Cigarette Électronique Le Consensus Ignoré

Quand 87 experts disent oui, l'État dit non

Augustin Moritz Kuentz 25 novembre 2025
« Il est plus facile de désintégrer un atome qu'un préjugé. »
— Albert Einstein

Octobre 2023. Quatre-vingt-sept experts francophones en tabacologie participent à un processus scientifique rigoureux pour répondre à une question simple : la cigarette électronique aide-t-elle à arrêter de fumer ?

Octobre 2025. Le gouvernement français publie l'article 23 du projet de loi de finances 2026, programmant méthodiquement la destruction du secteur indépendant du vapotage.

Entre ces deux dates, rien n'a changé dans les données scientifiques. Tout a changé dans la volonté politique.

CE QUE DIT LA SCIENCE

L'étude vient d'être publiée le 23 octobre 2025 dans Archives of Public Health, revue scientifique internationale à comité de lecture. Ses auteurs ne sont pas des militants pro-vape. Ce sont les membres de la Société Francophone de Tabacologie (SFT), la société savante de référence en France, Belgique, Suisse et Canada pour tout ce qui touche au tabagisme. Ses membres ? Médecins, pneumologues, addictologues, pharmaciens, infirmiers, sages-femmes. Son rôle ? Former les professionnels de santé au sevrage tabagique, conseiller la Haute Autorité de Santé, publier les recommandations officielles. En clair : les gens qui savent de quoi ils parlent.

La méthodologie est irréprochable. Un processus Delphi "fast-track" en trois étapes, développé et validé par des chercheurs suisses. Pour qu'un énoncé soit considéré comme consensuel, il faut une médiane supérieure ou égale à 7 sur une échelle de 9 ET un écart interquartile inférieur à 3 points. Autrement dit : les experts doivent non seulement être d'accord, mais être d'accord de manière homogène.

Résultat : consensus atteint sur 26 des 33 énoncés soumis. Soit 79%.

LES CONSENSUS ÉTABLIS
  • Sur l'efficacité de la cigarette électronique pour le sevrage tabagique (abstinence de six mois ou plus) : consensus. Médiane 7.
  • Sur la réduction très probable des risques par rapport au tabac combustible : consensus. Médiane 8.
  • Sur l'utilisation en association avec les substituts nicotiniques classiques : consensus. Médiane 9.
  • Sur le rapport bénéfice-risque favorable : consensus. Médiane 7.
  • Sur la recommandation aux patients souffrant de troubles psychiatriques, de BPCO, de maladies coronariennes : consensus.
  • Sur la nécessité de former les spécialistes à fournir des conseils médicaux et techniques sur l'usage de la cigarette électronique : consensus. Médiane 9. Quasi-unanimité.

Plus qu'un consensus : un raz-de-marée. Des médianes à 8 et 9 sur une échelle de 9. Et pas de la part de militants, mais des professionnels qui forment les médecins français au sevrage tabagique.

Ce n'est pas une opinion. C'est un consensus scientifique formalisé, quantifié, publié dans une revue internationale après évaluation par les pairs.

CE QUE FAIT L'ÉTAT

Pendant que ces experts délibéraient à l'automne 2023, les cabinets ministériels préparaient autre chose.

L'article 23 du PLF 2026, c'est quoi concrètement ?

L'ARTICLE 23 EN TROIS MESURES

Une taxe douanière sur les e-liquides. Chaque fabricant, chaque importateur devra s'enregistrer auprès des douanes, déclarer ses volumes, payer une accise au millilitre. Bureaucratie, coûts, complexité : les petits acteurs n'y survivront pas.

Un agrément administratif révocable pour vendre. Les boutiques de vape devront obtenir une autorisation de l'État, sous conditions d'honorabilité, de formation, de moyens. Autorisation que l'administration pourra retirer à tout moment, sans recours, sur simple décision. Les buralistes, eux, en sont dispensés.

L'interdiction de la vente en ligne aux particuliers. Les sites spécialisés qui permettent aux vapoteurs ruraux d'accéder aux produits, qui offrent conseil et diversité : fermés.

