Le Diagnostic · 1.2.2 L'impasse populiste occidentale

Bolsonaro/Meloni : Le retour du tribalisme

Bolsonaro au Brésil, Meloni en Italie : le populisme de seconde vague érige la polarisation en système et achève l'inadéquation démocratique.

Par Augustin KuentzChapitre 1 · 1.2.2 · partie B
« La démocratie tribale n'est pas la démocratie mais sa négation, elle remplace le débat par l'affrontement, la délibération par l'excommunication, le compromis par la guerre civile froide. » Sheri Berman, Democracy and Dictatorship in Europe (2019)

Si Trump et le Brexit représentaient la première vague populiste occidentale, Bolsonaro au Brésil (2019-2022) et Meloni en Italie (2022-) incarnent sa mutation tribale. Plus qu'une simple rhétorique anti-élites, ces leaders construisent des identités politiques exclusives et antagonistes : les patriotes contre les traîtres à la nation au Brésil, l'Italie authentique contre l'Italie métissée. Cette tribalisation n'est pas l'accident d'une époque fragmentée mais l'arme consciemment forgée par des leaders qui ont compris que diviser pour régner reste, au XXIe siècle, la plus efficace des stratégies politiques. Cette transformation de l'espace démocratique en champ de bataille identitaire rend la coexistence progressivement impossible.

Le Brésil, démocratie adolescente de 35 ans encore marquée par les cicatrices de la dictature militaire, et l'Italie, république septuagénaire fondatrice de l'Europe mais hantée par le spectre fasciste, offrent deux laboratoires contrastés de cette dérive. Dans le premier cas, l'absence de tradition démocratique solide permet un tribalisme explosif et chaotique ; dans le second, c'est précisément la sophistication institutionnelle qui permet de revêtir le tribalisme d'habits respectables. Deux contextes, deux styles, une même destruction du commun.

a. La polarisation érigée en système de gouvernement

Jair Bolsonaro a porté la polarisation à des sommets inédits pour une démocratie. Sa stratégie, théorisée par son fils Carlos (responsable des réseaux sociaux), reposait sur la création permanente de clivages irréductibles. « O Brasil acima de tudo, Deus acima de todos » (Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous), le slogan présidentiel excluait d'emblée les non-croyants, les minorités, les progressistes du corps national légitime.

L'analyse de ses 12 847 tweets présidentiels par l'Université de São Paulo révèle une rhétorique systématiquement belliqueuse : deux tweets sur trois attaquent un « ennemi », près de huit sur dix mobilisent le vocabulaire de guerre, la quasi-totalité trace une frontière entre « nous » et « eux ». Cette rhétorique n'est pas accidentelle mais stratégique : maintenir sa base dans un état de mobilisation permanente contre des menaces existentielles fantasmées. L'instrumentalisation des églises évangéliques, représentant 31 % de la population brésilienne, amplifie cette polarisation en transformant les opposants politiques en ennemis de Dieu.

Le COVID-19 devient le laboratoire de cette polarisation meurtrière. Bolsonaro transforme une crise sanitaire en guerre culturelle : masques = soumission gauchiste, vaccins = complot mondialiste, chloroquine = résistance patriotique. Dr. Natalia Pasternak, microbiologiste à l'USP, témoigne : « Il a politisé la molécule d'hydroxychloroquine ! Des patients refusaient les soins intensifs mais exigeaient la chloroquine car c'était le "remède patriote". J'ai vu des familles se déchirer, les bolsonaristes accusant les autres de trahison pour avoir porté un masque. » WhatsApp, utilisé par la quasi-totalité des Brésiliens, devient l'arme de diffusion massive de cette désinformation tribale, véhiculant les trois quarts des fausses nouvelles COVID selon l'Institut Reuters.

