OpenStreetMap, licences virales, Creative Commons : les principes des communs débordent le numérique. Et la conclusion de 1.3, les germes du renouveau.
L'analyse transversale des communs numériques révèle des principes généralisables bien au-delà du code informatique. OpenStreetMap en administre la preuve éclatante : dix millions de contributeurs y cartographient la planète, souvent mieux que Google Maps. Lors du séisme de 2010 en Haïti, la communauté a produit en quarante-huit heures la carte la plus détaillée disponible pour les secours. À Kibera, bidonville de Nairobi longtemps invisible sur Google, les habitants se sont eux-mêmes cartographiés. La connaissance géographique, hier monopole d'États et de firmes, se démocratise.
Les licences open source représentent un détournement génial du système de propriété intellectuelle : utiliser le copyright pour garantir l'anti-copyright. La « viralité » de la GPL agit par contamination, puisque l'usage de code sous GPL oblige à ouvrir son propre code. Cette innovation juridique protège les communs contre l'enclosure, c'est-à-dire contre leur réappropriation privative. Au-delà du logiciel, Creative Commons étend le principe aux œuvres culturelles : Wikipédia sous licence CC BY-SA, des millions de photographies sur Flickr, de la musique sous Art Libre. Une économie culturelle parallèle émerge ainsi, et la question se pose alors d'une transposition au champ politique lui-même. Le code constitutionnel d'une démocratie pourrait-il devenir un commun libre, forkable, auditable ?
De cette traversée des communs numériques se dégagent quelques patterns récurrents, dont la portée excède largement le numérique. Le premier tient dans la formule consacrée du rough consensus and running code : non pas la perfection théorique mais le pragmatisme itératif, l'amélioration continue préférée à la planification exhaustive. Le deuxième réside dans le droit à la fourche, ce fork qui autorise toute communauté à faire sécession et constitue, contre la tyrannie, la garantie ultime. Le troisième est la transparence radicale, où tout est public, tracé, auditable. Le quatrième conjugue une barrière d'entrée basse à un plafond de contribution élevé : il est facile de contribuer peu, possible de contribuer énormément. Le cinquième, enfin, est la do-ocratie, où celui qui fait décide, l'action primant sur la position acquise.
Ces principes transcendent leur berceau technique. Les ZAD pratiquent déjà la do-ocratie, les DAO (organisations autonomes décentralisées) implémentent la transparence radicale, et les communs physiques que sont les jardins partagés ou les ressourceries adoptent ces mêmes logiques. L'esprit du libre contamine progressivement d'autres sphères de l'organisation collective.
Fatima Benali, mobilisant ces outils pour son projet associatif, en livre la synthèse : « Wikipédia m'a appris qu'on peut créer ensemble sans chef. Linux, que la compétence prime sur le diplôme. OpenStreetMap, que les habitants connaissent leur quartier mieux que Google. Ces outils changent notre rapport au pouvoir. Pourquoi continuer à déléguer à des professionnels déconnectés, quand des inconnus compétents bâtissent bénévolement l'encyclopédie mondiale ? Ces outils ne demandent qu'à être politisés. Ils sont le brouillon d'un autre monde. »
Au terme de cette traversée des contre-modèles, une grammaire commune se laisse entrevoir. Trois familles d'expériences, trois réponses partielles à la faillite des institutions héritées. Les ZAD ont prouvé que l'autonomie territoriale n'est pas un repli mais une préfiguration, que des communautés peuvent s'auto-organiser hors du marché et de l'État. Les cryptomonnaies ont démontré que la coordination sans coercition tient à l'échelle planétaire, que des millions d'acteurs étrangers les uns aux autres peuvent maintenir un bien commun sans autorité centrale. Les communs numériques, enfin, apportent ce que les deux premières familles laissaient en suspens : la preuve vivante, quotidienne, vérifiable, que la coopération sans chef ne relève pas de l'utopie mais du fait accompli.
Cette dernière contribution mérite qu'on s'y arrête, car elle répond à l'interrogation vertigineuse que la blockchain laissait ouverte. On pouvait demander, devant ces cathédrales algorithmiques, si l'amour du bien commun se programme, ou si de telles architectures resteraient de magnifiques coquilles vides attendant une âme collective qui ne vient jamais. Wikipédia, Linux et OpenStreetMap administrent une réponse que nul protocole n'aurait su coder : l'âme collective est déjà là. Elle ne se décrète pas, elle ne s'achète pas, elle ne se programme pas, elle s'observe, à l'œuvre, chez des centaines de milliers de contributeurs qui corrigent, cartographient et documentent sans autre récompense que l'utilité partagée. Là où Nick Szabo soutenait que les protocoles cryptographiques feraient mieux que les institutions humaines, les communs rappellent que l'institution la plus puissante reste peut-être la coopération volontaire elle-même, pourvu qu'on lui en donne l'architecture.
De cette coopération se dégagent des principes dont la portée excède de loin le numérique. La compétence y prime sur le statut, le diplôme ou la fortune, ainsi que l'éprouve l'adolescent de Bangalore dont le correctif rectifie l'erreur d'un ingénieur de la Silicon Valley. L'action y précède la position, selon cette do-ocratie où celui qui fait décide. La transparence y est radicale, chaque geste tracé, chaque décision auditable. Et par-dessus tout veille le droit à la fourche, cette faculté de faire sécession qui constitue, contre toute tyrannie, la garantie ultime : une communauté maltraitée peut toujours emporter le commun et le faire revivre ailleurs. Ces principes, les ZAD les pratiquent par l'esprit, les DAO les inscrivent dans le code, les communs numériques les éprouvent à grande échelle depuis trente ans.
Un détail, en apparence purement technique, ouvre une perspective décisive pour la suite de cette exploration. Près d'une édition sur dix de Wikipédia émane désormais de robots logiciels qui traquent le vandalisme et libèrent les humains pour les tâches de jugement. Cette articulation entre vigilance algorithmique et délibération humaine constitue la première démonstration, à échelle massive, d'une augmentation cognitive collaborative. Ce que les communs accomplissent pour l'encyclopédie ou la cartographie, la seconde partie de ce manifeste s'efforcera de le penser pour la démocratie elle-même.
Gardons-nous toutefois de toute idéalisation. Ces germes portent leurs ombres. Wikipédia reproduit le déséquilibre de genre et le biais occidental dont Sarah Leblanc faisait l'amère expérience. Les cryptomonnaies demeurent, selon les mots de Fatima Benali, encore trop geek pour l'oncle resté au bled. Les ZAD restent des archipels fragiles. Aucune de ces expériences n'est une civilisation, aucune n'est à elle seule la démocratie de demain. Elles sont imparfaites, marginales, parfois contradictoires. Mais toutes partagent une qualité que nos institutions du XVIIIe siècle ont désapprise : elles sont vivantes, elles évoluent, elles apprennent.
C'est précisément cette grammaire, bien plus que tel ou tel dispositif particulier, que la Partie II s'efforcera de transposer à l'échelle d'une démocratie entière. Non pas plaquer la blockchain sur l'État, ni ériger la ZAD en modèle national, ni prétendre gouverner un pays comme on rédige un article, mais extraire de ces laboratoires dispersés les principes qui pourraient, assemblés en une architecture cohérente, réconcilier enfin la souveraineté que les Anciens chérissaient et l'efficacité que les Modernes attendent en vain. Les germes existent. Reste à bâtir le jardin.