Le texte ne mentionne pas une seule fois les données scientifiques sur l'efficacité du vapotage. Il ne cite aucune étude. Il ne fait référence à aucun consensus d'experts. La Société Francophone de Tabacologie n'a pas été consultée.

L'article 23 invoque la "protection de la jeunesse". Rappel : la vente de produits de vapotage aux mineurs est interdite en France depuis 2014. Onze ans. Si des jeunes y accèdent encore, ce n'est pas un argument pour détruire la filière. C'est le constat de la faillite de l'État à faire appliquer sa propre loi.

L'article 23 invoque "l'harmonisation fiscale". Mais pour atteindre cet objectif, il choisit précisément les mécanismes qui ont échoué partout où ils ont été appliqués.

Les précédents internationaux

L'Australie a interdit la vape récréative en 2024. Résultat : 70 à 90% du marché tombé dans l'illégalité, explosion de la violence liée au trafic, moins de 1% des pharmacies participant au programme officiel, des jeunes accédant plus facilement aux produits non contrôlés qu'avant l'interdiction.

L'Allemagne a choisi la voie fiscale. Depuis 2022, une taxe progressive sur les e-liquides : 0,16€/ml, puis 0,20€, puis 0,26€ en 2025, bientôt 0,32€ en 2026. L'association allemande du commerce de la cigarette électronique avait prévenu : cette taxation pousserait les vapoteurs à revenir au tabac. Résultat en 2025 ? L'Allemagne affiche 30% de fumeurs réguliers, contre 23% de moyenne européenne. Les tentatives de sevrage diminuent année après année. Une étude américaine du NIH a quantifié le mécanisme : chaque hausse de 10% du prix des e-cigarettes provoque une hausse de 11% des ventes de cigarettes traditionnelles.

L'article 23 programme exactement ce scénario pour la France.

Les experts de la SFT le savent. Leur étude note explicitement que les nouveaux produits nicotiniques créent des débats et divisions au sein de la communauté de santé publique, et que produire une recherche indépendante est crucial pour lutter contre l'épidémie de tabagisme menée par l'industrie.

Ils ont produit cette recherche. Ils ont établi ce consensus. L'État l'ignore.

L'ÉVOLUTION ENTERRÉE

L'étude documente quelque chose de remarquable : l'évolution du consensus scientifique sur une décennie.

En 2013-2014, les études Delphi en Suisse et en France concluaient que la cigarette électronique ne devait pas être conseillée en première ligne. En 2016-2017, les experts commençaient à la voir comme un moyen acceptable d'arrêter. En 2018-2019, un consensus international recommandait aux autorités sanitaires d'encourager les fumeurs à basculer vers la vape.

En 2023, le consensus est complet : la vape fait partie de l'arsenal thérapeutique du sevrage tabagique. Elle peut être utilisée seule ou en combinaison. Son rapport bénéfice-risque est favorable.

Cette évolution n'est pas idéologique. Elle suit les données. Les revues Cochrane successives, les études randomisées contrôlées, les données épidémiologiques britanniques. Chaque nouvelle preuve a fait bouger le curseur dans la même direction.

« Mais la politique française évolue en sens inverse. Plus les preuves s'accumulent en faveur de la vape, plus les restrictions se durcissent. »

Article 23 en 2025. Comme si le gouvernement et la communauté scientifique vivaient dans des univers parallèles.

LE PRIX DE L'AVEUGLEMENT

Le tabac tue 75 000 Français par an. Un A320 qui s'écrase chaque jour, sans survivants. Pendant soixante-dix ans, les institutions démocratiques ont échoué à protéger les citoyens de ce massacre industriel.

Aujourd'hui, un outil existe pour réduire cette hécatombe. Pas un outil parfait : les experts notent que les effets à long terme restent mal documentés. Cela fait cependant plus de quinze ans qu'il y a des vapoteurs quotidiens, qui vivent très bien leur vie, loin du mortel tabac. Et l'efficacité de la vape pour le sevrage est désormais consensuelle parmi les spécialistes.