Les conséquences sont dramatiques : 700 000 morts COVID officiels, estimation réelle proche du million. La CPI (Commission Parlementaire d'Enquête) du Sénat conclut à « crimes contre l'humanité » pour la gestion de la crise. Mais plus grave encore, la société brésilienne sort profondément fracturée. Étude de la FGV (Fundação Getulio Vargas) 2024 : trois Brésiliens sur quatre ont rompu des relations familiales pour raisons politiques, près de la moitié évitent collègues de bord opposé, un tiers ont déménagé vers des quartiers politiquement homogènes.

Giorgia Meloni raffine cette stratégie en lui donnant un vernis institutionnel et une respectabilité européenne. Première femme Premier ministre italienne, elle instrumentalise cyniquement cette « première » tout en recyclant les thèmes éternels du tribalisme : « Dio, Patria, Famiglia ». Son discours de 2019, devenu viral (« Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne »), cristallise cette politique de l'identité excluante. Qui n'est pas femme-mère-chrétienne n'est pas vraiment italien.

Sa polarisation s'exprime par politiques ciblées plutôt que tweets rageurs. Suppression du revenu citoyen touchant 3 millions de pauvres (« assistanat »), restriction du droit d'asile (« invasion »), attaque contre les droits LGBT (« lobby gender »). Chaque mesure vise moins l'efficacité que le signal tribal : privilégier les natifs, marginaliser les déviants. La réforme de l'école publique illustre cette stratégie : réduction des heures d'histoire contemporaine, introduction du « mérite » comme valeur cardinale, suppression des projets sur la diversité. « Nous formons des Italiens, pas des citoyens du monde », déclare le ministre Valditara.

L'accord avec l'Albanie pour la délocalisation du traitement des demandeurs d'asile (novembre 2023) marque un tournant. Pour 670 millions d'euros, l'Italie externalise littéralement ses obligations humanitaires, créant des camps extraterritoriaux dignes de dystopies. Le message tribal est limpide : les migrants ne fouleront même plus le sol italien. Roberto Saviano, auteur de Gomorra en exil, analyse : « Meloni a compris que la polarisation soft est plus durable. Pas besoin de crier, il suffit de gouverner pour sa tribu en ignorant méthodiquement les autres. »

Le paradoxe européen révèle la sophistication de la stratégie Meloni. Contrairement à Bolsonaro le paria, elle cultive sa respectabilité internationale. Reçue chaleureusement par Ursula von der Leyen, intégrée aux discussions du PPE, partenaire fiable de l'OTAN sur l'Ukraine. Ce blanchiment institutionnel du tribalisme par les institutions européennes légitime sa politique excluante. Professeure Nadia Urbinati, politologue à Columbia : « Meloni a cracké le code : on peut pratiquer le tribalisme en costume Armani et poignées de main à Bruxelles. L'Europe préfère une extrême droite disciplinée à l'instabilité. C'est la victoire du post-fascisme 2.0. »

b. Les victimes silencieuses de la fragmentation sociale

Derrière ces stratégies abstraites de polarisation, des millions d'invisibles paient le prix fort. Leurs voix, rarement entendues dans les analyses politiques, révèlent le coût humain concret du tribalisme érigé en système. Deux femmes, sur deux continents, incarnent cette souffrance ordinaire que les stratèges de la division ignorent superbement.

Maria Santos, 42 ans, infirmière dans un hôpital public de la périphérie de São Paulo, incarne les victimes brésiliennes de cette tribalisation. Ni bolsonariste ni pétiste, elle cherchait simplement à survivre et soigner. Son témoignage à la CPI COVID reste dans les annales : « Je voyais mourir 20 patients par jour. Pas assez de respirateurs, pas assez d'oxygène. Le président disait à la télé que c'était une "gripette". Les familles bolsonaristes accusaient les médecins de tuer volontairement pour gonfler les statistiques. J'ai été agressée physiquement trois fois par des proches de patients convaincus qu'on assassinait leurs parents pour faire mal au président. »

Sa famille illustre la déchirure nationale. « Mon père, camionneur, adorait Bolsonaro. "Il parle comme nous, il dit les vraies vérités." Mon frère, professeur, le haïssait. Aux repas du dimanche, ça finissait toujours en hurlements. Un jour, mon père a traité mon frère de "communiste pédophile", les mots exacts du président. Mon frère a quitté la table. Ils ne se sont plus jamais parlé. Mon père est mort du COVID en 2021, non vacciné. Mon frère n'est pas venu à l'enterrement. La politique a détruit ma famille. »

