuelles aux compagnies, la suppression de 125 000 euros de coproductions, la fin de 25 résidences de travail, l'arrêt du soutien à 450 dates de tournées de coopération dans près de 50 salles à travers tout le territoire.1 Le plateau de Sélestat, outil décisif pour l'émergence des jeunes compagnies, ferme ses portes en juillet 2026. Sa démolition serait programmée d'ici deux ans.4 Pour le Festival Off d'Avignon 2026, l'Agence ne pourra plus accompagner financièrement les compagnies régionales. Ces mêmes compagnies qui, grâce à ce dispositif, avaient réussi à émerger sur le plan national.5
Cette décision s'inscrit dans un contexte plus large. Le 4 novembre 2025, la présidente de la commission Culture et Mémoire du Conseil Régional annonçait un effort budgétaire de 10 millions d'euros sur le budget de la culture pour 2026.6 Le 10 décembre, lors d'une rencontre avec l'intersyndicale des employeurs du spectacle vivant, le président de la Région Grand Est, Franck Leroy, a avancé un autre chiffre : la baisse serait de 4 %, non de 10 %.5 En parallèle, la Région a notifié aux structures culturelles conventionnées du spectacle vivant qu'une baisse de 10 % de leur subvention serait appliquée en 2026.3 Les syndicats sont sortis de cette réunion sans savoir sur quel pied danser.
Ces coupes ne résultent d'aucun constat d'échec documenté. L'Agence n'a fait l'objet d'aucune évaluation remettant en cause son projet, sa méthode ou ses compétences. Aucun défaut d'efficience n'a été invoqué. Aucun manque de légitimité n'a été soulevé par ses publics ou ses financeurs. C'est, comme l'a écrit Francis Gelin dans l'Observatoire des politiques culturelles, une décision « brutale et non documentée, assumée dans ses conséquences sociales et artistiques, sans concertation préalable ».3
Le 19 février 2026, une centaine d'artistes et de techniciens se sont rassemblés à Sélestat, devant les locaux de l'Agence, sous la bannière « La culture se meurt à l'Est ».7 Le même jour, réunis en assemblée générale extraordinaire, les membres de l'Agence culturelle Grand Est ont voté contre la modification des statuts visant à supprimer le pôle spectacle vivant et ses missions. Un vote majoritaire s'y est opposé.8
Ce qui s'est passé ensuite est plus grave encore. Martine Lizola, présidente de la commission culture/mémoire de la Région, également présidente du conseil d'administration de l'Agence, a fait fi de ce vote démocratique et confirmé le maintien du démantèlement. Le site internet de l'Agence annonce d'ores et déjà l'arrêt des dispositifs spectacle vivant. On aura donc vu, en une seule journée, la démocratie associative s'exprimer clairement, pour être ignorée par celle-là même qui cumule la tutelle politique et la gouvernance de la structure.
La pétition lancée le 17 février a recueilli plus de 3 175 signatures en quelques jours.1
Six jours plus tard, le collectif a publié un deuxième communiqué, plus dur, plus structuré.9 Les mots ne sont plus ceux de la concertation. Les professionnels parlent désormais de « plan social déguisé », d'« agonie planifiée », de « destruction orchestrée ». Ils dénoncent la censure de certaines œuvres jugées trop politiques. Signe, écrivent-ils, d'une « dérive autoritaire inquiétante ». Ils refusent « la précarisation, les licenciements économiques ». Ils refusent « le démantèlement du service public de la culture, la perte d'outils, de moyens et de lieux permettant un maillage territorial humain et vivant ».
Les signataires ne demandent plus le dialogue. Ils exigent. L'accompagnement et des moyens matériels et financiers pour une création autonome, libre et plurielle, qui ne soit ni une vitrine politique, ni une variable d'ajustement. La réouverture immédiate d'un espace de négociation réel, public et contradictoire. L'arrêt du démantèlement des structures qui ont fait preuve de leur efficience. Le droit de siéger au sein des instances décisionnaires pour une transparence totale sur les arbitrages — départements, régions, État : montants, critères, impacts, calendrier.
Il y a une ironie cruelle dans cette affaire. En septembre 2024, lors du Congrès des Régions de France à Strasbourg, Franck Leroy déclarait que « les collectivités territoriales et les régions notamment, ne sont pas responsables du déficit de l'État » et ne devaient pas être traitées comme des « variables d'ajustement ».10 Quelques mois plus tard, c'est précisément ce que la Région fait aux artistes et aux techniciens du Grand Est : les traiter comme la variable d'ajustement d'un budget qu'elle ne parvient pas à équilibrer autrement.