Et que fait l'État ? Il programme sa destruction au profit de ceux qui vendent le poison.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'article 23 ne supprime pas la vape. Il la transfère. Des boutiques indépendantes qui conseillent les fumeurs vers les buralistes qui vivent du tabac. Des fabricants spécialisés vers les cigarettiers qui ont racheté le secteur. D'un écosystème de réduction des risques vers un monopole de maximisation des profits.

Les experts de la SFT ont d'ailleurs atteint un autre consensus : les recommandations cliniques devraient distinguer les produits de l'industrie du tabac de ceux des fabricants indépendants. Médiane 9. L'article 23 fait exactement l'inverse.

LA QUESTION QUI RESTE

Pourquoi ?

Pourquoi un gouvernement rationnel ignorerait-il un consensus scientifique établi par ses propres experts ? Pourquoi choisirait-il des politiques dont l'échec est documenté à l'étranger ? Pourquoi favoriserait-il structurellement les intérêts de l'industrie du tabac contre la santé publique ?

La réponse tient peut-être dans une phrase de l'étude : les divisions au sein de la communauté de santé publique sur les nouveaux produits nicotiniques ont été alimentées par l'industrie.

Diviser pour régner. Créer la confusion. Retarder l'action. C'est la stratégie que Big Tobacco applique depuis soixante-dix ans. Elle fonctionne encore.

Mais cette fois, les experts ont fait leur travail. Le consensus existe. Il est publié. Il est accessible à tous.

La balle est dans le camp des élus. L'article 23 n'est pas encore voté. Des amendements peuvent être déposés. Le texte peut être réécrit.

Sauf que.

L'Assemblée nationale avait voté la suppression de l'article 23. Un vote solennel des députés, il y a quelques jours. L'article aurait dû mourir là.

Il est revenu. Suite au rejet de l'ensemble du budget.

Le 24 novembre 2025, la commission des finances du Sénat a rendu son verdict. Recommandation : adopter l'article 23 sans modification. Motif invoqué ? "Les enjeux de santé publique associés au développement de la consommation des produits du vapotage." Pas un mot sur le consensus de la SFT. Pas une mention des revues Cochrane. Pas une référence aux données britanniques. L'inversion parfaite de la réalité scientifique : présenter la vape comme un problème de santé publique plutôt que comme une solution.

Une commission sénatoriale qui ressuscite un article rejeté par les députés, ignore un consensus scientifique publié un mois plus tôt, et recommande son adoption sans modification.

Les séances publiques commencent demain, 27 novembre. Le rapporteur donnera probablement des avis défavorables à tous les amendements de défense du vapotage. Les sénateurs qui n'ont pas le temps d'étudier le dossier suivront l'avis de leurs collègues "experts".

La question n'est plus scientifique. Elle est politique.

Choisiront-ils la science ou les lobbies ? La santé publique ou les recettes fiscales ? Les 75 000 morts annuels ou les dividendes des cigarettiers ?

Quatre-vingt-sept experts ont répondu.

Il reste à savoir si quelqu'un les écoute.

Sources

  • Lüthi E, Velarde Crézé C, Lebon L, et al. "Electronic cigarette for smoking cessation: a fast-track Delphi consensus of French-speaking experts." Archives of Public Health 83, 260 (2025). DOI: 10.1186/s13690-025-01725-x
  • Société Francophone de Tabacologie : societe-francophone-de-tabacologie.fr
  • Commission des finances du Sénat, Rapport général PLF 2026, Article 23 : senat.fr
  • Tobacco Asia, "High Smoking Rates Persist in Germany" (juin 2025) : données DEBRA study et Yearbook on Addiction 2025
  • VapingPost, "Article 23 : la Commission des Finances du Sénat veut tuer la vape" (24 novembre 2025)
  • Analyse complète de l'article 23 : "Anatomie d'une mise à mort programmée"