Son quartier, Capão Redondo, se divise géographiquement. « Les rues bolsonaristes ont des drapeaux brésiliens partout. Les autres, rien, on se cache. Les commerces affichent leur camp. Le boucher bolsonariste refuse de servir les "communistes". Le bar pétiste interdit les "fascistes". C'est devenu invivable. Les enfants se battent à l'école selon le vote des parents. Ma fille de 10 ans a perdu sa meilleure amie car les parents ont interdit qu'elles se voient, familles de camps opposés. »

Cette fragmentation brésilienne trouve son écho dans l'Italie de Meloni, où la violence symbolique remplace la brutalité frontale. Les méthodes diffèrent, les victimes se ressemblent : invisibles productifs sommés de choisir entre servir en silence ou disparaître.

Amara Diallo, 28 ans, travailleuse domestique nigériane à Rome, témoigne de la face italienne de cette fragmentation. Arrivée légalement en 2019 pour soigner une famille aisée du quartier Parioli, elle voit sa situation se dégrader sous Meloni. « Avant, j'étais "la brave Amara qui s'occupe si bien de nonna". Maintenant, je suis "l'Africaine qui profite". La famille que je sers depuis cinq ans me fait sentir chaque jour que je suis une intruse tolérée. Le fils, avocat, m'a dit : "Avec Meloni, vous allez comprendre que l'Italie n'est pas l'Afrique." Je dors dans la même chambre de bonne, je mange les restes, mais maintenant on me le rappelle. »

L'espace public lui devient hostile. « Dans le métro, les contrôles "aléatoires" me visent systématiquement. Trois fois par semaine maintenant, contre jamais avant. Les passagers approuvent : "C'est normal, avec tous ces clandestins." Je montre mes papiers en règle, on me répond : "Pour l'instant." Au marché de Porta Portese, les vendeurs italiens ont commencé à refuser de me servir. "Les vrais Italiens d'abord", ils disent. Même à l'église Santa Maria in Trastevere, des fidèles murmurent que "ces gens" dénaturent les messes. »

Son projet de faire venir sa fille de 8 ans s'effondre. « Les nouvelles règles Meloni rendent le regroupement familial quasi impossible. Revenu minimum relevé, délais allongés, preuves de "mérite" exigées. L'avocate de l'association m'a dit : "Ils ne disent pas non, ils rendent juste tout impossible." Ma fille grandit sans moi à Lagos. Je lui mens au téléphone : "Bientôt, ma chérie." Mais je sais que ce gouvernement ne veut pas d'enfants comme elle ici. Nous sommes tolérés pour servir, pas pour vivre. »

Le désespoir de Maria et d'Amara révèle l'impasse : « Je ne vote plus », dit Maria. « Pour quoi faire ? Lula ou Bolsonaro, c'est choisir sa tribu de haine. Aucun ne parle de nous, les fatigués, les normaux, ceux qui veulent juste vivre. Ils ont besoin de l'affrontement pour exister. Nous sommes les dommages collatéraux de leur théâtre. » Amara, elle, ne peut même pas voter : « Je paie des impôts, je contribue, je soigne leurs grands-parents. Mais je reste invisible sauf quand il faut un bouc émissaire. L'Italie de Meloni m'utilise en me méprisant. »

c. L'agonie institutionnelle d'une démocratie fragmentée

Cette tribalisation produit une nécrose démocratique profonde. Les mécanismes de la délibération collective, débat rationnel, recherche de compromis, acceptation de la défaite, deviennent impossibles quand l'adversaire est perçu comme ennemi existentiel. L'analyse comparée Brésil-Italie révèle les symptômes communs de cette dégradation institutionnelle.