Qu'on s'entende : personne ne conteste la nécessité de rigueur budgétaire. Personne ne prétend que la culture devrait être exemptée de tout effort collectif. La Région répondra, comme l'a fait Martine Lizola dans les DNA du 27 février11, que le budget culture du Grand Est est passé de 62 millions d'euros en 2022 à 83,4 millions en 2026, et qu'il ne s'agit donc que d'une baisse de 4,5 % par rapport à 2025. C'est un argument recevable à l'échelle macro. Mais il ne répond pas à la question posée. L'Agence culturelle n'a pas été réduite de 4,5 %. Elle a été amputée de 63 %. Son pôle spectacle vivant n'a pas été ajusté. Il a été supprimé. Ce n'est pas un effort proportionnel. C'est un choix politique ciblé, qui détruit une mission précise sans qu'aucune évaluation négative ne le justifie.
Quand on coupe 63 % du budget de fonctionnement d'une structure, on ne la réduit pas. On la tue. Quand on supprime le seul pôle qui fait le lien entre la création, la production, la diffusion et la formation sur un territoire grand comme neuf départements, on ne fait pas une économie. On crée un désert.
Le spectacle vivant, dans le Grand Est comme ailleurs, fonctionne comme un écosystème. Les résidences permettent la création. Les aides à la coproduction permettent la production. Les tournées de coopération permettent la diffusion. Le plateau de Sélestat permet l'émergence. L'accompagnement à Avignon permet la visibilité nationale. Retirez un maillon, et c'est la chaîne entière qui se défait. Ce n'est pas de la rhétorique. C'est ce que les professionnels du secteur constatent, chiffres en main, compagnie après compagnie.
Les conséquences en cascade sont prévisibles et documentées par les organisations professionnelles : moins de budgets de production, moins de créations artistiques, moins d'achats de spectacles par les salles, moins de diffusions, moins de cachets, moins d'heures pour les intermittents.12 Et les coupes s'additionnent : une nouvelle baisse nationale des budgets de la création vient d'être annoncée, sans aucune clarté sur sa répartition, sans aucune visibilité, sans aucun débat. Le maintien de l'emploi culturel se posera inévitablement dans le Grand Est. Après les intermittents, ce seront les permanents des salles de spectacles.3
Je suis le président d'une compagnie de théâtre strasbourgeoise. Mon frère, Mathias Moritz, est metteur en scène et éclairagiste. Ma belle-sœur, Débora Cherrière, est comédienne et metteuse en scène. Tous deux font partie des premiers signataires de ce communiqué. Quand je lis cette liste de plus de 400 noms, je ne lis pas une pétition. Je lis un écosystème. Je lis des gens que je connais, avec qui j'ai travaillé, que j'ai vus sur scène, qui font un métier difficile et extraordinaire avec une passion qu'aucun budget ne peut chiffrer.
J'y lis aussi des noms qui pèsent. Caroline Guiela Nguyen, autrice et metteuse en scène au Théâtre national de Strasbourg. Joris Mathieu, coprésident du SYNDEAC. Gisèle Vienne, chorégraphe au DACM. Benoît André, directeur de la Scène Nationale de Mulhouse. Stéphane Roth, directeur du Festival Musica. Charlotte Lagrange, directrice du CDN de Normandie. Francis Gelin lui-même, ancien directeur général de l'Agence. Ce ne sont pas des militants isolés. C'est le cœur institutionnel du spectacle vivant qui dit non.
Le silence des programmes électoraux sur la culture, à l'approche des municipales, est un symptôme. Le silence de la Région face aux questions qui lui sont posées en est un autre. Le mépris opposé au vote de l'assemblée générale du 19 février en est un troisième.
Les professionnels de la culture du Grand Est appellent l'ensemble de la profession à les rejoindre le 3 mars dès 10h à l'Agence Culturelle Grand Est, à Sélestat. Ils appellent les spectateurs, les bénévoles, les citoyens à les soutenir, à demander des comptes à leurs élus, à voter en pleine conscience. Comme l'écrit leur communiqué : « Plus rien ne se fera sans réponse. Pas de patience, pas de résignation. Nous nous fédérons, nous nous organisons, nous agissons. »9
Ce qui se joue ici ne concerne pas seulement la culture. C'est une question de dignité du travail, de responsabilité politique, et de ce qu'on accepte de laisser mourir en silence. Il est encore temps de rouvrir un espace de dialogue, de revenir sur des décisions prises dans la précipitation, de reconnaître que la culture n'est pas un luxe mais un tissu. Celui-là même qui empêche une société de se défaire.
Si ce tissu se déchire dans le Grand Est, il ne se recoudra pas tout seul.
Nous, artistes, technicien·ne·s, travailleur·euse·s indépendant·e·s, salarié·e·s de la création artistique et de la culture du Grand Est, réuni·e·s le jeudi 19 février à l'Agence Culturelle de Sélestat, prenons la parole publiquement et nous organisons pour lutter contre le démantèlement du service public de la culture.
Le même jour, se tenait une Assemblée Générale Extraordinaire de l'Agence culturelle. La raison ? En modifier l'objet des statuts afin de supprimer le Pôle spectacle vivant et ses missions : un vote majoritaire s'y est opposé ! Mais Martine Lizola, présidente de la commission culture/mémoire de la Région, également présidente du CA de l'Agence, fait fi de ce vote démocratique et confirme le maintien du démantèlement de l'Agence.
Vos décisions ont des effets immédiats et concrets : elles asphyxient la vitalité des territoires, empêchent l'éclosion de nouveaux imaginaires et broient des vies, nos vies.
Nous refusons ce plan social déguisé. Nous refusons notre précarisation, les licenciements économiques, notre agonie planifiée.
Nous refusons le démantèlement du service public de la culture, la perte d'outils, de moyens et de lieux permettant un maillage territorial humain et vivant indispensable. Nous refusons les censures de certaines œuvres jugées trop politiques, signes d'une dérive autoritaire inquiétante.
Leur site internet annonce déjà l'arrêt des dispositifs spectacle vivant ! Voilà la « démocratie » qu'on nous impose sous couvert d'un fallacieux principe de réalité.
Notre réalité c'est un nombre toujours plus grand d'élu·e·s qui organisent la privatisation et l'ouverture à la concurrence de secteurs entiers de l'action publique en agitant constamment la nécessité de prendre en compte une situation économique difficile, comme si elle s'était auto-engendrée, que leurs manœuvres n'en étaient pas la source, et qu'aucune alternative n'était possible.
Nous leur disons : Ce que vous appelez « faire des économies », nous l'appelons « orchestrer une destruction ».
La culture est un espace de complexité, de pensée critique et d'émancipation.
Nous exigeons de l'accompagnement, des moyens matériels et financiers pour une création autonome, libre et plurielle qui ne soit ni une vitrine politique, ni une variable d'ajustement.
Nous exigeons la réouverture immédiate d'un espace de négociation réel, public et contradictoire.
Nous exigeons l'arrêt du démantèlement des structures en place qui ont fait preuve de leur efficience sur nos territoires.
Nous exigeons de siéger au sein des instances décisionnaires pour une transparence totale sur les arbitrages au sein des collectivités – Départements, Régions, État : montants, critères, impacts, calendrier.
Les coupes s'additionnent, et l'État, bien sûr, n'est pas en reste : une nouvelle baisse nationale des budgets de la création est annoncée. Aucune clarté sur sa répartition, aucune visibilité, aucun débat.
Et partout, on observe la même mécanique délétère : pression permanente, fragilisation des équipes, mise en concurrence éreintante, projets annulés, et lieux en tension. Quant aux campagnes municipales actuelles, l'absence de propositions et de visions concernant la culture est éloquente.
Ce qui se joue ici est un mouvement global. Il est urgent de lui opposer un refus catégorique, clair et organisé, à l'intersection des nombreuses luttes sociales en cours.
L'époque appelle chacun·e à prendre ses responsabilités.
Nous appelons tou·te·s les acteur·ices de la culture à prendre position, à relayer cet appel sur leur site internet, à l'afficher dans les halls des théâtres, à organiser des débats, à prendre la parole dans les instances syndicales et en dehors.
Nous appelons les spectateur·ices, les bénévoles, à nous soutenir, à rejoindre nos discussions, à demander des comptes à leurs élu·es, à voter en pleine conscience.
Plus rien ne se fera sans réponse : pas de patience, pas de résignation, nous nous fédérons, nous nous organisons, nous agissons.
Nous appelons l'ensemble de la profession à nous rejoindre :
Le 3 mars dès 10h
À l'Agence culturelle Grand Est · Sélestat