Premier symptôme : l'impossibilité du dialogue. Étude linguistique des débats parlementaires brésiliens (2018-2022) par l'Université de Brasília : l'usage du vouvoiement s'effondre, les insultes directes explosent, les références à la violence physique se multiplient par vingt. Le Parlement devient arène de combat verbal préfigurant l'affrontement physique. En Italie, l'opposition boycotte systématiquement les commissions dirigées par la majorité, rendant le travail législatif dysfonctionnel. Les séances se transforment en monologues parallèles où chaque camp performe pour sa base via les réseaux sociaux.

Deuxième symptôme : la criminalisation rampante de l'opposition. Bolsonaro qualifiait routinièrement ses opposants de « bandidos » (bandits), appelant à leur emprisonnement. Des dizaines de tentatives d'enquêtes criminelles visent journalistes critiques et juges « communistes ». Meloni, plus perverse, utilise l'appareil d'État : audits fiscaux ciblés contre les ONG critiques, multiplication des poursuites pour « diffamation » contre les journalistes, coupes budgétaires « techniques » visant les territoires d'opposition. La maire de Bologne, Matteo Lepore, témoigne : « Chaque initiative sociale est scrutée, chaque subvention culturelle contestée. Ils ne nous attaquent pas frontalement mais nous asphyxient administrativement. »

Troisième symptôme : l'effondrement des institutions médiatrices. Au Brésil, la confiance dans toutes les institutions s'effondre : moins d'un quart font confiance à la justice, à peine un dixième au parlement, un cinquième aux médias, même les églises chutent sous la barre des 50 %. En Italie, les corps intermédiaires historiques, syndicats, associations, partis traditionnels, perdent toute capacité de médiation. La CGIL, principal syndicat, voit ses adhérents fuir (- 18 % sous Meloni) face à une base divisée entre « patriotes » et « internationalistes ». Les associations catholiques se déchirent entre soutien à la « famille traditionnelle » et accueil des migrants.

Le climax brésilien du 8 janvier 2023, l'invasion du Congrès, de la Cour suprême et du palais présidentiel par les bolsonaristes refusant la défaite, révèle l'aboutissement logique de cette spirale. Quand l'autre camp est illégitime par essence, sa victoire est ontologiquement impossible. La violence devient l'unique recours. Les images de manifestants déféquant dans le bureau du président, détruisant des œuvres d'art nationales, appelant à l'intervention militaire, montrent la régression démocratique à son stade terminal.

L'Italie n'a pas (encore) connu son 8 janvier, mais les signaux s'accumulent. Les attaques contre les « magistrats rouges », la remise en cause de l'antifascisme constitutionnel, la réhabilitation rampante de figures mussoliniennes préparent le terrain. Professeur Giovanni Orsina, historien à la LUISS : « Meloni joue avec le feu. Elle libère des forces qu'elle croit contrôler. Mais l'histoire italienne montre que le tribalisme, une fois déchaîné, dévore ses propres créateurs. »

Cette exploration comparative révèle comment deux démocraties, l'une jeune et tumultueuse, l'autre ancienne et fondatrice de l'Europe, succombent au même poison tribal. Le Brésil expérimente la version chaotique et violente, l'Italie la version institutionnelle et feutrée. Mais l'aboutissement converge : des sociétés fracturées, des institutions paralysées, des citoyens désespérés.

Professeur Sergio Abranches, politologue auteur de Presidencialismo de coalizão, livre ce diagnostic terminal : « La démocratie présuppose un minimum de terrain commun, langue, faits, valeurs basiques. Le tribalisme détruit ce socle. Nous avons désormais deux Brésils, deux Italies, incapables de coexister dans le même espace politique. L'un devra détruire l'autre, ou nous inventerons des mécanismes de séparation, fédéralisme extrême, sécession douce. La démocratie unitaire est morte. »

Le tribalisme ne résout pas l'inadéquation démocratique : il l'achève. Brésil et Italie, chaos et respectabilité, même nécrose. La France démontrera qu'on peut faire pire encore : maintenir l'illusion républicaine tout en pratiquant la même guerre des tribus.

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